Pourquoi des Ateliers non-mixtes ?

... A cause toi, petit mâle blanc.

Allons, ne fais pas ton timide, ça ne te ressemblerait pas du tout. Tu t’es bien reconnu, petit mâle blanc qui lis ces lignes : toi, sincèrement de gauche, progressiste, et toute ta vie du côté des opprimés, et plus encore des opprimées. Tu t’indignes, à bon droit bien sûr, de cette initiative d’ateliers non-mixtes prise par Sud-Education, et qui te rappellent les ateliers des Indigènes, quelque chose de pas du tout républicain, de communautariste, de dégueulasse pour tout dire. Tu fulmines qu’on te prive du droit de montrer ta Grosse Empathie pour toutes les minorités, toi qui es si respectueux et solidaire. Et plus encore, tu ne décolère pas qu’on te mette dans le même sac que les barbus rétrogrades, les machos arrogants, les pervers mateurs et peloteurs, et ainsi de suite. Tu te dis que tu vaux mieux que cela. En un sens, ce n’est pas faux - il n’y a pas à en tirer gloire pour autant.

 

Parce que si cette initiative de non-mixité existe, si elle a été pensée et voulue, ce n’est pas tellement à cause des emmerdeurs sus-cités. Ils ne viendraient pas de toute façon.

 

Non, non, non, mon petit chou.

 

S’ils existent, si on les veut, c’est surtout à cause de toi.

 

Oui, tu as bien lu. Et à ce stade, tu t’apprêtes à zapper purement et simplement ce texte, et seule te retient l’envie de voir quelles imbécilités vont suivre pour que tu puisses bien te gausser ensuite.

 

Alors, lis. Et si tu ne te reconnais pas dans ce qui va suivre, alors ne te gêne pas, et fais-nous apprécier ton Gros Humour.

 

Ce n’est pas comme si tu ne connaissais pas ce genre d’ateliers, ou de réunions, ou de colloques, appelons-les comme on veut. Tu en as fait des centaines. Oui, bon, peut-être pas des centaines, mais des tas, en tous cas. Et on t’y a entendu. Oh oui, et pas qu’un peu. On n’y entend même bien souvent que ta pomme. On sait même comment vont commencer tes brillantes interventions : « Moi, je… », « Ben moi, à mon avis… » « au jour d’aujourd’hui, faut bien se dire que… » « Bon, à un moment donné faut bien dire les choses franchement, hein, parce moi, je… » etc., pas la peine de te faire un dessin.

Oh, bien sûr tu as des choses à dire, souvent, et qui peuvent être pertinentes. Ce n’est pas la question.

Là ou ça peut commencer à poser problème, c’est quand ta goule prend le pas sur la parole des autres.

 

Il existe des paroles qui sont plus fragiles que la tienne, sais-tu. Il leur faut du temps, de l’écoute, de la patience, et par-dessus-tout le droit de se tromper de mots, de reformuler, de bafouiller parfois, d’hésiter ou de recommencer. Et le droit de mettre des pauses, des silences, aussi.

Ce droit-là, il est systématiquement nié par ta goule. Parce qu’on entend qu’elle.

Oh, tu ne le fais pas pour de mauvaises raisons – on l’a dit : tu es plein de compassion, et tu cherches seulement à exprimer mieux que ne le fait ta voisine ou ton voisin ce qu’elle ou il ressent. Alors tu vas terminer sa phrase, tu vas reformuler et reprendre le crachoir, quand la parole fragile commençait à peine à déployer ses petites ailes fragiles. Mais tu le fais quand même ; parce que tu as une Grosse Connaissance, et tu sais mieux que l’autre ce qu’il ressent, ce qu’il perçoit du monde. Tu vas reformuler, parce que tu as une vision d’ensemble, et que ta Grosse Rhétorique permettra à tout le monde de bien comprendre. Ben, oui, parce que quand même, faut que tout le monde comprenne, et tu sais que ce ne sera pas le cas avec ton voisin. C’est bien gentil, que tout le monde parle, mais au bout d’un moment, hein, faut dire les choses, pas vrai ? Et qui mieux que toi pour le faire, avec ta Grosse capacité de synthèse ?

 

Et à chaque fois, immanquablement, parce qu’elle ou il sait que tu vas l’interrompre après une moitié de phrase, parce qu’elle ou il n’a pas une aussi Grosse facilité de parler que toi, elle ou il choisira tout simplement de ne même pas commencer, se taira, et restera passive/passif. Au point que bien souvent, ce n’est même plus conscient. C’est comme ça, voilà tout. Il y a ceux qui savent parler, ceux qui savent plein de choses, et puis les autres. Et, immanquablement, de toute la soirée, on n’aura retenu que ta goule, et celle de tes congénères (parce que tu n’es pas tout seul, évidemment, hein, ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit, il y en a toujours d’autres comme toi).

 

Comprends-tu, maintenant, que si l’on a voulu ces ateliers, c’est pour qu’il y ait une chance, juste une petite chance, que ces paroles si fragiles puissent éclore, se déployer, et découvrir, étonnées, qu’elles ne sont pas si faibles qu’elles croyaient, et bien plus intéressantes qu’elles ne le pensaient de prime abord ? Petits miracles, qui n’ont n’auront malheureusement aucune chance de se produire tant que tu seras dans la pièce. Ta Grosse Connaissance, ta Grosse Rhétorique, ta Grosse Culture pilonneront tout, écraseront tout.

 

Alors, si tu veux qu’il n’y ait pas de ces ateliers, fais en sorte qu’il n’y en ait plus besoin. Comment ? C’est très facile.

 

Quand l’Autre prend la parole, tais-toi et écoute.

Quand elle ou il bafouillera, ne cherche pas à compléter. Continue à te taire. Ecoute.

Son choix de mots ou de concepts ne sera pas toujours judicieux. Ne cherche pas à les reformuler, mais continue à te taire. Ecoute. Ecoute mieux.

Quand elle ou il s’interrompt, ne cherche pas à combler le silence. Continue à te taire. Ecoute vraiment.

Et quand elle ou il a fini, ne reprends pas la parole. Continue à te taire, et écoute le silence qui suit.

 

Tu seras surpris de tout ce qu’on peut en apprendre.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.