Ca se passe aujourd'hui, en France...

Article paru avant-hier dans le NYT. Voir un article dans la presse étrangère décrivant ainsi notre pays devrait donner des frissons à quiconque ayant un tant soit peu de conscience politique...

Elaine Ganley | AP, 26 décembre

Paris – Il fait de plus en plus froid, l’horloge tourne, et les pouvoirs locaux peinent à atteindre l’objectif fixé par le président Emmanuel Macron : faire disparaître les migrants des rues de France et de leurs refuges forestiers avant la fin de l’année.

Il est peu probable que cet objectif soit atteint, aussi le gouvernement Macron serre la vis ; expulsions à tour de bras, pressions accrues sur les migrants économiques et contrôles d’identité discriminatoires dans les centres d’hébergement d’urgence.

Des opposants dénoncent cette politique de plus en plus dure vis-à-vis des migrants - même si elle se drape de bons sentiments - en contradiction avec l’image d’un président humaniste ayant battu une populiste anti-immigration lors des présidentielles, et à un niveau encore jamais atteint, dans ce pays qui se targue d’être le berceau des Droits de l’Homme.

Des cols enneigés des Alpes aux frontières espagnole ou allemande, les migrants continuent à se frayer un chemin vers la France. Dans la seule ville de Paris, la police a évacué ces deux dernières années environ 30 000 personnes qui s’étaient installées sur les trottoirs.

Il ne fait aucun doute que la politique d’accueil des migrants en France, caractérisée par un déficit chronique en places d’hébergement et par des délais d’obtention d’asile à rallonge, a besoin d’une sérieuse révision.

 « On vit dans la rue, ou on vit dans des tentes. Parfois on a à manger, parfois non », selon Samsour Rasuli, un Afghan de 25 ans, qui fait la queue depuis 6 heures ce matin devant un immeuble administratif à Paris, pour obtenir l’asile. Certains y passent des nuits entières, sur le trottoir jonché d’immondices, pour ne pas perdre leur place. Aujourd’hui, les portes ont été fermées à midi, le quota journalier de 100 places ayant été atteint.

 « On est en hiver. Je ne peux pas dormir dans la rue », dit Rasuli.

L’asile ouvre droit à un hébergement temporaire, mais, cette année, seulement un tiers des 95 000 candidats a été accepté, selon un porte-parole du gouvernement.

L’immense campement de fortune du port de Calais, démantelé l’année précédente, aura été emblématique en la matière. Ses résidents se sont dispersés aux quatre coins de la France, mais d’autres continuent à affluer dans l’espoir de gagner la Grande-Bretagne, et connaissent un accueil sévère. Au sommet de l’administration française, on admet que les migrants ont été soumis à un traitement inhumain et dégradant ; une enquête commanditée par le Ministère de l’Intérieur a estimé « probable » que la police ait usé de moyens excessifs à l’encontre des migrants, comme l’a affirmé Human Rights Watch.

Un projet de loi refondant le droit d’asile et la politique migratoire sera débattu au printemps, accélérant notamment le traitement des demandes d’asile, mais doublant également, jusqu’à 90 jours, la période pendant laquelle une personne sans papiers peut être enfermée en centre de rétention, dernière étape avant l’expulsion – une approche « équilibrée » et « efficace », selon le gouvernement.

Macron avait déclaré dans un discours prononcé à Orléans en juillet dernier, devant un parterre de nouveaux citoyens, qu’il ne voulait « plus de gens dans la rue ou dans les bois » à la fin de l’année 2017. « Je veux des logements d’urgence partout ».

Quoique ces mots furent chargés d’humanité, le message sous-jacent n’en était pas moins clair.

Macron a été précis sur le fait qu’il n’accepterait pas de migrants économiques en France, que ceux ne rempliraient pas les conditions d’asile seraient expulsés, et qu’il ne souhaite pas même qu’ils essaient de rentrer en France.

Le président français a défendu une politique à plusieurs niveaux, avec des ramifications en Afrique, comprenant notamment des centres au Tchad et au Niger afin de pré-sélectionner certains des candidats à l’asile – et d’écarter les migrants économiques potentiels.

En métropole même, le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb a ordonné aux préfets de sévir sur l’immigration illégale, et « d’agir rapidement » pour expulser ceux qui se sont vu refuser l’asile, et d’obtenir des résultats dans les semaines à venir, selon une instruction datant de novembre, citée par le journal « Le Monde ».

Une nouvelle série d’instructions, en décembre, a sonné l’alarme. Collomb a ordonné aux autorités locales d’instituer des « équipes volantes » pour réaliser des contrôles dans les centres d’hébergement d’urgence pour s’assurer du statut des migrants. La tradition française considère ces abris d’urgence comme le fondement de la politique d’accueil pour les gens dans le besoin, et ces derniers sont longtemps restés intouchables, même pour les forces de l’ordre.

L’accent ainsi mis sur l’approche sécuritaire dans la politique migratoire a scandalisé jusqu’aux proches soutiens du centriste Macron.

C’est d’abord une jeune députée du nouveau parti de Macron qui a rompu les rangs la semaine passée, en émettant des remarques acerbes sur la direction prise par la politique migratoire du pays.

 « Tous les étrangers en France ne sont pas des terroristes. Tous les étrangers en France ne sont pas des fraudeurs aux aides sociales », a déclaré Sonia Krimi, sous les applaudissements de l’opposition.

La dirigeante d’extrême-droite Marine Le Pen, battue aux élections présidentielles de mai dernier, a qualifié la direction prise par le gouvernement de « victoire politique » pour son parti anti-immigration, le Front National.

 « Le gouvernement souhaite davantage d’expulsions, et plus rapidement », a déclaré le Défenseur des Droits nommé par le gouvernement Jacques Toubon, à l’antenne de la radio France Inter. « Mais la situation des gens vulnérables n’est absolument pas prise en compte ».

Sentant la tension croissante, le Premier Ministre Edouard Philippe a annoncé la tenue d’une consultation à partir du 11 janvier, réunissant maires, députés et associations impliquées dans l’hébergement et la distribution de repas pour les migrants.

Sur le terrain, les pouvoirs locaux continuent à montrer leur volonté d’appliquer l’ordre présidentiel de vider les rues.

Un camp d’une quarantaine de migrants afghans a été démantelé la semaine dernière dans le Pas-de-Calais, et un autre à Mâcon. Jeudi dernier, un camp sur les bords de la Seine, le dernier en date à Paris, a été liquidé au bulldozer, et 131 migrants conduits dans des abris.

La police a établi un point de contrôle au nord de Paris, dans le cadre d’une opération contre les « flux de migrants », contrôlant chaque véhicule pour trouver des migrants sans titre de séjour.

Patrick Weil, l’un des spécialistes les plus réputés sur la question migratoire en France, a déclaré que « Macron tweete le jour sur les Droits de l’Homme et les réfugiés, et signe des ordres totalement contraires la nuit ».

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