Nous sommes en paix

On nous dit que « nous sommes en guerre ». Encore faudrait-il s'accorder sur le sens du mot « guerre ». Et sur ce que désigne ce « nous ».

Poursuivant dans sa captivante habilité à manier les « mots Potemkine », le gouvernement n’a pas fini de répéter ad nauseam que « nous sommes en guerre ». La puissance rhétorique des mots Potemkine est indéniable ; elle est même proprement désarmante. Le procédé est aussi rudimentaire qu’efficace : déstabiliser le fondement de toute rationalité commune, et ainsi pulvériser le cadre même de la discussion. Plutôt que de s’embarrasser avec la patiente construction d’arguments, l’articulation d’un discours et d’une pensée, il est bien plus rentable de s’attaquer au fondement même du langage, à savoir la signification des mots. Dans le cas présent, la signification du mot « guerre ».

Toute structure de pouvoir use, il est vrai, plus ou moins partiellement, de ce type de contorsion langagière. Mais du côté de ce gouvernement, on a atteint des limites auparavant inimaginables. Que ça soit en argumentant de fermer des lits d’hôpitaux pour mieux s’occuper des malades, d’augmenter les frais d’inscriptions des étudiant·es étranger·es pour mieux les accueillir, ou de tabasser des féministes pour les protéger, on constate, à chaque nouveau palier franchi, tout ce que le fond de la mare idéologique de nos gouvernant·es recèle de surprises nauséabondes, jusqu’ici insoupçonnées.
Mais cette figure de style, pour aussi performante qu’elle soit, renferme pourtant intrinsèquement deux écueils qui lui sont inévitablement fatal.

Comprendre ou ne pas comprendre
Le premier écueil est d’ordre bêtement anthropologique. Quel que soit le degré d’insanité mentale que l’on puisse atteindre, l’esprit humain, par définition, ne peut simplement pas s’affranchir du recours à une construction logique pour établir un rapport avec ce qui l’entoure. Cette construction peut être bancale, fausse, voire perverse, mais en aucun cas elle ne peut s’élaborer hors d’un système minimal de signification, d’une articulation inconsciente entre ce qu’on perçoit et ce qu’on conçoit. On peut gribouiller n’importe quoi sur une feuille, cela signifiera toujours quelque chose. On peut émettre des sons inarticulés avec sa bouche, cela signifiera, là aussi, toujours quelque chose. La tentative – héroïque, il faut bien en convenir – de sectionner tout lien entre un mot et son sens percute nécessairement de plein fouet le mur de la raison. On pourra bien tenter de reconfigurer ces liens, mais on ne pourra jamais purement les abolir.

C’est finalement assez sommaire : le simple fait de s’adresser à autrui signifie qu’on le considère en capacité de comprendre ce qu’on lui dit (Macron, dans ce cas précis, n’a pas, à ma connaissance, adressé de discours à la communauté des minéraux et des végétaux de France pour leur exposer son plan de confinement). Mais donc, tenter à travers cette même communication, de nier cette capacité à comprendre chez celles et ceux à qui l’on s’adresse, voilà qui relève de l’insurmontable : on ne peut pas en même temps présumer son auditoire d’être en capacité de comprendre et incapable de comprendre. Dans notre cas précis, il est simplement impossible de compter sur notre capacité à comprendre ce que signifie le mot « guerre », et notre incapacité à associer à ce terme une image de la guerre.

C’est à ce point du raisonnement qu’apparaît le second écueil : l’émetteur du discours s’expose finalement bien plus que son récepteur. Ce dernier a, en effet, toute latitude non seulement pour articuler les liens personnels de signification qu’il voudra bien tisser entre le mot et la chose, mais aussi et surtout pour spéculer sur la nature de ces liens chez celui ou celle qui tient le discours. C’est là un ressort dont peut aisément témoigner quiconque a fait l’expérience, même fugace, de la psychanalyse ; un·e analysant·e qui répètera six fois, au cours de la même séance, à son analyste qu’il ou elle n’a SURTOUT PAS envie de coucher avec sa mère/son père dévoile son désir plus sûrement que s’il ou elle n’avait pas engagé un tel effort de dénégation. Ainsi, les mots Potemkine – et leur extraordinaire pouvoir négatif –, au-delà du premier trouble suscité par l’ébranlement de notre appareil conceptuel, nous renseignent d’autant plus exactement sur les processus de pensée, les mécanismes inconscients et les intentions de celui ou celle qui les énonce.

En fixant ses yeux dans l’objectif de la caméra et en répétant mécaniquement que « nous sommes en guerre », Emmanuel Macron nous ouvre toute grande une formidable fenêtre sur son intérieur. On a du mal à y croire, tant ce comportement suinte la bêtise, et pourtant : nous sommes bien face à un joueur de poker qui dévoile délibérément ses cartes au moment de faire tapis.
Alors, on ne va pas se priver de regarder dans son jeu. Parce qu’après tout, quand le plus gros poisson de la table perd son sang-froid, c’est le meilleur moment pour le rincer. Que nous apprend donc ce « nous sommes en guerre » ?

La forme et le fond
Déjà, on apprend, en creux, qu’avant le covid-19, nous ne l’étions pas, en guerre. Pour ce gouvernement, arracher des mains, crever des yeux, tirer sans sommation sur la foule et l’asperger de gaz lacrymogène jusqu’à en perdre connaissance, ça n’est pas la guerre. Ce qui définit la guerre, pour Manu et ses potes, n’est pas l’usage d’armes de guerre, la mise en place de tactiques de guerre, l’infliction de blessures de guerre, ni même la mobilisation de l’armée dans les rues.

La guerre, si l’on poursuit le raisonnement, n’est pas non plus affaire de conflit. À l’évidence, le fait d’imposer par la force brute un agenda néolibéral primaire à une population qui démontre chaque semaine depuis presque deux ans qu’elle n’en veut pas (ou, à tout le moins, qu’elle aimerait bien qu’on la consulte un minimum sur ce point), ça n’est pas, pour ces individus-là, un dispositif de guerre.

La guerre ne semble pas non plus être une affaire comptable. On pourrait croire, d’abord, que le gouvernement emploie ce terme de « guerre » par référence à l’étendu des morts que l’épidémie ne manquera pas d’occasionner. Il faudra dans ce cas admettre ouvertement que toutes les morts n’ont pas la même valeur. Car pour chaque décès imputable au covid-19, on en comptera bien mille fois plus, sur la même durée, qui seront la conséquence pure et simple du capitalisme florissant en temps de paix.

Pour résumer : utiliser les moyens de la guerre, ça n’est pas être en guerre ; se confronter aux conditions de la guerre, ça n’est pas être en guerre ; vivre les conséquences de la guerre, ça n’est pas être en guerre. La guerre, pour les marcheurs, n’est visiblement pas une question de forme.

Si la définition macronienne de la guerre n’est donc pas formelle, c’est parce qu’elle s’attache uniquement au fond. C’est-à-dire, à ce qui a changé depuis le 16 mars à midi. Pour être plus précis, ce qui a changé pour Macron, depuis cette date. Car si sa définition de la guerre nous semble si obscure, c’est pour une raison simple : il s’agit avant tout d’une définition parfaitement subjective, qui ne s’applique qu’à lui et à ses semblables. Ainsi la modification majeure, inacceptable, qui s’impose à eux, qu’ils annoncent à regret et contre toutes leurs convictions depuis lundi dernier, ce qui leur imprime les postures les plus graves et le ton le plus sentencieux se ramasse en peu de mots : on ne va plus pouvoir faire comme avant.
La guerre, finalement, c’est ce qui les empêche de faire ce qu’ils veulent.

Le fond de la vision macronienne de la guerre, pour succéder aux pensées de Sun Tzu, de Machiavel et de Clausewitz, dispose donc du même degré de complexité conceptuelle que celle d’un enfant de six ans : si je ne peux pas faire absolument tout ce que je veux, c’est la guerre.
Il convient maintenant de faire nôtre ce constat afin de construire nos ripostes en conséquence. À commencer par admettre les conclusions les plus désagréables. Par exemple, que la grande majorité de nos mobilisations régulières, depuis de longues années, n’ont en rien empêché les puissances du capital, puisque, à leurs yeux, ça n’était pas la guerre. D’une manière ou d’une autre, il faudra bien questionner les moyens et les dispositifs de futurs actions et rassemblements, pour se focaliser sur le seul objectif qui ait une incidence, et par là-même une capacité transformatrice : entraver le cours tranquille de la marchandisation généralisée.

Mais la conclusion la plus importante peut-être (et, qui sait, la plus enthousiasmante), c’est qu’avec une vision aussi unilatérale de la guerre, il est particulièrement facile de renverser le constat. Ce qui paraît d’abord incompréhensible lorsqu’on nous annonce que « nous sommes en guerre », réside dans le fait que la guerre, à nos yeux, définit essentiellement un événement qui a des conséquences potentiellement néfastes pour les deux camps. Or, rien de tout cela si l’on suit la logique présidentielle : la guerre est ce qui impacte son camp et épargne le camp d’en face. On poursuit donc la logique jusqu’au bout, en prenant acte du fait que si c’est la guerre du côté de Macron, de notre côté, c’est la paix.

De la guerre unilatérale
Lorsque le gouvernement dit « nous sommes en guerre », on se méprend donc sur l’identité de ce qu’englobe ce « nous ».  « Nous sommes en guerre » signifie « nous, les membres de l’oligarchie politico-financière, sommes en guerre ». On leur répondra, par souci de clarté, que « nous, tous·tes les autres, sommes en paix ». À ce dernier « nous » de mettre à profit les prochains jours pour puiser dans la condition actuelle tout ce qui pourra lui permettre de construire une alternative au système délétère qui n’en finit pas de s’écrouler. Dans le désordre, et à des degrés divers : la construction d’un autre rapport au temps ; la fabrication de structures collectives autonomes ; l’élaboration d’une nouvelle définition du travail ; la continuité et l’extension d’un système de santé, de transports, de subvention financière et de production énergétique nationalisé ; l’émancipation des organisations marchandes hors du cadre de la propriété privée ; la rupture avec un système aberrant de consommation à outrance ; la mise en place d’un appareil productif durable…

Il n’échappe à personne que cette paix n’est possible que grâce au sacrifice, au courage et à la solidarité de celles et ceux que ce gouvernement méprise ouvertement depuis son accession au pouvoir – si ce n’est depuis bien plus longtemps, déjà. Le luxe temporaire dont nous jouissons actuellement, d’être à la fois partiellement déconnecté·es du travail et en capacité de vivre dans les mêmes conditions matérielles qu’auparavant, nous le devons à celles et ceux qui ne sont rien. Et qui risquent de mourir désormais, parce qu’ils et elles, en réalité, supportent tout. Les nettoyeurs·euses, les caissier·es, les livreur·euses, les postier·es, les ouvrier·es, les enseignant·es… Les soignant·es, bien sûr. Les services publics, évidemment. On a hâte de voir comment les parasites confinés dans leurs résidences secondaires du Luberon justifieront désormais de leurs salaires et de leurs privilèges, et de l’impérieuse nécessité pour la société de créer une énième plateforme de vente en ligne, de proposer leurs services d’optimisation fiscale ou de promouvoir le design d’un nouvel emballage de dentifrice.
Notre dette envers le prolétariat ne pourra être acquittée que par notre soutien inconditionnel à chacune de ses luttes à venir. Nous avons aujourd’hui le temps d’organiser notre engagement à ses côtés.

Ce temps nous est d’autant plus précieux, si l’on prend conscience que dans l’autre camp, la stupeur n’aura duré que quelques heures. Lui aussi prépare déjà l’après, et on peut, malheureusement, avoir pleine confiance dans son imagination, son obstination et sa méticulosité pour mettre sur pied un argumentaire économico-rhétorique d’une brutalité inouïe, dont on voit déjà poindre les premières esquisses. Tout ce que le capital va céder dans les prochaines semaines, il faudra bien qu’il le récupère, si possible avec des intérêts. Ils et elles préparent déjà leur paix, c’est-à-dire notre guerre.

Alors, quand ne manquera pas de venir la future allocution devant la nation, une fois l’épidémie endiguée, et que Macron nous exhortera désormais à « participer à l’effort commun pour reconstruire le pays », « accepter les sacrifices au nom la raison économique », voire « rendre à l’État français ce qu’il nous a donné », il nous faudra être prêt·es. Non pas avoir un plan idéal, que nous n’avons évidemment pas le temps de construire, et qui n’existe d’ailleurs probablement pas. Mais simplement être prêt·es à tenir fermement sur des positions communément concertées, approuvées et désirées. Prêt·es, surtout, à démontrer à ce gouvernement et le système qu’il personnifie si parfaitement, que leur vision de la guerre –unilatérale – ne tient désormais plus, et qu’il faudra bien qu’il accepte la nôtre – bilatérale. Et que s’il nous la déclare, en mots ou plus probablement en actes, cette guerre-là, et les autres à venir, feront des victimes dans les deux camps.

Adrien Durrmeyer
Membre du comité de rédaction d'Après la révolution

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