Les braises de la liberté rougeoieront-elles sous les cendres de la répression en Iran ce 14 février?

Après plus d'un an et demi de répression sanglante qui a suivi l'élection truquée de M. Ahmadinejad en juin 2009, l'opposition vient de jouer un coup de maître sur l'échiquier politique iranien : deux des principales figures du mouvement "vert", MM. Mousavi et Karoubi, ont posé une demande officielle d'autorisation pour une manifestation, ce 14 février, en solidarité avec "les peuples tunisien et égyptien en lutte contre leur régime oppresseur ".

Après plus d'un an et demi de répression sanglante qui a suivi l'élection truquée de M. Ahmadinejad en juin 2009, l'opposition vient de jouer un coup de maître sur l'échiquier politique iranien : deux des principales figures du mouvement "vert", MM. Mousavi et Karoubi, ont posé une demande officielle d'autorisation pour une manifestation, ce 14 février, en solidarité avec "les peuples tunisien et égyptien en lutte contre leur régime oppresseur ".

Cette demande, effectuée sous une chape de plomb répressive sans précédent et qui fait suite aux refus à toutes les demandes précédentes paraîtrait à première vue illusoire et ridicule...

Ce qui la rend pourtant terrible pour le pouvoir iranien est le contexte des soulèvements en Afrique du Nord et notamment en Egypte et en Tunisie, soulèvements qui ont été soutenus officiellement par la République islamique et surtout son plus haut sommet, le "guide"Ali Khamenei.

Lorsde la prière de vendredi du 4 février (messe politique de la théocratie à l'Université de Téhéran), ce dernier a, en effet, salué un réveil islamique dans la région et appelé les égyptiens à résister... tant qu'un régime populaire fondé sur la religion n'était pas instauré. Ayant prononcé une partie de sa messe en langue arabe, la tentative de récupération et d'ingérence était plus que criante; et surtout dégoulinait d'obscénité, sachant le sort terrible que ce dictateur réserve aux hommes, femmes et enfants de l'Iran (voir sous ce lien la lettre de Sahel dont le père, Abdolreza Ghanbari, est condamné à mort pour avoir manifesté le 27 décembre 2009).

Les instruments de propagande du Régime, la télé nationale iranienne, al-Alam en arabe et PressTV en anglais sous contrôle direct du"guide", n'ont cessé de montrer les images du soulèvement populaire en Egypte et en Tunisie avec louanges.

 

La première gifle n'a pas tardé : la déclaration publiée, deux heures après le sermon de Khamenei, sur le site des Frères Musulmans, fut sans équivoque : "Le soulèvement égyptien embrasse toutes les couches de la population et rassemble les musulmans, les chrétiens et l'ensemble des courants politiques. Ce n'est pas une révolution islamique".

Comment le pouvoir iranien pourrait-il encore tenter de cacher son visage hideux et éviter la comparaison avec les dictatures qui viennent de tomber si il réprime sa population inspirant à la liberté?

 

L'appel à la manifestation a été suivi par de nombreuses associations d'étudiants, d'ouvriers, des partis politiques d'opposition (ou ce qui en reste) et même une association religieuse à Qom proche des réformateurs.

Le groupe des "mères en deuil", celles qui ont perdu leurs enfants pendant les manifestations en 2009, ont annoncé aussi leur participation à la marche du 25 Bahman.

La toile grouille de messages et de déclarations de soutien à la manifestation sur Twitter, Facebook et Googlereader.

 

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Un coup de maître donc, qui pourrait dans une certaine mesure compenser le manque de détermination et l'incapacité des leaders du mouvement à être incisifs au début du soulèvement, notamment le 15 juin 2009 où entre un à trois millions de personnes avaient investi la place Azadi (Liberté) de Téhéran.

 

 

Mais rien n'est joué bien évidemment.

 

Les Gardiens de la révolution et les miliciens du Bassidj sont experts dans les techniques de déclenchement de violence (casseurs et agents en tenues civiles), techniques que l'on a vues mises en oeuvre récemment par Ben Ali en Tunisie et et Moubarak en Egypte. Mais ses chiens de guerre dressés depuis des années disposent de beaucoup plus de moyens.

 

Après un an et demi de répression sauvage et d'injustice totale, le mouvement s'est radicalisé et une frange de la jeunesse est en colère. Ceux-là n'hésiteront probablement pas à se défendre et leurs demandes risquent de diverger avec les pacifistes et les stratèges : ces derniers, même si ils n'en pensent pas moins, savent que demander le départ de Khamenei a un coût très élevé et ne veulent pas en prendre le risque. A contrario de plus en plus de manifestants ont scandé en 2009 "Indépendance, Liberté, République iranienne", omettant exprès le mot islamique des slogans historiques de 1979. Ces clivages avaient déjà contribué quelque peu à affaiblir le mouvement vert dans le passé.

Si ce n'est la "destitution" de Khamenei, ou un référendum (avec observateurs internationaux pour éviter les fraudes massives) pour changer de constitution, quelles peuvent être alors les demandes à même de pouvoir être satisfaites en un jour ou rapidement, comme ce fut le cas pour Ben Ali ou Moubarak? "Dégager"Ahmadinejad ne résoudra rien, le "guide" en a d'autres sous le coude et continuera à perpétuer son pouvoir (et espère-t-il, son fils après lui, comme tout dictateur qui se respecte), à travers le très riche et puissant organe du "Bureau du Guide", tout en jouant des rivalités entre les différentes factions des Gardiens de la révolution et des Bassidji, des conservateurs et intégristes religieux.

 

Quels que soient les slogans, les risques de répression immédiate ou retardées sont très élevés et un nouveau bain de sang, des arrestations massives et des disparitions restent à craindre. Ceci démobilisera une parties des manifestants en comparaison de la situation en juin 2009.

Toute action de la part de l'armée régulière, qui n'intervient jamais pour le maintien de l'ordre, serait équivalente à un coup d'état. Elle est de toute façon dépassée par l'organisation puissante et corrompue des Gardiens de la révolution et ne pourra jouer le même rôle qu'en Egypte.

 

Dans ces conditions, l'issu de la manifestation de demain reste très incertain. Les braises de la révolte commencée en 2009, soufflées par le vent de liberté (re)venant de l'Afrique du Nord seront-elles capables de consumer dans les prochains mois la théocratie avant sa mutation complète vers une dictature militaire?

Il faut l'espérer pour les Iraniens mais aussi pour la Paix dans le monde.

 

 

Quoiqu'il arrive ce 14 Février, une chose est sûre : le refus d'autorisation pour une manifestation populaire par le ministère de l'intérieur iranien, les prises de positions sans ambages des différents responsables du Régime contre la manifestation et la très forte mobilisation des forces de la police et des miliciens spécialisées dans la répression constatée dès ce soir (13 février) sur les principaux axes de Téhéran, constituent déjà une victoire pour l'opposition : le Régime qui aaccéléré les exécutions (121 exécutions entre le 20 décembre et le 10 janvier, c'est-à-dire une exécution toutes les 8 heures) pour accroître encore la terreur, tremble de la perspective d'une manifestation et tous ses actes le démontrent : la vague des arrestations a repris un rythme infernal depuis le soir du 8 février : plus de trente activistes et défenseurs des droits humains, étudiants, journalistes et dissidents ont été arrêtés en pleine nuit par les agents en civil. MM. Mousavi et Karoubi sont en isolation forcée chez eux et tous leurs moyens de communication ont été coupés. L'internet est de nouveau ralenti, toute page web recherchée par le mot clé Bahman sur google est filtrée et les émissions de lachaîne de la BBC en langue persane sont brouillées par des parasites. Twitter et SMS seront très probablement coupés pendant les manifestations...

Mais il sera alors facile de ressortir les images des autorités de la République islamique conspuer les gouvernants égyptiens pour les mêmes actes.

 

Aussi, la soif de liberté, la poésie et la détermination des iraniens jeunes et moins jeunes forcent l'admiration : le slogan "Point besoin d'autorisation pour un rendez-vous avec son amour" -- entendez la liberté-- circule à rythme effréné sur la toile depuis quelques jours en prévision de cette Saint-Valentin 2011.

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