Le bateau sombre

Titanic versus Coronavirus

Vous rappelez-vous dans quelles circonstances le Titanic percute l’iceberg qui va le faire sombrer ? John et Maurice (appelez-les comme vous voudrez) en haut de leur sentinelle, guettent l’horizon nocturne très distraitement ; Maurice fait des blagues, pendant que l’autre s’inquiète de ne pas avoir pris de gants pour se réchauffer ; Jack et Rose connaissent pour la première fois les plaisirs individualistes de l’amour charnel : bref, un beau tableau des préoccupations à l’occidentale, pendant que la catastrophe se prépare.

Évidemment, quand ça arrive, quand le bateau percute l’iceberg, c’est soudain, une soudaineté rare dans l’histoire de la soudaineté, disait Blanche Gardin, dans son sketch sur la sodomie… et c’est un peu ça d'ailleurs. On ne s’y était pas préparé et, blang, sans s’en apercevoir, on l’a déjà au fond de l’os... pour courir le risque d’être vulgaire. C’est trop tard, on n’avait rien anticipé et on est obligé… de réparer les conneries avec les moyens du bord ! Ça vous rappelle quelque chose ?

Sophistiqué le Titanic, mais pas très pratique
Vous souvenez-vous de cette balade entre Rose et le vice concepteur du Titanic. Elle serrée dans son petit corset et lui en train de vanter tous les mérites du paquebot : espace, salle de réception, église… Une vraie petite société qui flotte sur l’océan Atlantique. Là encore, fonder notre économie sur la finance, sur cette bulle fragile et flottante, n’est-il pas risquer de sombrer dans le néant océanique en cas de pépin ? Et si les apparences sont sauvées par les belles petites tenues de bourgeois et des formules à l'emporte-pièce, en temps de guerre et de naufrage, un humain qui meurt reste un humain qui meurt. C’est la leçon qu’on aurait mieux fait d’apprendre à tirer en regardant Titanic, au lieu de se focaliser sur l’histoire d’amour de Rose et Jack, dont on a un peu rien à foutre.

Pas assez de canaux de sauvetage
Là encore, la petite Rose en train de discuter avec le vice capitaine : « Et, heu, j’ai calculé qu’il n’y avait pas assez de canaux de sauvetage. » Et lui : « Heu, oui, c’est exact, mais ce navire est insubmersible ma petite (pas si bête la catin). » Résultat ? Navire pas moins insubmersible que l’Union Européenne et ses gentils bureaucrates, nuage de fumée qui envoie du lourd, surtout aux petites têtes de romantiques enbourgeoisées. Il manquait de canaux de sauvetage, c’était une navigation longue et éprouvante pour un navire d’ampleur inégalée jusqu’à ce jour, les tests de bon fonctionnement avaient été bâclés et on manquait cruellement d’expérience dans ce type de projet... Que fallait-il de plus pour voir venir la catastrophe ? Du coup ? Incapacité totale à agir en situation de crise, il faut choisir ceux qui vivent et ceux qui meurent, par absence de moyens... Oh ! Tiens ! Ce n’est que par pure coïncidence si ça ressemble à une situation connue… 

C’est vrai que nous n’avions ni l’expérience de nos voisins Chinois pour mesurer l’ampleur de la catastrophe, ni les moyens pour fabriquer du matériel médical, nous la 5ème puissance mondiale. Dans Titanic, les ouvriers en soute se font coincer comme des rats par la fermeture automatique des portes blindées, parce qu’on veut ralentir le naufrage du paquebot. Cette situation est comparable à nos infirmières malmenées qui sont en première ligne du front, prêtes à couler avant tout le monde, elles sur qui on tapait déjà avant la catastrophe mais sans lesquelles le navire n’aurait même pas avancé…

Le petit-peuple en soute
Et qui c’est qui va morfler pour les erreurs de Gontran du Puit de la Patelière ? Ce ne sont sûrement pas ses collègues de première classe… Même si l’héroïsme à l’américaine nous montre sommairement un « bon riche » qui hurle au scandale face à la sélection nécessitée par le manque de canaux, et bien à la fin, c’est quand même le petit peuple qui morfle. On s’en fout, la morale est sauvée, on l’a vu sur les écrans, Alessandro et ses petits copains de la classe ouvrière derrière les grilles ont réussi à s’échapper et il y a quand même des gentils riches, merde ! On évite bien soigneusement de regarder les statistiques finales, pour rester sur une bonne impression du happy-end à l’Américaine. Tirer les leçons des évènements passés, ça n’a jamais trop été notre fort, de toute façon. Voyons qui sera élu en 2022...

On attend tout de même du capitaine fautif qu'il ait la décence de sombrer avec le navire, comme il est de mise pour ceux qui ne peuvent pas continuer à vivre avec la conscience de leurs erreurs funestes. Seulement voilà, Macron sera sûrement le traître à la tête basse qui s’enfuit en douce (le garde du corps du méchant qui fait enfermer Jack, vous vous souvenez ?). L’avenir, s’il en est, nous le dira ! En attendant, on nage en plein délire… 

Charlotte Allinieu
Rédactrice web

Texte originellement posté sur https://apreslecoronavirus.org/

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