Quand le delta deviendra rouge

La route Le Caire – Alexandrie regroupe à elle seule une partie de la diversité égyptienne. Des villes commerçantes, ouvrières ou des villages en mutation disputent l'espace aux terres agricoles. Le rouge brique des constructions remplace le vert des champs. 

La route Le Caire – Alexandrie regroupe à elle seule une partie de la diversité égyptienne. Des villes commerçantes, ouvrières ou des villages en mutation disputent l'espace aux terres agricoles. Le rouge brique des constructions remplace le vert des champs.

 


Vendredi matin. Le train de seconde classe quitte Le Caire sans bruit. Comme s’il ne voulait pas réveiller la ville et les travailleurs qui rentrent chez eux pour le week-end, endormis sur les banquettes poussiéreuses. Les wagons traversent en douceur les derniers quartiers populaires. Personne ne remarque plus les quelques gosses qui traînent le long de la voie quand s’estompe la ville.
Mais où finit Le Caire ? Par la voie ferrée on ne voit pas vraiment la sortie de la ville. Après des immeubles en construction, les champs. Puis à nouveau des immeubles. Aucune étendue cultivée ne s’étend plus loin que porte le regard. Certaines sont même complètement enfermées dans des quartiers d’habitation. Dès le début du voyage, la « route verte » qui relie Le Caire à Alexandrie par le delta devient rouge, de la couleur des briques des maisons.

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On arrive à Banha après trois quarts d’heure de train, sans être vraiment sûr d’être sorti du Caire. On l’a juste décidé à un moment où l’espacement des immeubles le long de la voie ferrée était assez lâche. Peut-être entre un champ de blé et un verger de mandarines.
Le centre de la ville est coincé entre la gare et le Nil. Cette bourgade de province est presque déserte le vendredi matin avant l’heure de la prière. Seul le souk témoigne d’un peu de vie. Des femmes viennent des villages voisins pour vendre leurs récoltes : quelques choux, de l'ail, des melons et des oranges.


Mi-New York mi-Italie
Peu de jeunes hommes dans les rues. « Ils sont tous partis », soupire Ihab. Lui aussi est parti. A 24 ans, il est allé tenté sa chance en Italie. Aujourd’hui, il a quarante ans et vient juste de revenir. Dans son bar désert au bord du Nil, il sert des cappuccinos. « Tous les pizzaïolos de Bologne ou de Naples viennent de Banha ! », plaisante-t-il. Plus sérieux, il poursuit : « Les jeunes de la ville ont peu accès à l’éducation et il n’y a pas beaucoup d’emplois ici. Alors ils partent en Europe ou même à New York. »
Cet exode massif a une conséquence étonnante : même ceux qui pourraient avoir une assez bonne situation ici essayent d’en partir, même pour des emplois peu qualifiés. Ihab a suivi ce chemin pour être maçon alors que son père est membre du Parlement égyptien. Il a été chanceux et a fait fortune. En revenant, il a fait construire un immeuble de huit étages de l’autre côté du Nil. Là, tout un quartier, bâti avec l’argent des égyptiens expatriés, grignote les terres agricoles. Les rues ne sont pas encore goudronnées. Il n’y a même pas de pont pour traverser. Il faut prendre le bateau. Ihab tend ses jumelles pour observer les immeubles non crépis : « Ne vous y trompez pas, prévient-il, les appartements sont bien plus chics que ce que vous croyez. Aussi luxueux que dans les plus riches quartiers du Caire ! »
Dans toute la ville, les jeunes qui ne sont pas encore partis espèrent tenter leur chance. Comme Mustapha. Boucher dans le souk, il compte rejoindre son cousin, restaurateur à Bologne. Même s’il ne parle pas un mot d’italien.

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"Beaucoup de jeunes partent sans papiers. Mais la route de la Lybie est risquée, moi je préfère être en règle" explique Mustapha en buvant un thé.


Pour quitter Banha, le train traverse le Nil sur un vieux pont en acier. Il longe ces nouveaux immeubles de briques encore nues. Ces immeubles, il y en a tout le long du chemin. Tous construits sur le même modèle, carrés avec de grossiers pylônes pour soutenir les balcons. Et toujours ce rouge.
Dans le delta du Nil, les limites entre villes et campagnes sont floues. Seul moyen de savoir si on est dans une ville ou un village, la taille des bâtiments. A la ville on construit haut même si les appartements restent vacants.
Après une heure dans un de ces trains sans vitre qui dessert tous les arrêts, on arrive dans la commerçante et religieuse Tanta. Malgré un souk très animé et connu pour ses tissus et ses pâtisseries, la ville pousse dans l’ombre du Caire.
Depuis la fin des années 1980, elle se développe beaucoup se moderniser. « Pour les jeunes, il n’y a rien que de vieux cafés traditionnels ici. Quand on étouffe, on part au Caire », lancent Ibrahim et Muhamad. A 24 ans, ils finissent leurs études et ne rêvent que de partir travailler dans la capitale ou à Alexandrie. Dans les hôtels luxueux qui accueillent les hommes d’affaires, les ascenseurs récitent tout seul le Du’a Al-Rakoub, la supplication du voyage qu’il faut entonner avant de monter un âne ou un cheval.

 


Urbanisme étouffant
L’évolution urbaine incontrôlée du delta est encore plus visible à Damanhur. « La ville est trop grande pour ses habitants », se plaint un chauffeur de taxi. Il y a quelques années, la ville était à l’écart de l’autoroute. Là où s’étendaient des cultures et des pâturages s’élèvent maintenant des dizaines, des centaines d’immeubles. Pourtant, personne ne les habite. Entre deux constructions d’une quinzaine d’étages paissent quelques vaches. L’avenue qui mène à l’ancienne entrée de la ville est interminable. Seuls quelques ouvriers font mine de vous demander l’heure pour savoir si vous êtes Egyptiens.
Paradoxe d’une ville en plein bouleversement, le centre est congestionné, les rues trop petites pour la circulation. A la périphérie, c’est le vide qui règne. On construit à tour de bras alors que tout le monde veut partir.
Damanhur la provinciale. Le village est devenu cité. Ici les femmes sortent peu. Dans les cafés où l’on regarde passer le temps, il n’y a pas de toilettes pour elles. Dans les rues, elles portent un voile bon marché, sans fioritures. On est bien loin de la coquetterie des filles du Caire ou même de Tanta.
Les oubliés du textile
A une demi heure à peine en bus de Damanhur, Kafr El-Dawr. La ville sort d’une énième grève des ouvriers textiles. Dans les rues, pas d’éclairage publique. Les trains de première classe ne s’arrêtent pas dans sa petite gare. Ils se contentent de klaxonner plusieurs kilomètres au loin pour chasser ceux qui traversent les voies. Comme s’ils voulaient seulement réveiller toute la ville ; lui adresser un pied de nez.
Dans un café à la lumière blafarde, Mahmoud raconte, sous un faux prénom, l’histoire du dernier mouvement ouvrier. En février, ils étaient plus de 10 000 à entrer en conflit avec les patrons des quatre grandes usines textiles de la ville. Le gouvernement voulait supprimer le bonus sur salaire promis. L’air triste, il attend avec pessimisme le résultat des négociations avec le gouvernement. L’an dernier, Kafr El-Dawar et les autres villes textiles du delta ont compté 259 mouvements de grève.

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Cohue dans la petite gare de Kafr el-Dawar. Les travaileurs rentrent d'Alexandrie et traversent les voies avant de rentrer chez eux.


Mahmoud esquisse un sourire en s’excusant presque. Personne ne parle de sa ville quand il n’y a pas de grève alors que la situation est alarmante : « Aucun ouvrier n’a de couverture sociale. Le seul projet des jeunes est de faire le taxi. Mais il n’y a qu’une seule grande rue bitumée ici. Une seule ! C’est pourtant une ville de un million d’habitants. » Kafr El-Dawar la laissée pour compte.
« Ne me pose pas cette question s’il te plaît », supplie-t-il quand on lui demande ce que vont devenir ses enfants. « Cela me fait mal d’y penser alors même que je ne sais pas ce que je vais faire moi-même. » Il passe ses mains marquées parvingt-six ans de labeur devant ses yeux. Il a commencé a travailler dans l’usine de textile comme simple manoeuvre à l'âge de 14 ans.
Un autre train de première classe passe sans s’arrêter. Le bruit assourdissant couvre un instant les conversations sur la place des Martyrs. « Les martyrs de la guerre de 1973 contre Israël… et ceux des grèves de 1994 tués par la police », explique l’ouvrier. Il est temps de partir. Mahmoud reste derrière et fini son café.


Dernières stations avant Alexandrie. Les jeunes désœuvrés des villes du delta montent dans le train. Ils descendront en gare de Sidi Gaber pour passer un moment dans la banlieue de l’ancienne cité cosmopolite. Ils en repartiront le soir dans un train bondé où certains voyageurs se tiennent debout sur les sièges. Alexandrie est leur bouffée d’air.

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Un jeune un peu shooté se détend dans le train qui le mène vers Alexandire. Il y passera l'après-midi, le temps de se soritr de son quotidien.


La ville marque une rupture. Le delta finit ici. Le rouge disparaît dans Alexandrie la Méditerranéenne. La voie de chemin de fer trace une saignée au milieu d'une gigantesque barre d'immeubles.La porte d'Alexandrie.

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