Ingrid Levavasseur: «S'engager pour un territoire c'est crier non à l'abandon»

Figure des gilets jaunes, aide-soignante et élue à Louviers, Ingrid Levavasseur fait de son engagement un dialogue entre local et global. Dans cet entretien, elle revient sur les motivations qui l’ont poussée à s’engager pour son territoire. Dans ses mots, ressort un profond amour pour les lieux qui l’ont vue grandir et une volonté infaillible de forger et de transmettre l’âme de l’Eure.

Archipel des Alizées : Ingrid, tu t’es fait connaitre comme l’une des figures nationales des gilets jaunes, portant des revendications de justice sociale et environnementale. Récemment tu as opéré un virage dans tes engagements en devant élu à Louviers. Pourquoi avoir voulu réancrer tes engagements dans ton territoire ? 

Ingrid Levavasseur : J’ai toujours vécu à Louviers. Je m’y sens bien et je connais bien la population. C’est une petite ville, on est environ 17 000 habitants, on peut facilement connaître tout le monde. Arrivés à la trentaine, certains jeunes partis de Louviers pour leurs études reviennent vivre sur la commune. On se croise sur le marché, on échange, on discute, et finalement on revient aux sources. Louviers reste pour moi la ville où j’ai grandi, le patrimoine que j’ai envie de défendre, les endroits où je me suis promenée étant enfant et les endroits que j’ai envie maintenant de transmettre aux miens. La ville coule en moi.

Récemment, j’ai vu Louviers se métamorphoser. J’avais peur que la singularité et la beauté de la ville disparaissent sous le tout béton, au détriment des champs, des parcs, de ce qui faisait la fierté de notre territoire. Je me suis promenée il y a quelques années sur le parvis de l’église, c’était en pleine été, un été caniculaire, et en regardant autour de moi je n’ai vu aucun arbre. Ces différentes expériences sensibles ont été une sorte de déclic : si on continue à fonctionner comme ça, on ne pourra plus circuler dans nos centre villes.

On a donc rapidement, avec quelques ami.es, créé un groupe de réflexion pour penser autrement la ville. Suite à mes engagements dans le mouvement des gilets jaunes, les militant.es de ce groupe de réflexion m’ont poussée à porter quelque chose pour la ville, et donc à me porter candidate lors des municipales de 2020. J’avais envie de m’ancrer et de penser demain avec des gens que j’apprécie. J’avais envie aussi d’être le témoin d’une situation familiale : je suis une mère monoparentale, j’ai les mêmes espoirs et difficultés que tout le monde, et j’avais envie de montrer, à travers mon engagement, que chacun.e pouvait faire de la politique, chacun.e pouvait porter de belles choses. Même s’il y a des difficultés à franchir, il n’y a pas besoin d’avoir un parcours exceptionnel pour faire de la politique. 

ADA : Tu es une enfant du pays. Il existe dans l’imaginaire collectif un mal qui a besoin d’être déconstruit : celui de penser que les enfants, les adolescents ou les jeunes adultes en ruralité ou dans les villes moyennes, connaissent des moments de vie  difficiles. Comment as-tu vécu ton enfance dans l’Eure ?

I.L. 
Mon enfance n’a pas été si facile que ça effectivement. Mais malgré tout, je garde de celle-ci principalement de belles expériences. J’aime les rencontres que j’ai pu faire à Louviers, les expériences professionnelles que j’ai pu effectuer. Ici, il y a un riche bassin industriel. On a de quoi trouver du travail, même si parfois cela demande de faire un pas de côté par rapport à un emploi rêvé. On peut aussi facilement devenir propriétaire. Mine de rien, c’est quelque chose d’important pour pouvoir se projeter. Bref, c’est une ville qui a pas mal d’atouts et qui est loin de cette image des villes moyennes mornes qui peut sédimenter l’imaginaire collectif. L’Eure est un territoire très joli à qui sait voir. Il est plein de sentiers, de secrets, de verdures. Le patrimoine est également incroyable ; malgré les guerres, il a été préservé. Il donne richesse, épaisseur, symboles et récits à la ville. Ce sont autant d’histoires à transmettre.

Malgré tout, je n’idéalise pas ce territoire. En le vivant au quotidien, j’observe aussi les enjeux qui le traversent. Les transports en commun mériteraient d’être développés par exemple : on manque de possibilités de se déplacer sans utiliser la voiture. Profiter de tous ces lieux d’enchantement qu’offre le territoire demande nécessairement d’avoir une réflexion sur le transport durable. En France également, le patrimoine tend à se privatiser, là où on a besoin que ce dernier traverse le temps, et puisse faire également le commun des sociétés de demain. A Louviers, et plus généralement dans l’Eure, on vit également cette privatisation du patrimoine et j’aimerais qu’on puisse trouver des alternatives. Enfin dans les villes moyennes, se pose la question de comment remettre de la vie dans les centres-villes. A Louviers elle est présente, mais pourrait être davantage catalysée, davantage magnifiée.

ADA : A l’heure où les villes moyennes ont parfois du mal à revitaliser leur tissu économique face à la gourmandise des grandes métropoles, comment inventer un futur souhaitable à Louviers ?

I.L. 
Pour être tout à fait objective, je crois que l’on n’est pas mis de côté à partir du moment où l’on souhaite ne pas être mis de côté. Il y a beaucoup de formations disponibles pour pouvoir s’ouvrir aux opportunités du territoire. J’avais beaucoup de copains qui travaillaient de nuit. Pour mieux profiter de leur vie familiale, ils ont souhaité changer d’activité et ont pu rapidement accéder à des aides et à des accompagnements.  Et dans ces nouvelles carrières professionnelles, l’industrie pharmaceutique est souvent un appui solide : elle embauche différents niveaux d’études permettant aux gens de continuer à vivre et travailler sur le territoire.

L’industrie pharmaceutique n’est d’ailleurs pas le seul gros employeur du bassin. On a également l’industrie du luxe, Hermès ayant des ateliers sur le territoire. Ça fournit de l’emploi. Bien sûr, travailler en leur sein, ce n’est pas toujours facile. Certaines de mes amies travaillent à la chaîne. Certaines à contrario ont pu monter dans l’entreprise en devenant maroquinières. Mais l’industrie du luxe et de la pharmacie protège d’une autre forme de renoncement : celui de devoir partir du territoire si on s’y sent bien et si on a envie de rester à côté de ses proches. Bref, il y a vraiment des avantages et des inconvénients à la présence de ces grosses industries. Lorsque l’on vit le territoire au quotidien, la présence de ces industries répond à des enjeux complexes ; plus complexes en tous cas que les mauvais procès un peu faciles, que l’on entend parfois dans le débat public.

ADA : L’agglomération de Louviers est également caractérisée par des communes aux visages pluriels : de l’un des plus vieux villages de France, Pont de l’Arche, à la plus jeune commune de France, Val de Reuil, ville qui malgré sa petite taille reste très cosmopolite. Comment inventer un récit territorial inclusif malgré cette diversité d’histoires et de paysages ?

I.L. Je connais bien les maires des communes évoquées. Le centre médiéval qu’est Pont de l’Arche est magnifique : elle a une véritable histoire, des lieux et des espaces qui ont traversé les siècles. C’est un petit village qui mériterait d’être davantage connu. La ville de Val de Reuil, lorsqu’on la visite pour la première fois, peut surprendre effectivement. Elle donne l’impression d’être un paquebot un peu décrépi. Val de Reuil fut un rêve, une ville nouvelle et contemporaine sortie des fantasmes des architectes et des urbanistes. Ce rêve s’est finalement écroulé. Il a fallu rebondir et je crois que la mairie autant que les habitant.es ont su le faire. J’ai beaucoup d’admiration pour cette abnégation. 

D’ailleurs, lorsque l’on vit sur le territoire, on voit que cette ville est en perpétuelle évolution. Une anecdote : quand j’étais enfant, j’avais peur de la traverser. Aujourd’hui je trouve qu’elle offre un véritable renouveau : il y a un très beau théâtre, plein d’associations, une mairie qui donne une véritable impulsion aux artistes, un certain nombre d’athlètes commencent à Val de Reuil et finissent champions, la ville est toujours fleurie, toujours propre… Elle a finalement continué d’exister, elle a finalement continué de créer.

Si à ces deux communes on ajoute l’histoire de Louviers et les paysages des villages qui bordent l’Eure, on a une symphonie territoriale dont on peut être fier. C’est cette diversité qui raconte l’histoire du département, qui raconte le vécu des habitant.es, les récits entrelacés entre les humains et la nature autour. C’est cette diversité qui, aujourd’hui, doit accompagner les politiques de développement. C’est par elle que l’on pourra continuer à faire quelque chose de beau pour le territoire.

ADA : De plus en plus, militant.es, écologistes, acteurs et actrices, élu.es, ont tendance à opposer l’action locale à l’action globale. Là où pourtant de belles complémentarités sont à inventer. A travers tes expériences militantes, des gilets jaunes à Louviers, quels liens peut-on construire entre l’action à l’échelle nationale et les engagements à l’échelle des territoires ?

I.L.
Je pense qu’il ne faut négliger ni l’un, ni l’autre. C’est très complémentaire. Une manière de dépasser cette dualité, c’est peut-être de se sentir toutes et tous impliqué.es dans la vie de la cité. Mine de rien, on crée des liens automatiquement lorsqu’on s’engage. En portant nos territoires, on véhicule un message fort : celui de dire non à l’abandon, celui de dire que nous souhaitons continuer à vivre et créer ensemble. De la même manière, à l’échelle nationale, les politiques publiques doivent accompagner les façons de s’engager localement. De mon côté, j’aime la fable du colibri, elle est importante, elle est message d’éternité : chacun.e, sur tout territoire et de tout temps, peut apporter sa petite goutte d’eau pour éteindre l’incendie. Chacun.e doit prendre conscience de son impact, et c’est là où politique comme association peuvent intervenir. Il y a de nouvelles pédagogies à inventer pour faire prendre conscience aux gens de leur pouvoir d’agir.

ADA :  À l’archipel des alizées, on a une habitude : finir nos entretiens par une touche de poésie. Est-ce qu’il y un lieu que tu aimes et que tu aimerais partager avec nous ?

I.L. J’aime particulièrement deux lieux. Il y a le jardin de Bigard où, en sortant de la médiathèque de Louviers, j’emmène mes enfants l’été. Avec une couverture, on s’y allonge. Le cours de l’Eure y passe. Dans le passé, il y avait des clubs de sport et de poterie qui pratiquaient le jardin. Je recommande à toutes celles et tous ceux qui passent à Louviers de s’arrêter dans ce petit coin. Le maire est d’ailleurs en train de vendre les locaux du jardin pour en faire un hôtel haut de gamme, risquant de la même manière de privatiser le jardin. Pour ce qu’il représente pour la commune, ça me paraît essentiel que ce jardin reste un commun.  Sinon, en Bretagne, j’ai un petit endroit à moi : c’est Belle-île-en-Mer. Un petit joyau où je suis allé me ressourcer lorsque j’ai vécu des épreuves difficiles dans ma vie. Depuis, j’y retourne régulièrement, l’île est pour moi apaisement.

Un entretien réalisé par Damien Deville pour l'Archipel des Alizées.

D'autres entretiens sont à retrouver sur le site de l'archipel des alizées : https://archipelalizees.org/

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