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Billet de blog 4 novembre 2025

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Du ZigZag_Hommage à Gilles Deleuze

Il y 30 ans se défenestrait Gilles Deleuze. Sa pensée résiste à sa disparition, bien qu'il soit loin de faire l'actualité. Ce qui compte au fond c'est qu'elle reste vivace dans le virtuel, le réservoir des possibles.

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à ce qui est tenu possible,

Qu'est-ce que la philosophie ?

Il arrive de faire sa vie, sa vie entière et d'en être au seuil, prêt à s'en aller qu'on ne sait pas ce que c'est, la vie. Et ce n'est pas important. Savoir ce qu'on fait n'est pas le faire. On peut faire l'amour avec la conviction assurée de le bien faire dans les yeux extatiques de son, de ses amants couchés avec soi dans son lit, on ne voit que l'amant. Ils et elles sont les amours en chair et lorsqu'on doit dire ce que c'est ce qui fait vibrer la chair d'amour, on ne fait que bégayer, bégueter des heures, chaque proposition instable, incomplète qui attend, cherche, appelle la suivante dans l'espoir fuligineux de réussir à conclure. L'amour, c'est toi, et lui, et lui, et ce rayon de soleil, et cette mèche de cheveux négligemment déposée sur cette épaule, et c'est une aube de novembre, et l'appel du large, et les cristaux de sel mêlés à une barbe, et la crème pâtissière, et la douleur de l'absence, et la mélancolie douce, et la sueur écrasée sur l'ouvrage, et la peine de l'au-revoir, et le manque brulant, et l'éclat d'un rire qui fait tressaillir de plaisir, et de soulagement. Dans un ennui installé c'est l'étincelle qui disjoncte.

C'est ça la passion; la philosophie. L'évidente connexion qui aux aguets n'attend que la rencontre, la mise en relation de potentiels pour jaillir; une fulgurance qui dans le bouillonnement chaotique du monde parcourt à vitesse infinie plusieurs composantes hétérogènes et les assemble dans un arrangement stable. Les composantes en tant qu'elles-mêmes n'importent pas beaucoup, ce qui compte c'est leurs positions au sein de l'arrangement, leurs coordonnées, les relations qu'elles entretiennent les unes avec les autres et leur rapport au monde. Qu'ils et elles fument des roulées cela est bien égal. Mais cette manière qu'ils et elles ont de la tenir et de la porter à leurs lèvres, ce geste, cet air inspiré et l'odeur dans leurs châles qui les rendent présents dans la maison entière quand ils et elles n'ont qu'à peine mis un pied dans l'entrée, ça c'est ce qu'on aime. L'amant est un tout inséparable, ce n'est pas une chose isolée, ce sont des éléments qui s'enchainent et s'emboitent par des mouvements, des postures précises. Plus qu'une chose visible et délimité, c'est une présence aussi vague qu'insaisissable.

La philosophie n'est pas plus l'assise studieuse dans un amphithéâtre que le recueillement pénétré des bibliothèques ni moins que l'enfer hurlant de l'usine; elle est cette disposition mentale d'abstraction particulière. Il faut se laisser prendre au jeu, être de bonne composition, donner du sien pour adopter cette réflexivité plastique où la conscience manipule des objets inconsistants mais dont le monde est saturé. Non de matières, non de substances, d'arrêtes et de jointures, d'aboutement et de disjonctions entre des ensembles distincts, constitués eux-mêmes d'ensembles de plus petites tailles, et plongés au milieu des autres ensembles qui accolés, pavent le réel. Imperceptible et omniprésente. Ce je-ne-sais-quoi qui fait tenir le monde comme les amants forment un agencement irréductible. Ils et elles se tiennent les uns aux autres par un état d'ouverture duale qui leur permet à la fois d'être réceptifs et d'émettre leur propre flux. Ils et elles doivent trouver à exprimer la plus grande palette de leurs sentiments et à faire vivre ces désirs qui les attirent l'un vers l'autre vers l'autre vers l'autre etc. avec une labilité, une fluidité souple de circulation constante en léger déséquilibre, qui les poussent sans cesse en avant dans un méandre en zigzag évitant les barrages, les frustrations, les dominations, sans quoi l'amour s'effondrerait. L'efficience d'un concept se mesure à sa souplesse, sa capacité à relier un nombre toujours grandissant d'éléments afin d'agrandir son réseau, son rayon, sa liberté, autrement dit ses potentialités d'action, d'appréhension de sensibilités présentes au monde. Un mauvais concept est celui qui dans le changement a besoin de sectionner des composantes afin de conserver sa cohérence. Le bon en revanche ne va qu'en augmentant ses connexions, il ramifie, il prolifère et envahit de plus en plus d'espaces, de zones; rassemble et assemble toujours plus d'éléments.

Philosopher c'est rassembler, c'est l'amicalité, c'est être amis de la sagesse; c'est un compagnonnage. La sagesse n'est que le refus de la bêtise, des idées toute faites, des définitions définitives. C'est lutter contre la pensée de masse, la pensée industrielle, le réchauffé. Il n'y a pas besoin d'être une tête. Il suffit d'être libre; il suffit de ne pas reproduire ou répéter sans n'introduire une différence fut-ce t'elle infime entre deux itérations. Qu'est-ce que l'on en fait ensuite, c'est la question. Le savoir très théorique n'a jamais su trouvé le mot juste pour déclarer sa flamme à l'amant; il n'a jamais eu l'intelligence qui épouse la forme de l'amant; il ne connait pas l'attention, l'énonciation particulière, au groupe, à l'ensemble, à l'individu, précisément à cet individu tel qu'il est pris entre ces autres à cet instant. Vouloir fonder une philosophe immuable et de souche c'est oublier sa bâtardise fondamentale, son métissage; quelque part c'est l'assassiner. Elle est une entre autres champs de la connaissance que sont la physique, la psychiatrie, l'artisanat, la sociologie. La philosophie est une multiplicité, elle a une multitude de faces, des représentations qui a partir du premier agencement avéré d'un concept se démultiplient jusqu'à l'absurde, jusqu'au délire, jusqu'à ce que ça passe. Ce sont dans ces croisements que se créent des agencements inédits, étrangers, lointains, des espèces de cryptides aussi rebutants que fascinants.

Abstraite et évanescente, la philosophie est constituée de matière idéelle. Elle trace, elle taille, elle sculpte dans le chaos mental des territoires, des espaces de stabilité où peuvent circuler des flux d'intensité, des idées, des représentations qui irriguent des pans entiers du monde. C'est une peinture de l'esprit. À partir d'une intuition comparable à l'émoi juvénile ou la révolte intérieure ou le traumatisme d'un artiste, elle tend à fabriquer le concept qui va permettre l'expression la plus fine, juste, élégante, parcimonieuse, efficiente, compréhensible de cette vision obsédante. La philosophie est cette boite à outils qui donne de quoi déplier les évènements et les choses du monde, les situations très particulières, les phénomènes localisés comme les larges courants qui les englobent, et qui permet de tracer à partir de leurs coordonnées un territoire, sa carte des possibles au milieu de laquelle se dessine une trajectoire, brisée, sa ligne de fuite. Philosopher n'est rien que création de concept. C'est chercher à représenter un problème de sorte qu'il y existe une possibilité de le résoudre. Comme l'amour n'existe pas, mais reste à inventer et à réinventer pour chaque amant.

On a vu des amours décalqués, de ceux-là qui reproduisent à l'identique le schéma parental et qui doivent dans ce canevas étriqué s'efforcer de se sentir à l'aise, de se sentir eux-mêmes. L'amour ce n'est pas ça. Ce n'est pas en imitant l'union parentale que l'on deviendra comme eux, ou plutôt; c'est en essayant de la reproduire que l'on fera tout autrement. Il y aura l'hésitation, il y aura le faux-pas, l'inadvertance à un moment de surgissement de soi intempestif qui introduira une différence dans le schéma familial hérité, infime, qui au bout du processus changera tout, ou rien, ou juste à peine ou presque rien, ni plus ni moins qu'une déviation dans la trajectoire. Ces inattentions ne sont pas contre les amants bien qu'elles leurs échappent/ C'est par là qu'ils et elles s'échappent. C'est ce qui se trace entre eux, leurs lignes, leurs voies, au bord desquelles se trouve le leur, d'amour.

On ne possède pas la sagesse de manière innée, comme une faculté qui se dévoile avec l'âge. Elle n'est pas plus présente comme ça dans le monde, qui n'a que faire de penser tant il a à être. La philosophie est entre. C'est ce qui passe. Elle est dans le rapport entretenu avec le monde; l'aller-retour entre des intuitions perçues, le processus de mentalisation et la correspondance effective avec le monde, d'ensembles autres que celui qui initia la réflexion. Elle est flottante, traversante, elle s'écoule, elle se barre tout azimut, ne cesse de fuir, de s'échapper, de fluer. L'ermite méditant sur son rocher en surplomb de l'aliénation de la société et revenu entièrement au monde pur est une construction mythologique. On ne pense qu'à plusieurs, qu'immerger dans un chaos d'agencements entre lesquels circulent des flux, des énergies. Réfléchir c'est résonner, c'est la réaction à une force, une onde; c'est la trace, la marque, le reflet; le renvoi, la réinjection, le feedback. Donner cours ce n'est pas faire la leçon, c'est constitutif d'un travail philosophique; c'est donner libre cours à des pensées, les lancer et les observer vagabonder d'esprit en esprit au milieu d'une foule entière qui partage cette disposition mentale et se met avec une volonté consentie dans cet état d'ouverture, de réceptivités. Les concepts sont repris, déformés, maltraités, amplifiés, gagnent en épaisseur, en matière sensible, en singularités de vie, et reviennent à la source sous une forme plus que personnelle que le proférant n'aurait jamais su lui donner seul. Si l'amant ne se surprend pas dans sa relation alors il n'aime pas. C'est que le, les autres ne lui passent pas au travers, ne le transforme pas; c'est qu'il n'est prêt à donner de lui et recevoir de, des autres. Les frileux n'aiment qu'à moitié. Ils et elles refluent l'attirance, refusent d'être déplacés vers des contrées inconnues d'eux-mêmes alors que c'est ça qui est le frisson : la découverte de ses zones de sensibilités, l'arpentage de son monde propre.

Être au monde, être partout chez soi, être son monde que l'on transporte comme une tique, comme un nomade et reconnaitre sur chaque relief un petit bout à soi, un petit territoire; s'aimer à la plage, à la montagne, à deux, à cinq, à dix, dans la richesse comme dans la pauvreté, le malheur et la félicité; n'avoir d'autre finalité que de reprendre, que de perpétuer, que de faire croitre cet émoi qui ne cesse de vouloir se manifester et apparaitre au monde. On se lève un matin, voilà l'amant « Il faut qu'on parle. » et s'engagent les pourparlers qui ne mènent à rien et c'est bien mieux; ils font avancer, ils refusent l'arrêt définitif, ils font partir, ils déforment les habitudes des amants pour que dans cette nouvelle disposition jamais vue jusqu'alors, ça passe encore entre eux.

Répéter, différer, créer; ce sont les efforts nécessaires pour que puisse exister et résister un amour, une pensée, une oeuvre d'art. On ne cherche pas l'amour, l'inspiration n'existe pas, il n'y a pas de pensée toute faite, échouant d'un ordre supérieur, naturel et transcendantal tout ça non, ça se construit avec ce qu'on a sous la main. Ça se travaille en même temps que ça nous travaille; ça se fait contre et avec nous. Ça traverse, ça transporte, c'est ce qui déplace des montagnes, arrondit les angles, tord les frontières, les ligne entre les territoires qui ne cessent de se faire et de se défaire. Il y a l'intuition, le corps, il y a le monde, la réflexion; il y a le corps dans le monde, la projection, il y a le monde dans le corps, l'impression, et au milieu des forces ce qui vibre, soi, comme une masse chaude ou froide entre des flux où l'on peut s'inscrire dans ou à contre-courant, faire volte-face, devenir le vent, anonyme et déferler sur les plaines et les villes et battre la blondeur des blés dans un sombre virevoltement de terre et de pailles.

La philosophie c'est peut-être simplement ce oui à la multitude de la vie, sa cruauté, son indifférence, ses joies dans tous ses instants; cette attention aux moindres choses du monde comme aux plus grandes, une posture, une attention, pour d'une simple présence leurs conférer un peu plus que ce qu'elles ne sont. C'est quelque chose de sensible qu'il faut oser vivre, et qu'ils sont nombreux ceux-là qui sans le savoir sont plus philosophes que les universitaires sur-titrés. L'amour peut se dire, il peut se chanter, se pleurer et se rire, c'est dans le corps que ça vibre. Il parcourt les amants de l'intérieur pour leur donner volume et densité et sur toute leur surface pour leur donner forme, aspérités, contours. C'est ce qui les relie si fort qu'elles et ils se donnent mutuellement chair en se sculptant afin qu'ils et elles puissent épouser les formes de, des autres, sinon ce ne sont pas des amants, ils ne sont que des êtres et encore, qui peut imaginer être sans passion.

On ne voit bien qu’avec le coeur; l’essentiel est invisible pour les yeux, disait St Exupéry. Les amants ne sont pas en émoi constamment, mais ils demeurent dans la possibilité de l'être. Ils n'attendent qu'une chose, un regard, une fragrance, une voix pour dans tout leur être actualiser cet amour potentiel, comme parcourus d'une décharge. Ce n'est que lorsque le regard s'éteint qu'il faut faire le deuil de l'amour. L'amant mort dans sa chair l'amour reste vivace. Il suffit d'une image pour que resurgisse la sensation presqu'exacte, à peine gazée par le voile du souvenir, comme si c'était sa voix qui grésillait, et non celle d'un vidéogramme.

À ceux que l'éclair Deleuzien un jour a traversé il reste peut-être cela. Cette trace, ce potentiel latent qui n'attend qu'une impulsion pour le raviver entre nous.

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