Le « bon bandit » Lucio Urtubia est mort

Lucio Urtubia est décédé le 18 juillet à Paris à l’âge de 89 ans. Après avoir fui le franquisme, ce militant libertaire, maçon le jour, a consacré ses nuits et week-end à confectionner des faux papiers et documents bancaires pour aider les peuples opprimés.

L’un des plus grands faussaires du XXe siècle, le militant révolutionnaire Lucio Urtubia est décédé, le 18 juillet 2020 à Paris, à l’âge de 89 ans, laissant derrière lui une vie épique d’engagements dans la défense des peuples opprimés. Ses obsèques se tiendront vendredi 24 juillet, au cimetière du Père Lachaise.

Après avoir fui, en 1954, l’Espagne franquiste où il avait été condamné aux travaux forcés, Lucio Urtubia, né en Navarre dans une famille modeste, s’est spécialisé dans la confection de faux documents en tous genres, des papiers d’identité, des chèques ou même des billets de banque pour aider de nombreuses causes révolutionnaires, sans en tirer un profit personnel. Ce qui lui vaudra une réputation mondiale, adossée aux surnoms de « bon bandit » ou de « Zorro basque ». Des documentaristes, biographes et auteurs de BD ont retracé les combats de ce « Robin des bois des temps modernes ».

 © Capture d’écran La Sexta © Capture d’écran La Sexta

Ouvrier carreleur, Lucio Urtubia, qui a toujours souhaité continuer à travailler, s’adonnait à ses missions clandestines le soir et le week-end. Compagnon de route de « Quico Sabaté », militant anarchiste assassiné en 1960, des mouvements de libération nationale et de décolonisation, il côtoya aussi Eldridge Cleaver, leader des Black Panthers, Albert Camus ou encore Henri Cartier Bresson.

En 1962, c’est Ernesto Guevara qui vient le rencontrer dans un salon de l’aéroport d’Orly. Lucio a un projet à proposer à celui qui est alors ministre de l’Industrie à Cuba : le faussaire veut « inonder le monde de milliers de faux dollars pour financer la révolution et ruiner l'Amérique ». Le Che repart à la Havane avec des échantillons de faux billets, mais renonce finalement au projet.

Lucio Urtubia avec le Che. © Archives personnelles Lucio Urtubia avec le Che. © Archives personnelles

Huit ans plus tard, Lucio Urtubia se fait arrêter alors qu’il réalise son plus gros coup d’éclat : la reproduction de milliers de chèques pré-imprimés (traveller's) de la First National City Bank. Le butin est évalué à près de 20 millions de dollars.

Incarcéré pendant six mois, Lucio Urtubia entame des négociations, avec son avocat Roland Dumas, avec la banque américaine. Il finit par trouver un accord, en échange du retrait de la plainte. « Je leur ai donné les plaques d'imprimerie et ma parole que je ne copierais plus leurs chèques. Mais contre une somme d'argent pour le mouvement », expliquera-t-il plusieurs années plus tard.

Ses activités illégales lui vaudront d’autres séjours en prison. En 1974, Lucio Urtubia avait déjà été arrêté après avoir été accusé, avec son épouse Anne Granier, de complicité dans l’enlèvement de Balthazar Suarez, représentant de la Banque de Bilbao à Paris. Il fut incarcéré à la prison de la Santé quelques mois avant d’être acquitté lors du procès en 1981. En 1976, Urtubia est aussi assigné à résidence pendant cinq jours à Belle-Ile-en-Mer, en compagnie d’autres anarchistes et indépendantistes basques, à l’occasion de la venue du roi d’Espagne Juan Carlos en visite officielle en France.

De ses séjours en prison, le militant conservait une profonde révulsion de tout système carcéral. Malgré le poids des années, Lucio Urtubia a continué à aider, jusqu’aux derniers instants de sa vie, de nombreuses familles de détenus depuis l’espace « Louise Michel » qu’il a fondé à Paris en 1997.

  • Sa biographie dans le « Maitron » est consultable ici.
  • Lucio Urtubia a aussi publié son autobiographie, Ma morale anarchiste (Les Éditions libertaires), en 2005.
  • Un documentaire retraçant sa vie, « Lucio », est sorti en 2007.

L’engagement militant de Lucio Urtubio fait écho à celui d’un autre grand faussaire ayant exercé au XXe siècle, Adolfo Kaminsky (lire ce billet de blog sur l’exposition que lui a consacrée le musée d’art et d’histoire juive en 2019). Engagé dans la Résistance à dix-sept ans, Kaminsky, passionné de chimie, a travaillé pour la résistance juive, les ­services secrets de l’armée française jusqu’en 1945, avant de faire des faux papiers pour les indépendantistes algériens, des révolutionnaires d’Amérique du Sud et des mouvements de libération du Tiers-Monde, ainsi que des opposants aux dictatures de l’Espagne, du Portugal et ­de­ la­ Grèce.

En 2016, The New York Times lui avait consacré ce documentaire :

The Forger | Times Documentaries | The New York Times © The New York Times

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