#Not in my name, excroissance du discours islamophobe

Dans un échange récent faisant suite à un billet d’Yvan Najiels, j’exprimais ma crainte quant à la généralisation du discours sur « l’ennemi intérieur », menant à la suspicion généralisée sur tout individu musulman ou « d’apparence musulmane » d’être « l’un d’entre eux ».

Dans un échange récent faisant suite à un billet d’Yvan Najiels, j’exprimais ma crainte quant à la généralisation du discours sur « l’ennemi intérieur », menant à la suspicion généralisée sur tout individu musulman ou « d’apparence musulmane » d’être « l’un d’entre eux ». Avec pour conséquence, pour chaque « présumé terroriste », d’avoir à donner en permanence des gages de bonne conduite au gouvernement de son pays de résidence. J’ajoutais que je voyais venir ce moment où la « présomption d’islamisme » deviendrait la norme. Je constate que l’actualité m’a rattrapé.

J’en veux pour preuve ce mouvement, parti de Grande-Bretagne, des « not in my name » : des gens de confession musulmane affichant leur désapprobation et leur désaveu des horreurs rapportées ou imputées à l’EIL. Rien d’alarmant pour l’œil non exercé ; des sympathiques jeunes gens, affichant leur modernité et leur insertion dans la société occidentale. « Vous voyez, nous n’avons rien en commun avec ces barbares ! Nous sommes comme vous ! »

 

Sauf qu’à y regarder de plus près, la chose a de quoi glacer le sang.

 

Il faut saluer ici une tribune de la rédaction du site Rue89, qui a (pour une fois !) le mérite de bien remettre les choses en perspective. Les musulmans seraient tenus de se désolidariser de l’EIL ? Et puis quoi encore ? Les femmes tenues de se désolidariser de Nabila ? Tous les chrétiens des prêtres pédophiles ? Tous les Français de Marine Le Pen ?

Tout se passe comme si les musulmans des pays occidentaux faisaient l’objet d’une « présomption de barbarie », charge à eux de prouver leur civilisation par tous les moyens possibles, tel ce mouvement des NIMN. Le tout s’inscrivant dans un discours médiatique dominant, où la moindre différence affichée est suspecte de « non-intégration ».

 

La femme musulmane intégrée est celle qui ne porte pas le foulard, voire n’hésite pas à se mettre à poil selon les canons publicitaires occidentaux revus et corrigés par les Femen en leur temps. Mona Chollet avait par exemple pointé à l’époque les délires d’un Bernard Maris à ce sujet.

Le musulman intégré… euh… en fait, non, il n’y a pas de musulman intégré. Ou, alors, c’est qu’il cache bien son jeu (mais peut-on s’attendre à autre chose de sa part, le fourbe ?) : il ne doit afficher aucun signe vestimentaire distinctif de sa religion. Les processions, l’observation d’interdits alimentaires en public étant des signes bien évidents de mauvaise volonté, il devra s’en garder également.

 

Nous sommes maintenant passés à l’étape suivante : certains membres des minorités musulmanes, intériorisant ce discours, et devançant les injonctions qui ne tarderont pas à venir, se sentent tenus de prouver leur bonne intégration.

On objectera que ce mouvement peut s’inspirer du cri qui avait inspiré les gigantesques manifestations dans les capitales de la coalition de 2003 allant porter la civilisation dans l’Irak de Saddam Hussein. Les deux situations n’ont absolument rien de semblable. A l’époque, des citoyens montraient leur désapprobation vis-à-vis d’une agression de type impérialiste, et clairement non-provoquée, menée par leurs gouvernements respectifs. Leur déniant alors le droit d’agir en leur nom.

Rien de commun avec ce qui se passe aujourd’hui : l’EIL agit en son nom propre. Sauf à prêter des visées impérialistes à l’ensemble des musulmans, comme peuvent le soutenir les partisans de la thèse « Eurabia ». Mais ce n’est pas le lieu ici d’explorer le détail des rêves érotiques de ce genre d’hurluberlus.

 

La chose est bel et bien glaçante ; car ce n’est pas un phénomène inédit dans l’Histoire que de voir des minorités stigmatisées donner des preuves de leur bonne foi, sans autre résultat hélas que le renforcement de cette stigmatisation. « Et tous ceux qui ne marquent pas leur désapprobation, ils approuvent donc ? » « D’ailleurs, pourquoi ne l’ont-ils pas fait plus tôt ? » « D’autre part, il y a contradiction entre se démarquer de l’obscurantisme, et porter un foulard, vous ne croyez pas ? » Etc, ad nauseam. Parce que l’on ne réalise pas que, pour la majorité dominante, ce ne sera jamais assez. Et quiconque refusera de se soumettre à ce jeu pervers et humiliant du « plus intégré que moi, tu meurs » sera accusé de « complaisance » avec la barbarie. Et de « complaisance » à « complicité », il n’y a qu’un pas, n’est-ce-pas…

 

Il y a donc urgence, à mes yeux, pour tous les musulmans de France et d’Europe, de ne pas se laisser entraîner dans ce piège.

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