Piotr Parpoulov, mon correspondant de la prison russe IK-1

Cela fait au moins une vingtaine d’années que je n’ai pas eu de correspondant, un inconnu avec qui on échange des lettres sans savoir si on arrivera à se voir un jour. La dernière fois, à la fin des années 1990, c’étaient deux filles : Une Bretonne qui s’appelait Nolwenn et Léa de Lyon. Elles avaient toutes les deux 13 ans et m’envoyaient des photos de leurs familles souriantes, me racontaient leurs vies magnifiques, sur les pages méticuleusement lignées des cahiers Clairefontaine qui me faisaient rêver. Dans notre école moscovite avec « apprentissage approfondi de la langue française » on nous trouvait des correspondants pour qu’on puisse pratiquer cette langue qui nous faisait tant peiner.

Cette fois mon correspondant est russe, il vient d’avoir 63 ans et m’écrit depuis sa cellule de la colonie pénitentiaire de Tambov IK-1.

Le système est plutôt sophistiqué pour un pays où plus de 600 mille détenus purgent actuellement leurs peines. On se connecte à un site spécial de l'administration pénitentiaire russe FSIN, et pour une modique somme de deux ou trois euros, on peut envoyer des courriels électroniques, voire des photos au prisonnier de notre choix. Une fois la censure passée, on imprime la lettre et on la remet au destinataire qui répondra ensuite par écrit. La réponse scannée (une fois la censure de retour passée, évidemment) nous parviendra par mail au format PDF.

Mon correspondant avait une belle profession quand il était libre. Il était aiguilleur du ciel. De ciel, il n’en voit plus beaucoup depuis plus de quatre ans. Il s’appelle Piotr Parpoulov et purge une peine de 12 ans pour « haute trahison ».

Au départ, il n’a rien compris. Personne n’a rien compris d’ailleurs. Ils sont venus le chercher à l’aube, dans son petit deux-pièces à Sotchi où il vivait avec sa femme et ses deux filles. Ils étaient cinq, habillés en civil. Ils n’ont rien expliqué, ont commencé à fouiller la maison de fond en comble et l’ont transféré en prison à Krasnodar, à 300 km de Sotchi. C’était le 4 mars 2014, quelques jours à peine après la fin des JO.

Piotr Parpoulov à Sotchi lors des JO en 2014 Piotr Parpoulov à Sotchi lors des JO en 2014

On l’a inculpé de « haute trahison » le lendemain, le 5 mars 2014. De quoi il était accusé ? Il ne le savait pas. L’instruction était « secrète » : un procédé classique lorsqu’il s’agit de ce genre d’inculpation en Russie. Il a cru que c’était une erreur qui allait vite être réparée. Lui qui a travaillé pendant plus de vingt-cinq ans à l’aéroport de Sotchi, d’abord comme simple aiguilleur, puis comme chef adjoint de son service, lui qui était apprécié de tous, toujours si sérieux et appliqué, lui qui s’occupait bien de ses jeunes employés et aidait les anciens, qui était membre de « Russie Unie » enfin, le parti au pouvoir, qu’avait-il pu faire pour être inculpé d’un crime pareil ? Ce ne pouvait être qu’une erreur, il en était sûr.

Pendant un an, sa femme et ses filles n’avaient plus que leurs yeux pour pleurer. Lorsqu’elles ont appris de quoi Piotr était inculpé, elles n’y ont pas cru. Elles se disaient bêtement qu’un article du code pénal comme celui-ci, « la haute trahison », n’existait plus, qu’il avait dû disparaître avec l’URSS. Un avocat qu’elles avaient trouvé en cherchant auprès de leurs connaissances, un jeune homme de 27 ans, leur a ordonné de surtout se taire, de n’en parler à personne. Selon lui, c’était le seul moyen de gagner le procès. Elles ont emprunté de l’argent pour payer ses services et se sont tues. Elles se sentaient terriblement seules. Elles ne savaient pas qu’à peu près à la même époque, trois femmes de la région de Sotchi avaient été accusées de « haute trahison » pour avoir envoyé des SMS faisant état de mouvements de chars russes vers la Géorgie. Elles ne savaient pas non plus qu’entre 2013 et 2016, une dizaine de personnes du sud de la Russie avaient été condamnées à de lourdes peines pour « haute trahison » et pour « espionnage ».

Youlia, la fille cadette de Piotr qui avait 25 ans à l’époque, a fini par craquer au bout d’un an. Sans rien comprendre à ce qui leur arrivait, elle sentait en son for intérieur que ce silence était néfaste pour son père. Elle n’avait plus rien à perdre. Elle a parlé à la presse.

Le procès s’est déroulé à huis clos. En janvier 2016, Piotr Parpoulov a été condamné à 12 ans de prison. C’est lors du procès qu’il a appris de quoi on l’accusait exactement. L’affaire remonte à l’été 2010. Parpoulov était parti à Tbilissi avec sa femme pour rendre visite à la sœur de cette dernière. Apparemment, il avait mal rempli sa carte d’émigration à l’aéroport. C’est en tout cas ce qu’a prétexté l’homme qui s’est pointé dans la maison de sa belle-sœur en se présentant comme officier des services migratoires géorgiens. Piotr a de nouveau rempli le formulaire. Mais l’homme est retourné chez eux le lendemain ; et puis encore une fois. Il voulait rester, lui posait des questions sur la ville de Sotchi, sur les chantiers des JO et sur l’aéroport. La troisième fois il a apporté une bouteille de vin, dont le prix – 34 laris (un peu moins de 12 euros) – figurait dans l’acte de condamnation. Pourquoi la justice russe a-t-elle attendu quatre ans et précisément la fin des JO pour enquêter sur ce « crime de haute trahison » ? Cela reste un mystère. Tout comme les secrets d’État qu’il avait divulgués.

Mémorial, l’une des plus grandes ONG russes, l’a reconnu « prisonnier politique » : « Nous croyons que le cas de Parpoulov fait partie de la campagne des affaires de « haute trahison » et « d’espionnage» déclenchée en 2013-2015. La forte augmentation des peines « d’espionnage » est une conséquence d’une propagande et d'une politique consciente de l’Etat qui visent à créer dans la société une atmosphère de guerre et qui est accompagnée de la recherche d'une «cinquième colonne» et d’ « ennemis de l’État », note Mémorial en demandant sa libération.

Il n’a pas été libéré. Le 12 mars dernier, c’est Poutine qui a dit « niet ». Enfin, Youlia, sa fille, est persuadée que le président russe n’a même pas vu cette lettre où son père lui demandait de le gracier. Elle a changé d’avocat et a déménagé à Moscou pour mieux gagner sa vie et pouvoir l’aider. Elle s’est rendue à l’administration présidentielle russe où on lui a dit d’attendre et elle a rencontré un député d’opposition qui pour l’instant n’a pas pu faire grand-chose. Le soir du 11 juillet, elle a pris le train de nuit pour aller voir son père à Tambov. Ils sont restés l’un en face de l’autre dans deux cages de verre, chacun dans une sorte d’aquarium, des combinés collés à l’oreille à se parler pendant trois heures et demie. Il n’a pas pu la serrer dans ses bras. C’était la sixième fois qu’elle le voyait en quatre ans.

Dans ces lettres, mon correspondant que je n’ai jamais vu, me parle de sa santé fragile et des médicaments que Youlia « avec qui il a tant de chance » lui envoie par petits colis. Il va à l’église le dimanche, lit beaucoup et ne perd pas l’espoir. Car, m’écrit-il, il doit y avoir des gens honnêtes, même dans l’appareil d’État russe.

Il est l’un des 47 détenus politiques en Russie figurant sur la liste de Mémorial. Il est de ceux dont on parle à peine ou pas du tout. Les gens honnêtes sont occupés à regarder le foot.

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