AU CŒUR DE NOS MÉTIERS

Paroles d'éducateurs-trices

L'HISTOIRE

Notre « héritage » est fait d'histoire(s), de rencontres, de liens sociaux, construit sur des valeurs, un engagement idéologique, un récit de nos vies respectives. Il a bâti  une définition du métier d'éducateur spécialisé qui s'inscrit dans la lignée des éducateurs naturels que sont les parents et des éducateurs culturels que sont les enseignants, mais il ne prend pas pour autant leur place. 

Ce métier  est un complément à ceux-là, et dont l'approche clinique difficile implique de se référer à une conception de l'humain et aux principes des processus d'humanisation. Il est au chevet de ceux dont il est difficile de concevoir individuellement que l'insertion sociale a un prix, en devant accepter de perdre de sa toute-puissance de sujet pour le bien d'une société équilibrée.

Les éducateurs comblent un déficit de transmission, fait du sujet lui-même lorsqu'on pense aux personnes en situation de handicap, ou de son environnement. Nous sommes, travailleurs de l'éducation spécialisée, logés à l'interface du sujet et de la société. 

Mais cette place est difficile à tenir aujourd'hui, dans une société livrée aux impératifs de la marchandisation outrancière où la consommation à l'excès consume dans les faits l'être humain et son espace. Ce consumérisme s'est substitué au lien social fondé sur la parole et le langage, et le Marché est devenu le Divin. 

Dans ce contexte qui réduit l'humain à l'état de marchandise, la tâche de l'éducateur est quasi-impossible. Il est en effet destitué de sa fonction première qui serait de transmettre notre humanité, de la faire perdurer, de maintenir une continuité à la faveur des acquis sociaux, tandis que l'homme devient un animal consommateur. 

Cette nouvelle lutte de l'éducation spécialisée s'inscrit dans un vaste ensemble de résistants de nombreux domaines (santé, justice, éducation...) qui refusent que la dignité humaine de chacun ne soit absorbée par la marchandisation. Les constats éloquents de cette période de crise sanitaire nous donnent raison. 

Nous avons su engranger des savoir-faire dans le processus d'humanisation, alors que nous sommes coincés entre le marteau des politiques sociales dont notre direction  prétend être le représentant et l'enclume des besoins des sujets. Nous faisons front à la jungle des textes et des directives administratives paradoxalement inspirée des méthodes managériales les plus régressives. 

Nous voilà mésestimés, pas entendus, en manque de reconnaissance d'une hiérarchie qui oublie que nous sommes au service de sujets en souffrance pour des raisons d'injustices sociales, de maladies, de handicaps pour ce qui concerne l'IME Louis Le Guillant de Villejuif. 

Les parents des enfants que nous avons appris à connaître ne s'y trompent pas et eux nous reconnaissent pour notre investissement au plus proche d'enjeux humanitaires. 

Beaucoup de Français – et au-delà de nos frontières – l'ont fait pour saluer et soutenir l'engagement de nos services de santé (et pas seulement !) chaque soir à 20h durant cette période de Covid19. 

 

L'ACTION CONTRE LES PASSAGES A L'ACTE

Le peuple - ces personnes sur qui le Pouvoir s'exerce  - le montre donc, mais sans bulletin de vote...une démocratie différente se prononce : plus globalement, ce n'est pas la société soi-disant équilibrée que le peuple souhaite. 

Comment prendre le parti de soutenir les plus démunis, de maintenir un accompagnement afin qu'ils s'approprient leur espace social, psychique et physique, si l'acte éducatif est barré par des directives opposées ? 

Notre internat et l'IME est ce lieu de rencontres précieuses aujourd'hui (partagé à d'autres espaces car ils s'inscrivent dans la cité). C'est un terrain de partage à partir duquel une confiance réciproque se construit pour l'élaboration d'un projet individualisé pertinent et cohérent, afin que le sujet s'approprie une forme de liberté adaptée à ses exigences. N'avons-nous pas suffisamment acquis d'expérience pour l'affirmer ?! Sinon, qui peut nous démontrer notre incompétence ?

 

LA CONTRE HISTOIRE

Il nous paraît de plus en plus évident que cet espace privilégié tend à être déconstruit par une direction jugeante qui répond à des politiques sociales élaborées en dehors de toute concertation avec les acteurs sociaux que nous sommes. La collaboration n'existe pas ou peu. Cette même direction générale s'est désinvestie depuis un lointain ordinateur, et elle a chargé nos cadres de l'IME de faire « tourner la boutique » sans les moyens nécessaires à notre mission. C'est celle-là même qui attribue les bons points aujourd'hui en distribuant des primes, sans connaître le cœur de notre fonction et l'importance de notre rôle d'éducateur. Elle nous aura pourtant honorés de quelques panières de fruits exotiques accompagnées de pâtisseries...belle reconnaissance ! Merci bien. Bonnes vacances. 

Mais pendant ce temps, et pas grâce à ces délicates attentions, nous avons su nous organiser collectivement, tandis que notre direction générale organisait une dénonciation de 23 de nos accords collectifs (partagés  avec d'autres structures médico-sociales du Val-de-Marne dépendantes de l'APAJH 94) : il a fallu traduire dans l'urgence et l'insécurité les nouveaux besoins qui se sont imposés à nous, car nos équipes se sont senties investies de ce rôle, avec engagement et abnégation. Et cela fut l'occasion de faire la démonstration de notre professionnalisme,  armés de courage et de détermination, car nous aimons notre métier et toutes les belles rencontres que nous y faisons chaque jour, week-ends compris. Les conclusions de cette situation vont néanmoins à l'opposé de notre culture. 

C'est un coup bas et mal placé : avant cette période d'urgence sanitaire, nous n'avions pas de frontières à l'urgence...la semaine comprenait également le week-end ce dont tout le monde profitait. Enfants, parents, professionnels, tous s'y accordaient à le dire. Notre rythme de travail atypique répondait à ces besoins distincts et caractérisés. 

Pendant cette crise, lorsqu'il fut question de confiner le peuple chez lui (là où il reste encore un peu souverain !), notre établissement s'est vu attribuer une fonction de lieu de répit et nous devions accueillir des jeunes en situation d'urgence qu'il a fallu apprendre à découvrir rapidement. L'exercice a été riche bien que complexe, et nouveau pour chacun d'entre nous, habitués à un cadre différent et maîtrisé. Nous travaillâmes ainsi 24h d'affilée, puis 48h de repos confinés chez soi, pour continuer sur cette configuration pendant cette parenthèse si particulière pour l'ensemble de notre collectivité, cela jusqu'à la levée du confinement.

 

ET APRES ?

Après cette période, une nouvelle ère s'ouvrira, selon les volontés de notre direction générale : plus d'accueils de jeunes les week-ends comme si l'urgence ou les besoins devaient cesser d'exister le vendredi soir, pour renaître le lundi matin. La configuration de nos plannings appartenant au monde d'avant cette crise sanitaire mondiale n'ont désormais plus lieu d'être, telle est la volonté de notre direction générale...notre originalité et notre identité sont-elles trop marginales pour être comprises, reconnues et tolérées ? Alors qu'elles se sont adaptées au fil de plusieurs décennies aux besoins des jeunes accueillis à l'internat de l'IME Le Guillant, que nous pensions notre approche pertinente et cohérente... Un collectif solidaire, une équipe pluridisciplinaire engagée et enthousiaste, ont pensé établir un cadre horaire de travail adapté aux particularités des situations individuelles et familières que nous rencontrions. 

Les projets construits ensemble l'ont toujours été dans le respect de la personne accueillie, avec et pour elle, impliquant ses proches, pour que sa structure sociale réponde à ses besoins. 

Mais nous sommes désavoués et désorientés par les décisions prises (de) trop haut, en étant secoués par nos craintes des effets néfastes d'un nouveau modèle venu d'ailleurs. La réalisation de projets individualisés mûrement pensés par nous, salariés de cet IME, serait-elle devenue trop particulière et abstraite pour perdurer dans son fonctionnement. Alors à qui appartient-il de définir au mieux les contours de notre travail passionnant et autrefois quotidien ? 

 

Contacts : salaries.apajh94@gmail.com 

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