Mannequin brûlé et vierges effarouchées

Dieu se rit des hommes qui chérissent les causes dont ils maudissent les conséquences. Bossuet

Ça n’a pas pris longtemps. A la nouvelle, Aurore Bergé, passée de l’antichambre juppéiste à la cuisine macronienne avec la rapidité qui caractérise les opportunistes les plus fiévreux, et François de Rugy, l’homme à la mallette de langues de rechange, tant il les use prématurément à coups de léchages appuyés et compulsifs, ont été les premiers à dégainer -si l’on ose dire. « Ils en sont là », ironisait la première, amalgamant dans ce « Ils » tout ce qui peut faire horreur à la bonne société : gauche que le bon goût nommera radicale, parce qu’elle est tout simplement sincère à ses engagements, manifestants, syndicalistes, militants, bref, la lie de l’Humanité aux yeux de la brave bourgeoise effarouchée.

Le second s’en étranglait au micro de RTL : « C'est un scandale. Vous imaginez s'il y avait une manifestation organisée par des comités d'usagers SNCF en colère, et qui mettraient monsieur Martinez sous un gibet avec la tête étranglée avec une corde au cou ? » On aimerait rappeler à l’impétrant qu’entre M. Macron et M. Martinez, il y a une petite différence : l’un des deux a confisqué tous les pouvoirs, en écrasant et en humiliant tous ses contradicteurs pour imposer un programme d’une violence inouïe et en affichant un mépris de classe hallucinant, tandis que l’autre s’appelle juste Serge Martinez. Ami lecteur, sauras-tu deviner lequel est lequel ?

Et, le temps d’un changement de langue, le brave homme de poursuivre : « l'ensemble des forces de gauche demanderaient unanimement une condamnation. Elles sont là ces condamnations contre ces appels à la violence ? » Et de demander « au minimum une condamnation claire, nette et précise de la part des responsables politiques et syndicaux qui appellent à ces manifestations ». Voilà que soudain la violence de la rue émeut le brave ci-devant, lui qui n’avait pas l’air si farouche il y a quelques jours encore, lorsque des nervis d’extrême-droite s’en prenaient à ses collègues parlementaires de la France Insoumise, que la police avait du extraire du cortège devant la menace, sans que cela n’émeuve particulièrement ce bon courtisan. Je ne crois d’ailleurs pas me rappeler que cela ait suscité l’émotion d’une Aurore Bergé ou d’une Laetitia Avia – elles devaient avoir piscine, sans doute. Seul Richard Ferrand sauva l’honneur. Mais passons.

D’emblée, maître de Rugy était mal parti pour réaliser le grand Chelem des excuses syndicales, puisqu’un responsable de Solidaires déclarait dans la foulée : « Nous sommes solidaires des jeunes qui ont pris l'initiative de brûler cette effigie. Il est plus que jamais nécessaire non seulement de le faire vaciller sur son piédestal et y compris de lui faire rendre gorge ». Diable, non contents de faire montre de violence, voilà que les gueux se montraient insolents par-dessus le marché !

On serait tenté, après l’affaire des chemises d’Air France, d’y voir illustré une fois de plus le traditionnel « deux poids deux mesures » médiatico-politique, dès lors qu’il s’agit de juger de la violence des puissants et de celle des humbles. Il faut toutefois, à mon avis, voir plus loin. Il y a là un signal d’alarme très fort, et à ce genre de spectacle, plus personne ne devrait avoir envie de rire.

Brûler un mannequin en effigie, ce n’est pas un geste anodin. Cela peut se faire, lors de manifestations traditionnelles, ou du moins entrées dans les mœurs : que l’on pense à l’effigie de Guy Fawkes en Angleterre, ou au Burning Man plus contemporain, où à d’autres carnavals encore. Il s’agit là de rites sociaux ancrés, normalisés, et extrêmement codifiés. Il s’agit dans ce premier cas d’une communion, d’un rite conjuratoire pour chasser le mal ou le malheur. Mais l’affaire de Nantes n’appartient pas à cette catégorie. Elle appartient à une autre classe : celle de la manifestation spontanée (ou avec une préparation très minimale) d’une colère réelle. Ce genre de scène nous est familière, quoique sous d’autres latitudes : c’est ce genre de colère qui fait brûler des drapeaux dans certains pays, ou d’autres mannequins là ou une crise économique ou politique fait rage. Sous nos cieux, il semblerait que ce genre de scène appartient à d’autre temps : ceux de l’Ancien Régime. Et ce ne serait pas si éloigné de la vérité que cela.

En vérité, brûler un symbole, ou une représentation, de cette manière, est l’expression d’une force redoutable dans l’Histoire : non la colère, mais la rage. La rage brute, pure, celle qui ne peut naître que d’un seul sentiment : celui de l’impuissance totale. Et comment ne pas ressentir cette impuissance, face à une classe faisant montre d’une telle impunité, d’une telle arrogance, d’une telle violence ?

Un Sun Tzu d’opérette ferait la remarque suivante : le triomphe des macronistes et de leur monde, dans la séquence qui a suivi le couronnement de leur champion, contenait les germes de leur chute. En effet, touts à l’ivresse de leur victoire, oubliant ce qu’elle avait eu de poussif – il avait fallu toute la puissance de la presse inféodée aux dominants, et l’iniquité d’un système prévu pour verrouiller soigneusement les possibilités dès le soir du premier tour de l’élection présidentielle – les macronistes n’ont plus senti le sol, et ont appliqué leur programme en balayant tout sur leur passage, confiants dans leur charge à la hussarde, laquelle, croyaient-ils, emporterait toutes les oppositions.

Si la première phase, celle des ordonnances-travail, a pu en apparence leur donner raison, elle a en réalité allumé à retardement un brasier que ces apprentis-sorciers seront bien en peine d’éteindre dans les mois et les années à venir. Car des mannequins brûlés, il y en aura d’autres.

« Ils en sont là », en effet. A qui la faute ? Rendons justice aux prédécesseurs de ces petits génies : ceux qui, toutes obédiences politiques confondues, ont sapé les bases de ce que l’on appellera la social-démocratie, c’est-à-dire de l’équilibre politico-économique construit après-guerre. Quelles étaient ces bases ? Celles que constituaient l’ensemble des corps intermédiaires : juges, enseignants, intellectuels, représentants syndicaux, jusqu’aux partis politiques, qui se faisaient les messagers et les négociateurs entre les aspirations du Peuple et les représentants élus. Ils ont pu à l’occasion jouer les chiens de garde également ; certes, c’était également leur rôle. Mais la paix civile était assurée, et l’on pouvait avoir une certaine confiance en l’avenir.

Or, qu’a-t-on fait depuis une quarantaine d’années, sinon démanteler, ou réduire à l’impuissance ces corps intermédiaires ? Méprisés, maltraités, violentés par les politiques successives, de « dégraissage de mammouth » en « réduction des dépenses publiques », quand les individus qui les constituaient étaient soit marginalisés, soit corrompus par la promesse d’une place à la table des puissants ? Au vrai, il est certain que bon nombre n’ont pas eu besoin de beaucoup d’encouragements – que l’on pense à une Nicole Notat passée de la compromission cèhéfdétienne aux raouts mensuels du Siècle, ou à un Philippe Val passé de la chansonnerie anarcho-intello-prétentiarde à la réaction la plus rance ? On ne compte plus ceux que Guy Hockenghem conspuait déjà au début de cette période, se laissant corrompre les uns après les autres, les plus fins par l’argent, les plus fats par l’égo.

Bien sûr, il est resté des indélicats à qui le plat de lentilles remuait quelque peu l’estomac ; ceux-là ont vu s’accumuler sur eux les pires poncifs, les pires campagnes de dénigrement que l’on ait vu depuis les années 1930. Syndicalistes, fonctionnaires, militants : ils auront vu la presse des bien-nés accumuler sur leur tête tous les immondices possibles et imaginables, et chacun de subodorer qu’il reste pis dans la lie. La période macronienne ne constitue que la phase terminale de cette tendance. On aura vu tous les contre-pouvoirs, du moins les rares qui pouvaient encore avoir la volonté de faire barrage, balayés et méprisés. Les corps intermédiaires, marginalisés et réduits à l’impuissance. L’opposition politique, ignorée, raillée, par des campagnes de presse incessantes. « L’Ancien monde », affirment-ils, quand leur démarche semble pourtant nous mener tout droit au rétablissement de facto de l’Absolutisme honni de jadis. Le tout s’accompagnant d’un lot de provocations incessantes de la part de cette équipe : il ne leur suffit pas d’écraser, il leur faut aussi narguer. Au vrai, toute leur attitude est un défi permanent. S’il ne fallait qu’un exemple, il n’est que de contempler l’actuelle ministre du Travail, ex-DRH de Danone, ayant fait sa fortune sur le malheur de milliers de salariés, plastronnant de contentement et d’auto-satisfaction aux côtés de son seigneur et maître à la signature des ordonnances-travail, conçues par ses soins pour amener le malheur et la ruine sur tous les salariés que compte ce pays, pour que le plus humble et le plus doux des agneaux en éprouve immédiatement des envies de meurtre.

Bien évidemment, il y a un pas énorme entre l’envie et le geste. Mais il serait grand temps que cette équipe, et tous les imbéciles qui s’obstinent encore à la soutenir, méditent ces paroles, celle de l’un des fondateurs de l’œuvre qu’ils contribuent à détruire, un certain F. D. Roosevelt : « Il y a quelque de chose d’immoral, à priver un individu de toute espérance ». On aurait envie de rajouter : « à en priver les Peuples également ».

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