Mediapart, du firmament au caniveau

Ou quand le désabonnement devient une mesure d’hygiène personnelle.

Il en est ainsi des attachements : ce n’est qu’au moment de rompre que l’on s’aperçoit que l’objet aimé a disparu depuis bien longtemps, et que ce qui vous fait face n’a plus rien à voir avec ce qui vous avait enthousiasmé jadis.

Non, plus rien. J’avais aimé le Mediapart qui luttait seul contre tous pour dénoncer les relations incestueuses entre haute fonction publique et évasion fiscale. Ainsi que celui qui prenait position contre l’islamophobie, à rebours de toutes les facilités dont usait le reste de la presse, de l’Express à Marianne. Ou encore laissait (un peu) la parole aux gens des quartiers, jamais invités ailleurs mais partout caricaturés.

Il y eut de beaux moments.

Mais désormais, ce journal prend un visage plutôt hideux.

Les plus belles heures du journalisme d’investigation.

On aurait pu pardonner à Fabrice Arfi d’avoir prêté sa signature à la commission de Perraud sur le « saute-cadavre », moment de partisanerie non assumée et d’une ahurissante malhonnêteté intellectuelle. Mais il semble que l’accident n’en était après tout pas un, et notre fin limier de récidiver dans la torsion des faits, les raccourcis de pensée et le pharisaïsme. Il est d’ailleurs assez tordant de voir des membres d’un journal qui n’a pas hésité à pratiquer la fraude fiscale, et à s’en revendiquer, se faire à présent des donneurs de leçons en matière de légalité républicaine – on pourrait leur rappeler que la première des règles civilisationnelles, c’est de ne pas se faire justice fiscale soi-même. Vérité dans les salles de rédaction, erreur au-delà ?

D’Antoine Perraud, on n’attendait guère plus ; un petit billet parsemé d’une érudition Que sais-je, agrémenté de quelques bons mots, mais dans lequel on chercherait en vain la moindre trace d’honnêteté. L’essentiel étant de toute manière de se mousser à bon compte, et de se faire plaisir en se moquant des commentaires contradicteurs - facile, quand on détient les ciseaux d’Anastasie. Bah ; à défaut de consécration universitaire, on se console comme on peut.

Seul François Bonnet sauva quelque peu l’honneur, en soulignant l’extrême disproportion des moyens et la légitimité du soupçon d’instrumentalisation de la justice, et de sa sujétion au pouvoir qui n’est qu’un secret d’opérette.

Quand au Père Fondateur, que répond-il ? Il se contente de botter en touche et de refuser l’échange argumenté, en se réfugiant derrière l’indépendance supposée de son journal. Indépendance financière peut-être, mais certainement pas partisane. Si ces derniers jours ont bien montré quelque chose, c’est que la seule indépendance dont Mediapart puisse désormais se revendiquer, c’est vis-à-vis de toute espèce de déontologie. Après tout, une fois la boîte de Pandore ouverte, pourquoi se priver ? Je ne doute pas que nous aurons bientôt droit à la couleur des caleçons de Jean-Luc Mélenchon, et à l’historique de ses conquêtes – après tout, n’y aurait-il pas déjà eu conflit d’intérêt lorsqu’il a échangé des carambars contre un baiser à la cour de récré ?

De trépidantes révélations, dont, j’en suis sûr, ne manqueront pas de nous faire part le commissaire Plenel, ainsi que ses fins limiers, les inspecteurs Arfi, Perraud, Rouget, Graulle, et consorts. Le journalisme d’investigation de haut niveau va certainement vivre ses plus belles heures dans les semaines à venir, dans un magnifique moment d’en-même-temps, réconciliant sur l’oreiller Albert Londres et Paul Vermusse.

Mais ce qui est sûr, c’est que je n’y participerai plus.

Voyons les choses en face.

Je ne peux plus faire semblant de croire qu’en dépit d’une détestation manifeste du personnage de Mélenchon, Mediapart serait encore capable d’être un journal solide. Je commence à comprendre que la phase qui a vu le Monde passer de journal de référence à torchon centriste et macroniste n’est pas un accident, mais un processus logique dans lequel l’aveuglement idéologique et partisan d’Edwy Plenel et de ses épigones a joué son plein rôle. Et que rien ne saurait éternellement chasser le mépris de classe.

Il y a, à première vue, quelque chose de surprenant à conspuer l’ordre économique injuste et destructeur qui est le nôtre, mais à ensuite tirer à boulets rouges sur toute force politique ayant la volonté d’en sortir. J’ai d’abord plaidé pour le malentendu, puis à l’inconstance intellectuelle ; je dois à présent me résoudre à constater qu’il n’a jamais été question de remettre en cause le fonds de commerce d’indignation vertueuse qui est celui d’une caste aisée, se confortant dans un entre-soi bien douillet, mais n’ayant aucune envie ni d’améliorer le sort des plus fragiles de cette société, ni de partager ce sort, encore moins celui d’avoir la moindre proximité, fût-elle seulement partisane, avec eux. Comment interpréter autrement l’obsession du « populisme », à dénoncer, et justifiant tous les ostracismes, ne serait-ce que sur simple suspicion de contamination ?

Et pourtant, il y aurait de quoi faire. Car le niveau de confusion en matière politique et économique est devenu catastrophique. Ce serait le moment d’examiner les choses franchement, et d’échanger avec honnêteté sur le fond des idées. Or que choisit-on, dans les rangs de la gauche institutionnelle ? De continuer à faire ce que l’on a fait pendant des décennies, à savoir asséner des leçons de morale dont l’hypocrisie est maintenant évidente pour tout le monde, et écraser les pauvres et les damnés de la terre sous le poids de toutes les culpabilisations du monde, que ce soit sur le plan politique ou écologique. Mediapart aurait pu faire contrepoids ; las, il a choisi de toute évidence de se joindre aux chevrotements des pharisiens.

Le Club aurait pu être un espace d’échanges productifs et joyeux ; et il le fut, en tous cas un temps. Mais on ne peut qu’être effaré en contemplant le niveau des discussions d’aujourd’hui et en repensant à ce qu’elles étaient il y a 5 ans, ou il y a dix ans. Ce n’est plus désormais qu’échanges acerbes, où la malveillance, la déformation des faits, le dénigrement et l’indigence intellectuelle sont désormais monnaie courante. Et lorsque des abonnés coutumiers du fait peuvent continuer ainsi, il ne s’agit pas seulement d’une tolérance, mais d’un encouragement. Il est vrai que, lorsque le responsable dudit club est un proche revendiqué du NPA, on peut se demander s’il n’y aurait pas conflit d’intérêts quelque part. Avis aux inspecteurs suscités : les poubelles et la corbeille à linge sale de Guillaume Alexandre pourront peut-être constituer un sujet intéressant les jours de pluie.

« Sans regrets » ?

Je pars donc vers d’autres cieux, et gage que mes onze euros mensuels seront plus utiles à d’autres sites, comme Reporterre, pour n’en citer qu’un. Car je ne peux plus croire que la protestation telle qu’elle se fait actuellement de la part d’abonnés sincères suffira à changer quoi que ce soit désormais à ce qu’est devenu ce journal.

Je ne dirai pas « sans regrets » : il reste de bons journalistes à Mediapart, et dont je lisais les articles avec plaisir, comme Romaric Godin ou encore Dan Israël qui est un excellent enquêteur. Il y a également bien des abonnés avec lesquels j’échangeais avec plaisir – car oui, la chose, bien que de plus en plus rare, était encore possible – et qui me manqueront. J’aurai peut-être, je l’espère, le plaisir de vous retrouver sur d’autres sites. Mais le seul suffrage dont je dispose désormais, c’est celui du portefeuille, puisqu’à l’image de son ancienne idole macronienne, la rédaction de Mediapart a décidé d’ériger l’autisme en philosophie de vie. Pour ne pas moi-même sombrer dans l’ignominie des échanges de caniveau, pour ne pas oublier que l’important est bien ailleurs que dans les tréfonds de bassesse dans lesquels la détestation personnelle d’Edwy Plenel a entraîné petit à petit cette publication, je secoue donc la poussière de mes sandales et vais voir ailleurs.

Et à tous ceux qui sont encore restés honnêtes, je dis bonne nuit, et bonne chance.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.