« Elections » présidentielles 2013 en Iran : Une fable absurde et pourtant bien sérieuse

 © Mana Nayastani © Mana Nayastani
 

Voter ou ne pas voter, telle est la question.

Les Iraniens se rappellent du coup d'état électoral de juin 2009 et savent que s'ils déposent aujourd'hui un bulletin dans les urnes, les chances pour qu'il soit vraiment comptabilisé sont très très faibles. Mais beaucoup sentent aussi que le régime entraîne de plus en plus le pays dans un précipice, à un point de non retour, et défendent l'idée de voter pour le candidat modéré Rohani, pour provoquer un changement, ne serait-ce que minimal.   

Dans un contexte où le régime iranien, sous l'autorité absolue du « Guide », Ali Khamenei, adossé à son appareil ultra riche et puissant dit « le bureau du Guide » et s'appuyant sur une bonne frange des miliciens du Sepah et du Bassij, continue sa fuite en avant vers un système de plus en plus répressif et corrompu, tout en ajustant sa « politique » étrangère pour maintenir l'état de tension et de crise avec la communauté internationale – ces ennemis de l'extérieur bien nécessaires pour museler les ennemis intérieurs, c'est-à-dire toute voix contestataire –, les femmes et les hommes iraniens qui prennent de plein fouet les effets néfastes des sanctions internationales, amplifiées en tempête économique par huit années d'une gestion catastrophique et populiste de Mahmoud Ahmadinejad, sont face à une question bien difficile : voter ou ne pas voter ?

 

Les Iraniens sont en effet loin d'avoir oublié le coup d'état électorale de juin 2009 où, à la stupéfaction d'une majorité d'entre eux, Mahmoud Ahmadinejad avait été déclaré vainqueur avant même la fin du dépouillement des bulletins et ce, avec la bénédiction et le soutien très appuyé du Guide.

Ils se rappellent douloureusement de la répression violente et massive qui s'est abattue sur leurs manifestations pacifiques et légitimes, « le mouvement vert ». Répression qui effaçait férocement ces quelques semaines de liberté et de bonheur incroyables de campagne électorale, de rassemblements et de fêtes pour un changement, pour un peu plus de liberté, pour une ouverture de la société et de leur pays à la communauté internationale. Espoirs fondés en l'élection de Mir-Hossein Moussavi, qui fut certainement élu mais qui se retrouve depuis plus de deux ans en « résidence surveillée », comme sa femme Zahra Rahnavard et comme l'autre candidat réformateur Karroubi.

Les milliers d'arrestations, les centaines de blessés, les tortures dans les geôles sordides de Khamenei, les dizaines de morts – les images à déchirer le cœur de celle d'une jeune femme de 27 ans, Neda, avaient fait le tour de la planète –, les confiscations de corps des tués et les mensonges de l'état, sont encore présents dans leur mémoire.

Ils savent en bonne majorité que les prisons débordent de prisonniers politiques, étudiants, avocats, activistes, féministes, syndicalistes, journalistes et blogueurs,... que la pression sur les familles des victimes de torture, de viol et de meurtre a été telle que beaucoup ont bien vite renoncé à demander recours – celles l'ayant fait n'en ont d'ailleurs obtenu aucun.

 

Après la sélection ultra étroite des candidats – où même un pilier du régime, Ali Akbar Rafsanjani, ancien président de la république de 1989 à 1997, a été écarté, car probablement craint pour sa relative popularité notamment depuis ses prises de position pour la libération des prisonniers politiques– il leur reste un candidat, Hassan Rohani, dit modéré. Faut-il voter pour lui, même s'il a un turban ? Et si oui est-ce que le chef de l'exécutif aura le pouvoir de vraiment peser sur les décisions les plus importantes ?

Rohani, candidat de second rang, plus proche de Rafsanjani que des réformateurs, est très certainement passé à travers le filtre du conseil des gardiens de la constitution – titre pompeux pour une assemblée nommée en majorité par le Guide et à sa botte – pour éviter un boycott total et cinglant pour le régime. Il a néanmoins fait renaître un espoir lors des débats télévisés – qualifiés plutôt de jeux télévisés, tellement le cadre strict et enfantin mis initialement en place par les larbins du Guide aux manettes de cet organe de propagande nationale était ridicule– lorsqu'il a commencé à défendre des idées proches des réformateurs, notamment sur la question des droits et libertés (tout en gardant mesure et parlant sous auto-censure : lors des trois débats télévisés le noms des prisonniers politiques et les événements de 2009 à 2011 ont été des tabous absolus). Il affiche surtout une position plus réconciliante sur le dossier nucléaire comme il l'avait fait lorsqu'il était le négociateur en chef sous le président réformateur Khatami. Position revendiquée par une bonne partie de la population iranienne, qui malgré les tentatives du Guide et de ses pantins d'exacerber les sentiments nationalistes, et face aux difficultés économiques mais aussi aux pénuries de médicaments qui coûtent la vie dans de plus en plus de cas, souhaite le retour à une politique responsable et souple (sur ce point et plus généralement sur le plan de la politique étrangère : qu'il s'agisse du soutien au régime sanguinaire d'Assad ou de l'instrumentalisation de la cause palestinienne).

 

La question du dossier nucléaire qui occulte tant et depuis toujours les violations des droits humains lors des discussions et négociations entre l'Iran et le groupe 5+1 (l'Europe, les Etats-Unis, la Russie, la Chine et l'Allemagne), s'est trouvée de fait au centre du troisième débat télévisé le 7 juin, où l'un des candidats ultra, Said Jalili, le négociateur en chef du nucléaire depuis 5 ans – et qui ne fait que suivre les instructions tombant du bureau du Guide – s'est fait attaqué, par Rohani, pour sa mauvaise gestion des négociations, mais aussi et surtout par un autre candidat fondamentaliste, Akbar Velayati, ministre des affaires étrangères entre 1981 et 1997 – et c'est là une surprise – l'un des proches conseillers de Khamenei.

Il faut dire que la situation économique est telle qu'il n'est plus possible pour le régime ni de nier les effets des sanctions – comme cela a été le cas depuis plusieurs années – ni de se défausser derrière une mauvaise volonté de la communauté internationale, ou seulement une mauvaise gestion de Mahmoud Ahmadinejad (lequel porte une responsabilité certaine de par sa politique populiste qui a consisté à dilapider les revenus pétroliers par une distribution directe, politique qui a abouti à une inflation vertigineuse à travers une augmentation sans précédent des liquidités).

 

S'agit-il d'une réelle scission dans le camp des fondamentalistes/autoritaires ? Ou s'agirait-il d'un coup monté par le Guide, s'il a mis son sceau sur l'élection truquée de Velayati ? Un coup double : face au marasme économique, l'occasion de faire sauter le fusible Jallili pour faire marche arrière sur le dossier nucléaire, sans perdre la face, surtout vis-à-vis de ses soutiens les plus ultras, tout en faisant valoir le beau fonctionnement démocratique de la république islamique...
A moins que le loup se cache derrière Mohammad Bagher Ghalibaaf, maire de Téhéran, ancien gardien de la révolution, ultra autoritaire et qui vient d'annoncer qu'il défendrait une seule politique, celle qui donnerait toute tranquillité au Guide...


 

 Voter ou ne pas voter, telle est donc la question pour les Iraniens qui n'ont surtout pas envie de se refaire voler leur vote (il faut préciser que les fraudes électorales, même dans le contexte de sélection des candidats par le conseil des gardiens, ont été monnaie courante, y compris lors de la première élection de Mahmoud Ahmadinejad en 2005...) et de légitimer, par leur déplacement aux urnes, le régime sous l'autorité « divine » du Guide qu'ils récusent en grande majorité.

Cependant une partie de plus en plus importante des réformateurs et certaines franges de la société – universitaires, syndicalistes, organisations d'étudiants – ont commencé à soutenir avec force la candidature de Rohani en arguant de ce qu'il s'agit probablement d'une dernière chance pour éviter la déroute totale de leur pays entre les mains des ultra et le point de non retour. Même s'ils ont conscience que, si par chance leur bulletin était comptabilisé, les pouvoirs du président de la « République » sont très limités face à l'appareil militaro-économico-idéologique du bureau du guide.

Un appareil puissant, répressif qui a fait voler en éclat les conditions sine qua non des réformateurs pour une participation aux élections : la libération de tous les prisonniers politiques, y compris des leaders du mouvement vert, la garantie d'une élection saine et sous surveillance d'une instance impartiale, la liberté de la presse, …

Rien de tout cela n'est à l'ordre du jour.

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Pour se faire une idée de la dégringolade anti-démocratique il est assez révélateur de rappeler qu'en 2009, une campagne parallèle était menée par les femmes et pour les femmes, notamment à travers un documentaire de la cinéaste Rakhshan Bani Etemad, « Nous sommes la moité de la population », qui interviewait et interpellait les candidats et leurs épouses sur les questions les plus importantes des droits et des exigences féminins.

Rien de tout cela. Et la poignée de candidates qui ont osé se présenter a été vite disqualifiée. Il a été question au contraire d'encourager les femmes à retourner au foyer pour bien faire leur métier de femme, par exemple par l'aménagement d'assurances spéciales à domicile...  

 

 

Dans ce contexte, une initiative de la diaspora iranienne (qui avait aussi voté massivement en 2009, et reste démobilisée cette année) à travers le collectif United4Iran, fait mouche : une candidate virtuelle, Zahra, héroïne de BD (voir aussi l'article des Inrock ici, le billet de blog ici), qui représente symboliquement les mères en deuil de leurs enfants tués lors des manifestations entre 2009 et 2011, et, au-delà, la femme iranienne et ses revendications. Une candidate qui dénonce la mascarade des élections, et se propose de rétablir les droits fondamentaux dont tout citoyen devrait disposer dans une démocratie. Le contraste de son discours avec ceux des candidats « réels » est révélateur, accablant pour ce régime, lequel est à rebours de toutes les inspirations d'un peuple qui ne veut plus de la tutelle « divine » du Guide, ni de son système autoritaire et corrompu.

L'autre question qui se pose aux plus lucides : quel est le choix du Guide – qui a l'habitude de cacher son jeu jusqu'au dernier moment ?

Et ça seul le diable le sait !  

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