Le Saoûlier de Satan

Le Soulier de Satin, Opéra National de Paris, Palais Garnier, 29 mai 2021 - musique de Marc-André Dalbavie. L’Opéra s’est lancé récemment dans une grande enquête sur la diversité au sein de son institution. Mais est-il, dans le répertoire des siècles précédents, des oeuvres qui aillent aussi loin dans l’invocation de tels préjugés que ce nouveau Soulier de satin ?

Ce n’est pas tous les soirs que l’Opéra national de Paris présente une nouvelle oeuvre, cela n’arrive pas très souvent, sans parler du fait que les représentations en présence des artistes sont devenues rares après de longs mois de confinement. L’institution française avait décidé de commander à des compositeurs des œuvres musicales écrites en français d’après des œuvres littéraires françaises.

Alors, ce soir-là, nous avons assisté au Soulier de satin, d’après la pièce de théâtre présentée à la Comédie-Française en 1943, en pleine Occupation, en pleine Guerre Mondiale, et cela se ressent.

En même temps, l’Opéra s’est lancé récemment dans une grande enquête sur la diversité au sein de son institution, suite à tous les mouvements d’indignation qui se développent aujourd’hui dans le monde concernant le racisme.

Évidemment, le répertoire est rempli d’œuvres qui choquent nos sensibilités contemporaines, de préjugés qui heurtent les nôtres, mais est-il, même dans les siècles précédents, des oeuvres qui aillent aussi loin dans l’invocation de tels préjugés que ce nouveau Soulier de satin ?

Certes, il ne s’agit pas de dire qu’il ne faut pas lire, étudier, voire monter les œuvres déplaisantes du passé, mais nous avons aussi appris à prendre de la distance. Nous pouvons adresser des avertissements au spectateur, comme nous le faisons, toutes proportions gardées, pour les écrits d’Adolf Hitler ou de Louis-Ferdinand Céline, datant de la même époque. Or, rien de tout cela n’est prévu, ce soir-là. Tout se passe comme si nous assistions à un spectacle ordinaire, un spectacle de racisme ordinaire.

Certes, l’Espagne des conquistadors était présente dans toute sa séduction et son exubérance, avec son roi et ses vice-rois, ses dames, ses peintures, ses costumes, avec toute sa pompe et sa grandiloquence, sa rhétorique de l’amour impossible de la Femme. Mais, progressivement, certaines paroles commençaient d’écorcher l’oreille, et la poursuite de la représentation se faisait de plus en plus difficile.

C’était d’abord, à l’acte I, lorsqu’on entendait Don Rodrigue, en conversation avec son anonyme « serviteur chinois », vitupérer contre « cette négresse du diable », « cette négresse de malheur avec son diable jaune ».

Un document, sans doute, sur la galanterie du siècle d’or, mais quelle adresse au spectateur contemporain de George Floyd ?

Puis, on en venait à parler d’un ennemi, d’un traître : ce sera donc « un intriguant, un ignorant qui ne savait pas regarder une carte, bâtard d’un turc et d’une juive ». A l’inverse, le sort des Chrétiens suscite-t-il de l’empathie ? (« Il y a tant de chrétiens qui gémissent dans les bagnes de Barbarie »…) L’on devrait alors se réjouir de « tous les Chrétiens » (les autres, les spectateurs ?) qui  « se lèveront pour les délivrer et chasser les Turcs ».

Or, si l’on est musulman, ou athée, non-baptisé, ou tout simplement tolérant, de telles exhortations vont-elles nous mettre à l’aise ?

Je commençais à regretter l’intelligence sociale d’un Eugène Scribe, ce dramaturge prolifique de la Monarchie de Juillet, dont on avait repris récemment et avec succès Les Huguenots à l’Opéra. Il nous a donc fallu, pendant quatre heures et demie, écouter les paroles de ce Soulier de Satin, dont je me demandais quels plaisirs elles pouvaient procurer aux chanteurs qui les prononçaient, aux musiciens qui les accompagnaient, aux spectateurs qui les écoutaient.

Pourquoi tant de talent et d’énergie artistique mis au service de ce texte ?

Le compositeur nous avait prévenu : « c’est une vision à la fois théologique et politique ». Elle ne semblait pas faire difficulté pour lui. Le metteur en scène introduit-il quelque distance critique ? – Dans ce Soulier de Satin, nous explique-t-il, le théâtre se fait monde, oui, c’est un théâtre du monde ! – Un théâtre du monde, me demandai-je ? ou un théâtre de la conquête catholique de l’Amérique, de l’Afrique et des Indes ? Une glorification de la colonisation européenne ? Comment apparaissent les peuples de l’Afrique ?

Voici la belle définition que l’on peut entendre de ce continent assurément peu chrétien, mais plein de séductions :  

« A la pensée de cette Afrique de nouveau où jadis vous avez goûté avec moi…
Comment s’étonner que votre cœur ait défailli ?
La guerre continuelle, l’Islam, dans ce pays maudit avec ces peuples fascinés, l’eau par mesure ;
Sous nous la trahison, sur nous la calomnie,
Jalousie de la cour, haine du peuple à qui nous coûtons cher, ennui du Roi,
Tout cela vous et moi nous l’avons savouré goûte à goûte ».

Finalement, Rodrigue demande à un prêtre (grande croix en bois sur notre scène nationale) comment s’est passée l’union de Doña Prouhèze avec son deuxième mari (le premier étant mort). C’était un mari à la peau pas très blanche. – Alors, « avait-elle l’air heureuse à côté de ce nègre ? »

Le spectateur comprendra que non.

Cette femme déchue, malgré toute sa beauté ne saurait lui revenir, à lui, l’homme de bien européen et misogyne. Il la laissera donc partir. Un mot aurait suffi, comme elle le répète plusieurs fois, pour que toutes ces heures de spectacle aboutissent à une fin plus heureuse ou plus précoce.  Mais rien n’y fait. Au lieu de cela, on assiste à une ultime scène, ultime journée (un spectateur regarde sa montre), contant les frasques de la fille de Prouhèze, devenue grande, Doña Sept-Epées, une sorte de Jeanne d’Arc qui se convertit finalement à l’Autriche.

Enfin, le rideau tombe.

L’on en vient à ce moment, tant attendu, où l’on va saluer les artistes, après tous ces mois d’absence, de pandémie, après toutes ces heures d’abnégation spectatrice. J’aimerais les acclamer, mais je m’aperçois que quelque chose m’en empêche, mes mains n’arrivent plus à se joindre.

Que s’est-il passé ?

Ces artistes sont-ils responsables de toutes ces paroles qu’ils chantent (avec ou sans liaisons françaises), ces paroles qu’ils accompagnent ?

Est-ce qu’ils les aiment, est-ce qu’ils les détestent ?

Quel est leur sentiment par rapport à cette œuvre qu’il défende ?

Je croise un musicien à la sortie du spectacle et lui pose la question franchement. – Moi : Ne trouvez-vous pas qu’il y a quelque chose de raciste dans cette œuvre ? – Le musicien : Mais c’est du Claudel ! – Moi : Ah oui, sans doute… – Le musicien : Est-ce que vous l’avez lu ? – Moi : Je l’ai entendu pendant plus de quatre heures…

Je m’apercevais bien que j’étais un peu ignorant, un peu illettré pour ce musicien ! Ou peut-être étais-je irrévérencieux à l’égard du grand nom de la littérature française ? Lorsque j’avais assisté au Soulier de Satin, au Festival d’Avignon, dans la mise en scène d’Antoine Vitez, je me souviens d’une expérience de libération pour le spectateur, d’un partage avec les acteurs. Nous nous soutenions mutuellement. Nous pouvions bouger, entrer, dormir, sortir, manger, écouter ou somnoler pendant toute la nuit, jusqu’à ce que le soleil se lève dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes.

Mais ce qui était possible à cette époque ne l’est plus forcément aujourd’hui.

Il y a des paroles que nous n'entendons plus de la même façon. Nous avons grandi, nous sommes devenus aussi plus vigilants. Et je me suis demandé, au Palais Garnier, si toute cette longueur, toute cette action de la musique n’avait pas pour résultat plutôt d’endormir plus encore notre sens critique, de nous faire perdre le sens des paroles, petit à petit avec l’obscurité, les chatoiements de l’orchestre, les costumes d’époques, les peintures…

Le « soulier » ? Je me disais que cela pouvait être une expression venue du vieux français, qui se serait déformée avec le temps, qui désignerait une pièce de théâtre dans laquelle le spectateur vient se saoûler.

Et puis, on a beau proférer à longueur de temps le mot « Dieu » dans cette œuvre  – un peu moins que le « Roi » certes – mais c’est un mot que l’opéra s’était fait une règle de ne pas proférer, même dans l’ancien régime.

Or, « Dieu » a nécessairement besoin de son Ennemi,  son « Satan ». Et c’est peut-être cela le « satin », le satin des conquistadors en costumes et des diaboliques « négresses » ! Voulait-il dire Le Saoûlier de Satan ? Claudel avait le goût de la farce et du péché et il nous pardonnera ce jeu de mots.

 

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