Meurtres, confiscation de corps, faux et usage de faux au nom de Dieu en Iran

Ou comment le République islamique a tenté, non seulement de se disculper du meurtre de Sane Jaleh et Mohammad Mokhtari, étudiants tués par balles lors des manifestations du 14 février, mais d'accuser l'opposition et d'en faire une arme contre le mouvement civique.

Ou comment le République islamique a tenté, non seulement de se disculper du meurtre de Sane Jaleh et Mohammad Mokhtari, étudiants tués par balles lors des manifestations du 14 février, mais d'accuser l'opposition et d'en faire une arme contre le mouvement civique.

 

Comme beaucoup l'espéraient, non sans une certaine inquiétude (voir ici), les manifestations du 14 février ont été nombreuses et suivies par des dizaines (voire centaines) de milliers d'Iraniens.

Inquiétude parce que la répression des manifestations de 2009 avait été sanglante, les arrestations massives, et des cas de tortures et violes avérés dans les geôles de la République islamique (voir un article du 14/09/2009 de Mediapart ici; et le rapport d'Amnesty international 2010 ici).

Pour avoir une idée du courage des femmes et hommes qui sont de nouveau sortis dans les rues voici des images d'octobre 2009 (attention âmes sensibles s'abstenir).

 

 

A juste titre, les slogans ("Moubark, Ben-Ali, c'est le tour de Seyed Ali") étaient en très grande majorité dirigés contre le "guide" Ali Khamenei, lequel avait sanctifié la répression après avoir apposé le sceau divin sur le coup d'état électoral de 2009.

 

Comme beaucoup s'en doutaient la répression a été violente et sanglante; deux morts officiellement annoncées et plusieurs personnes

blessées par balles d'après des témoins, sans plus de nouvelles.

Les miliciens du Régime islamique ont tout fait pour disperser les manifestants et bloqué tous les accès à la place Azadi (Liberté). Résultat : des manifestations réparties dans de nombreux quartiers à Téhéran, Shiraz, Ispahan, Tabriz, Kermanshah, Rasht,...

Ici un bref compte-rendu et ici le suivi heure par heure de mediapart; ci-dessous une longue séquence vidéo qui permet de sentir dans la mesure du possible l'atmosphère dans un des quartiers de Téhéran ce jour de la Saint-Valentin :

 

Dramatic Footage of Street Clashes in Tehran © VOA Farsi

 

 

Il y a eu officiellement 150 arrestations mais des rapports d'activistes font état de plusieurs centaines voire 1500 personnes.

Cette répression devait se faire derrière les rideaux : ralentissement d'internet, coupures des réseaux mobiles pour certains quartiers, attaques et arrestations de ceux qui filmaient avec leurs portables, la poignée de journalistes étrangers interdits de sortie... Puis, le lendemain aucune nouvelle dans les journaux, à part deux petits articles parlant de 300-400 personnes...

Rien ne s'était donc passé et pourtant dès le lendemain, des "députés" crient des slogans au parlement demandant le lynchage des deux figures du mouvement vert, MM. Mousavi et Karoubi.

 

Les deux jeunes hommes morts par balles sont deux étudiants : Sane Jaleh et Mohammad Mokhtari.

 

Qui était Sane Jaleh?

 

D'après la propagande officielle Sane était membre des bassidjis et tué par les manifestants. Carte de bassidji à l'appui.

 

Sane, 26 ans, était étudiant en troisième année d'art dramatique dans le département théâtre et cinéma de l'Université des Arts de Téhéran;

Il était kurd, né à Paveh dans le Kurdistan en Iran, et sunnite.

Le pouvoir iranien opprime les minorités ethniques, surtout les Kurdes, les minorités religieuses et emprisonne ses cinéastes.

Il y a quelque chose qui ne colle pas dans le scénario "martyre bassidji" mis en avant par le président de l'Université des Arts, Saeed Kashn Fallah, l'agence IRNA (Islamic Republic News Agency) et l'organisation des miliciens du Bassidj.

Une interview du frère et du père du défunt à la télé "nationale" (ou "anti-nationale" comme les Iraniens le nomment), très affectés, ne tarde pas : le père dit que son fils connaissait le Coran par coeur. Son frère, Ghane Jaleh ne regarde pas la caméra et tente de mouvoir ces lèvres et dit brièvement: il faut arrêter et punir les responsables.

 

En même temps, les camarades de l'Université ont une autre version. Mais pas de droit à la parole; ils mettent sur youtube un clip contestataire avec comme bande son "The Wall" des Pink Floyd. Ils mettent en ligne une fiction, "Autobus", que Sane avait publiée dans le magazine Azma considéré comme contestataire; Ils publient aussi des photos de Sane en compagnie de l'Ayatollah Montazeri, devenu dissident et en résidence surveillée depuis des années.

(décédé en décembre 2009; Le pouvoir a évidemment déployé d'importants moyens de "sécurité" et de répression pour limiter l'affluence à ses obsèques).

 

Sur les photos de Sane publiées par ses amis, Sane n'a pas du tout la tête d'un bassidji, mais plutôt d'un jeune de son temps.

 

 

 

Le secrétaire de l'association islamique des étudiants (historiquement toutes ces associations "islamiques" d'étudiants étaient mises en place après le purge des universités de tout ceux qui n'étaient pas d'accord avec l'islamisation du pays après la révolution de 1979, mais elles se sont transformées progressivement pour devenir la première ligne de contestation contre le pouvoir) de l'université des Arts de Téhéran, Reza Sajadi, ami proche de Sane, donne une interview à la Campagne Internationale pour les Droits de l'Homme en Iran (ICHRI) et nie la version officielle : "je sais que je prends beaucoup de risques mais là je ne peux pas laisser faire autant de mensonges et d'infamies". Vu ce que le régime a fait subir à ses opposants jusqu'ici, Sajadi mérite une médaille mondiale de bravoure.

 

De même pour Hatef Soltani, un autre ami de l'Université qui donne un interview à Tehran Bureau et répond quant aux risques qu'il court : "Sane était aussi un être humain et il n'est plus avec nous, advienne que pourra."

 

En même temps des alertes circulent sur twitter : la famille de Sane est sous haute pression pour ne pas contredire la version officielle.

Puis, coup de grâce pour la propagande officielle : dans une interview téléphonique donné au VOA-persan, le frère aîné, Ghane, dément catégoriquement : Sane n'était pas un Bassidji. Un cousin, commandant des Gardiens de la Révolution, vient la veille demander une photo de lui. Sans comprendre ils lui en ont remettent une avant d'apprendre le lendemain que Sane a été tué et de voir apparaître cette photo sur "leurs" les sites et sur la carte de bassidji fabriquée le joue même avec.

Ghane, dit que toute la famille est sous pression, que sa mère et son père, de peur de perdre les autres enfants, leur demandent de se taire...

Il dit aussi, la voie brisée, que Sane avait comme idole le cinéaste kurd Bahman Ghobadi ("Un temps pour l'ivresse des chevaux" et "Les chats persans", entre autres films et qui a été forcé de s'exiler après le coup d'état électoral de 2009), puis la douleur atteint son paroxisme quand Ghane se plaint de ce que la famille ne peut même pas récupérer le corps de Sane et faire leur deuil.

 

Ghane est arrêté le soir même.

 

L'ignominie au nom de Dieu ne s'arrête pas là : des obsèques truquées d'abord à Téhéran avec banderoles, posters de Khamenei, slogans de "à bas" Mousavi, Karoubi, Israel, Angleterre, Etats-Unis... scandés par des bassidjis et des femmes en Tchador qui ne connaissaient même pas Sane; pendant que ses camarades sont enfermés dans un amphithéâtre, battus par les bassidjis et mis à l'écart; Suit le lendemain un enterrement sous haute pression policière à Paveh, sa ville natale au Kurdistan, avec encore des figurants-achetés-et-autres-rats-écervelés, et auquel aucun des membres de la famille Jaleh, ni du village, n'a pu, ni voulu assister. Tout cela à grand renfort de "journalistes" (comment les appeler?) sous les projecteurs de la télévision.

 

Mais l'interview du frère arrêté pose problème : un ami de son village fait part de pressions encore accrues sur la famille de Sane (ici le rapport de l'ICHRI).

De son côté, le rédacteur en chef du journal Keyhan, Hossein Sharyatmadari, invité en prime-time à la télévision, avance, avec un sourire narquois aux lèvres -- il prétend avoir un scoop en direct -- que Sane était un espion à la solde de son journal, et que cela explique sa photo chez l'Ayatollah dissident Montazeri et le fait qu'il ait été tué par les manifestants. Salir la mémoire de ce jeune à ce point est tout simplement sans nom. Un déluge de réactions d'indignation a immédiatement déferlé sur le web. La République islamique tient son Joseph Goebbels plus que jamais.

 

 

 

 

 

Ces mensonges propagés à travers la mobilisation effrénée de la machine de propagande étatique, les appels au lynchage scandés par les députés au parlement, montrent à quel point le Régime islamique se sent en danger et tremble sous le vent de liberté qui souffle du Moyen-Orient à l'Afrique du Nord.

 

Ces infamies rappellent d'autre part celles des scénarii les plus invraisemblables et des plus indignes inventés en 2009 (actrice hors paire cherchant la célébrité, assassinat par le correspondant de la BBC ou par le médecin Arash Hejazi témoin du meurtre -- lequel avait tenté de la sauver sans succès) pour étouffer l'assassinat tragique de Neda Agha Soltan le 20 juin 2009.

 

 

 

Qui était Mohammad Mokhtari?

 

C'était aussi un étudiant, 22 ans et à l'Université libre de Shahrood.

Sa famille, de classe moyenne téhéranaise est bien évidemment sous grande pression aussi.

Mohammad était sportif, amoureux de la montagne.

 

 

Il n'avait d'appartenance à aucune mouvance politique, mais dans presque tous ses messages sur FaceBook il encourageait ses amis à rejoindre la manifestation du 25 Bahman.

Le dernier message sur son FaceBook, avant de partir manifester : "Mon Dieu faites que je meure debout, parce que je suis fatigué de vivre assis dans l'humiliation".

 

Les témoins racontent qu'après avoir été touché par balle, Mohammad s'est levé et a marché quelques pas avant de s'écrouler...

 

Il est mort par manque de soins.

 

Le République islamique, prétendant à travers l'agence de "news" Fars que Mohammad était aussi un bassidji, a volé la sépulture de ce jeune qui voulait simplement vivre libre et dans la dignité.

 

Coincidence : il est l'homonyme de Mohammad Mokhtari, l'écrivain, poète et intellectuel iranien, qui fut enlevé et lâchement assassiné lors des "meurtres politiques en chaîne" qui ont visé plusieurs intellectuels iraniens, fin 1998; leur crime? S'être élevés en prenant la plume contre la censure et pour la liberté d'expression. Mokhtari avait aussi écrit un livre sur "La culture de la Tolérance"....

Autre coincidence, cet intellectuel était professeur à l'école de théâtre et cinéma de l'Université de Téhéran avant d'en être écarté et emprisonné en 1982 : le lieu même où Sane Jaleh poursuivait ses études en espérant poursuivre la voie de Bahman Ghobadi.

 

Décidément les arts, la raison et la soif de liberté constituent autant de symptômes pouvant entraîner la mort sous la République islamique, et ce depuis bien des années.

 

Nonobstant, les femmes et les hommes iraniens ont remis cela ce dimanche 20 février (1er Esfand dans le calendrier persan) : même en l'absence de déclaration de la part des figures principales du mouvement des verts -- MM. Mousavi et Karoubi emprisonnés et muselés chez eux, coupés de toute communication et de visite -- un appel à manifester pour la mémoire de Sane et Mohammad a été lancé par de nombreuses associations d'étudiants à travers tout le pays, les groupes réformateurs d'opposition, des kurdes...

 

Et ils y sont allés malgré un déploiement extrêmement massif de forces de sécurité, police, miliciens et voltigeurs du bassidj, gardiens de la révolution armés jusqu'aux dents, agents en civils... tous étaient là.

Selon certains témoignages, Téhéran, Ispahan, Tabriz ou Shiraz étaient comme de vraies forteresses.

De l'avis de beaucoup, le changement entamé en Egypte était un gateau comparé au travail de hercule qui reste à faire en Iran. L'armée régulière ne fait pas le poids face à la puissante organisation tentaculaire des Gardiens de la Révolution. Laquelle a mainmise sur une bonne partie de l'économie du pays et l'or noir, sans aucun compte à rendre aux Etats-Unis.

Le prix de la liberté sera donc cher, mais les Iraniens semblent décidés de vivre la tête haute et gardent l'espoir.

Un clivage de plus en plus marqué se fait sentir dans l'appareil d'état. Un haut diplomate en poste en Italie vient de démissionner et les femmes iranienne sont loin d'avoir baissé les bras. Ici une jeune femme réussit à libérer un ami des mains des agents en civil à Shiraz... Tout un symbole.

 

 

 

[Aparté :

Si vous avez pris le temps de lire patiemment ce long billet jusqu'ici, c'est que vous êtes probablement assez concernés par la question des Droits Humains et la défense des libertés en Iran!

Que faire?

En bas de cette page (en anglais) vous trouverez une carte postale à imprimer simplement (en nombre que vous souhaitez) et à envoyer aux ambassades iraniennes et diverses instances dont les adresses sont données.

Vous pouvez aussi signer les pétitions de soutien aux prisonniers d'opinion en Iran, par exemple pour le père de Saleh ici.]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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