En soutien aux soignants et patients de l’hôpital psychiatrique du Vinatier

J’ai lu avec un profond sentiment de révolte le billet de Mathieu Bellhassen. J’étais infirmière il a quelques années dans cet hôpital. J’ai assisté aux coupes drastiques de moyens, qui visiblement continuent. Je sais quelle humilité il faut pour travailler en psychiatrie et je sais qu’aucun protocole ne peut se substituer à des soins de qualité.

J’ai lu avec un profond sentiment de révolte le billet de Mathieu Bellhassen.

J’étais infirmière il a quelques années dans cet hôpital. J’ai assisté aux coupes drastiques de moyens, qui visiblement continuent. J’ai participé à cette résistance, cette solidarité qui j’espère a toujours lieu entre tous les agents.

Je sais quelle humilité il faut pour travailler en psychiatrie. L’humain est tellement compliqué et je sais qu’aucun protocole ne peut se substituer à des soins de qualité.

Travailler en psychiatrie c’est accepter de donner de soi, de parler en équipe de son vécu, c’est s’enrichir des avis divergents de ses collègues.

La complexité règne en maître absolu en psychiatrie. Essayer de simplifier, de caser, de « protocoliser », c’est empêcher de soigner. Je vois deux sortes de soins en psychiatrie, indissociables et pareillement importants.

Le premier est le soin formel, qui comprend les entretiens, les traitements médicamenteux, les soins d’hygiène et de confort. Ces soins sont plus facilement quantifiables bien qu’il reste difficile voire impossible de les encadrer dans un temps donné, de leur donner une forme identique et reproductive à l’infini comme une pièce mécanique d’une usine automobile.

Le second est le soin informel, il a lieu dans les couloirs, sur un banc dans une cour, devant une télé ou naît au hasard d’un sourire ou d’un échange de regards. La folie a besoin du quotidien qui est un soin indispensable. Regarder la télé et discuter avec des patients de ce que l’on voit. Parler cuisine, pronostiquer foot. Complimenter sur une tenue, aider une patiente à se maquiller. Se faire conseiller un livre ou en conseiller un.

Et parler de tout et de rien car c’est toucher au réel, c’est ramener quelques minutes, des patients réfugiés et coupés de ce dernier trop douloureux pour eux.

Et bien sûr rire et faire rire pour sentir que la réalité peut aussi être agréable ou au moins supportable.

Ce second soin qu’on pourrait facilement ne pas entrevoir, oublier est celui qui m’a fait aimer la psychiatrie car il pointe à lui seul l’espace ténu entre la folie et ce qu’on pourrait nommer grossièrement la « normalité ».

J’ai eu peur en psychiatrie parfois, nous nous sommes soutenus les uns les autres tout le temps. J’ai aussi vécu des situations de violence dans lesquelles des patients n’hésitaient pas à tenter d’intervenir pour aider les soignants. Je ne parle pas d’une fusion pathologique mais bien d’une relation humaine tissée avec le temps et la parole dans le quotidien.

Ecouter l’autre c’est donner de soi, un don qui doit être reconnu pour sa difficulté et qualifié d’exercice périlleux. Un soignant qui pourra entendre sans jugement des confidences lourdes et pesantes qu’il emportera avec lui, laissant quelquefois un patient un instant apaisé.

Les soignants savent qu’ils ne sont pas magiciens, qu’ils n’ont pas de recette et que chaque cas sera différent. Ce sont les discussions entre soignants, les récoltes ou les synthèses réalisées auprès du patient qui feront évoluer le soin.

C’est un travail d’équipe où l’écoute des uns et autres participent à une vision complexe de la réalité, à une esquisse de construction d’une réalité toujours prête à être remise en question. C’est un travail avec des soignants qui, pour beaucoup, se sont assis depuis longtemps sur leur égo pour écouter et observer. Des soignants qui n’hésitent pas à dire leurs questions et leurs doutes.

Des femmes et des hommes qui donnent ce qui ne peut être quantifié, mais qui, par un jeu de mots ou une phrase apaisante, vont désamorcer une situation conflictuelle.

Des femmes et des hommes qui savent quand ils doivent parler et quand ils doivent se taire, qui respectent l’autre comme un égal. Car il y a derrière tout soin en psychiatrie, cette volonté de préserver, d’augmenter l’autonomie, le respect de la personne de nous à elle mais plus encore, je pense, d’elle à elle-même.

Pour Kant, l’essence de la liberté c’est l’autonomie, c’est-à-dire la capacité à se déterminer soi-même par la raison pour dans l’absolu ne pas dépendre des autres ou d’autres choses que de soi. De fait, le soin traduit cette volonté de conserver au mieux, parfois de restituer, au moins, dans certains domaines de la vie quotidienne, la liberté, essence même de l’homme et fondements de tous ses droits. La liberté comme droit inaliénable pour des personnes qui ne sont pas en mesure, à un moment donné, de la réclamer pour elles-mêmes.

 

Travailler en psychiatrie, c’est un travail difficile, usant. Nul besoin de venir mettre des grains de sables dans des rouages complexes et des bâtons dans les roues des soignants. Tout cela au détriment des patients…

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