Affaires à Tarbes: après l’omerta médiatique, le mensonge

L’annonce du procès à venir du maire de Tarbes n’a pas été relayée par la presse locale. Un choix que le chef de La Nouvelle République des Pyrénées a justifié en indiquant que l’information, révélée par Mediapart, était fausse. Il a menti. Quand nous l’avons appelé, le journaliste, dont la fille est numéro 2 sur la liste du maire sortant, a avoué qu’il n’avait même pas lu notre article.

Avant notre article du 12 février, les électeurs de Tarbes (Hautes-Pyrénées) ne savaient pas que leur maire LR Gérard Trémège serait jugé dans une affaire de « travail dissimulé » début juin, moins de trois mois après les élections municipales. L’enquête judiciaire est terminée depuis 2018, mais le tribunal a fait le choix, dans la plus grande discrétion, d’audiencer le procès de M. Trémège après la campagne, comme nous l’avons révélé ici.

S’ils ne lisent pas Mediapart, les électeurs n’en seront probablement toujours pas informés avant le scrutin, auquel se présente une nouvelle fois M. Trémège, 75 ans, maire depuis 2001 (il est ancien député, conseiller général, conseiller régional, président de l’agglomération).

Hormis La République des Pyrénées, diffusée dans le département voisin des Pyrénées-Atlantiques, aucun média local n’a cru bon d’informer ses lecteurs du renvoi devant un tribunal du maire-candidat.

M. Trémège est par ailleurs cerné par une autre affaire portant sur plusieurs marchés publics de la ville, dans laquelle il est mis en examen pour « prise illégale d'intérêts », « favoritisme » et « trafic d’influence passif » et qui traîne depuis plusieurs années.

Ce silence médiatique a fait réagir plusieurs de nos lecteurs, qui m’ont écrit par mail ou ont directement commenté cette étrange situation dans l’article du 12 février.

Commentaire posté par un lecteur de Mediapart. © Capture d'écran Commentaire posté par un lecteur de Mediapart. © Capture d'écran

L’un d’entre eux a aussi sollicité directement La Nouvelle République des Pyrénées sur son compte Facebook pour s’étonner de l’impasse du journal sur le sujet. Le quotidien est la propriété du groupe « La Dépêche » de l’ancien ministre radical Jean-Michel Baylet, qui tient fermement le marché local : La Dépêche du Midi, l’autre journal de Tarbes, lui appartient aussi.

Jean-Louis Toulouze, le rédacteur en chef de La Nouvelle République des Pyrénées, qui couvre aussi les municipales pour La Dépêche du Midi, a justifié auprès de ce lecteur-électeur la position de sa rédaction en lui expliquant que… Mediapart s’était trompé.

« Il n’y aucune actualité judiciaire, aucun audiencement fixé », lui a écrit le rédacteur en chef, affirmant que l’information sur le procès à venir est tout simplement fausse. « Nous nous sommes renseignés, contrairement à Mediapart et à ceux qui ont repris cette info comme pour le faux Dupont de Ligonnès… », a ajouté M. Toulouze, visiblement sûr de son fait.

Ces échanges m’ont été rapportés dans la foulée par le lecteur, qui semblait sincèrement déboussolé par ces deux versions contradictoires. « Y-a t-il des éléments permettant de démontrer que Gérard Trémège sera bien jugé en juin ? », m’a-t-il demandé par mail.

Oui, il y a des « éléments ». L’information sur la date du procès à venir est incontestable. Elle m’a été transmise dans un premier temps par une personne dont je tiens à conserver l’anonymat pour la protéger d’un contexte local pour le moins particulier (lire ici par exemple). Elle a aussi été recoupée avec d’autres sources. En l’occurrence, je dispose d’une confirmation écrite du procureur de la République de Tarbes, qui m’avait répondu par mail en ce début d’année, après la conférence d’audiencement de décembre 2019.

M. Toulouze ne pouvait l’ignorer, puisqu’une partie des échanges avec le procureur de la République sont en « on » dans l’article du 12 février. Mais, le rédacteur en chef n’a même pas besoin de nous lire pour nous accuser de mentir.

« Je ne lis pas Mediapart, non je ne lis pas Mediapart ! », a-t-il confirmé, quand je l’ai appelé samedi soir pour lui faire part de mon étonnement face à ses réponses.

Après m’avoir demandé de lui transmettre le mail de réponse du procureur de Tarbes confirmant la date (ce que j’ai évidemment refusé de faire), le journaliste a argué d’une confusion de sa part entre les différentes procédures visant M. Trémège.

Si l’enquête de Tarbes sur les faits de « travail dissimulé » est bien renvoyée en juin, le dossier des marchés publics (dépaysé à Pau à cause du contexte local, lire ici) est lui toujours à l’instruction.

Et puisqu’il ne lit pas Mediapart, Toulouze dit avoir inversé les deux. Sauf que, pour éviter toute erreur d’interprétation, le chapô de l’article publié le 12 février était sans ambiguïté : « Mis en cause dans plusieurs affaires, Gérard Trémège est renvoyé devant le tribunal correctionnel pour ‘travail dissimulé’ ». Ce passage était accessible à tous les lecteurs, même les non-abonnés, comme le montre la capture d’écran ci-dessous. 

 

Partie de l’article visible pour les non-abonnés. © Capture d'écran Partie de l’article visible pour les non-abonnés. © Capture d'écran

La reprise de La République des Pyrénées, qui évoque aussi précisément l’enquête pour « travail dissimulé », est elle intégralement en accès libre.  Mais le rédacteur en chef de La Nouvelle République des Pyrénées n’a pas lu cet article non plus, m’indique-t-il. De toute façon, l’affaire de « travail dissimulé » n’est selon lui qu’une « affaire privée » puisqu’elles concernent les activités professionnelles de Gérard Trémège.

Cet argument est régulièrement soulevé par le maire lui-même (ici, par exemple). Je demande à M. Toulouze : un élu soupçonné par la justice de ne pas payer des cotisations sociales, ce n’est pas un sujet susceptible d’intéresser le public pour vous ? Je lui donne l’exemple des Balkany qui clamaient que leur procès pour « fraude fiscale » ne regardait pas les électeurs. Le rédacteur en chef me rétorque que je ne peux pas comparer Trémège et Balkany.

Audiencé ou pas, M. Toulouze ne veut pas parler du procès à venir du maire. Est-ce lié au fait que sa propre fille, avocate de 31 ans au barreau de Tarbes, sera en seconde position sur la liste de « renouvellement » de Trémège ? Surtout pas. « Ma fille est une jeune femme émancipée, libre de ses engagements », répond le rédacteur en chef, qui couvre les municipales sans craindre le conflit dintérêts.

En 2014, à la suite d’une précédente enquête de Mediapart sur les déboires de Gérard Trémège déjà, Jean-Louis Toulouze s’était fendu d’un éditorial dédié à notre travail. Il écrivait alors à notre endroit : « On sait les travers de ces médias à part que sont les sites sur internet, toujours prompts à dégainer, moins à rectifier quand nécessaire. Balancez, balancez, il en restera toujours quelque chose ! ». Parole d’expert. 

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