Blair Byamungu: «Les pygmées ont une fierté: être les gardiens de la forêt»

Les pygmées font face aujourd’hui à des enjeux multiples. La crise culturelle, le peu de reconnaissance de leurs droits et la réappropriation de leurs terres, rendent fragiles les communautés qui vivent par et pour la forêt. Lors du dernier évènement Terra Madre, nous avons retrouvé Blair Byamungu, représentant pygmée de la province du Kivu qui lutte pour une reconnaissance de sa communauté.

Archipel des alizées : Blair, vous êtes le seul représentant du peuple pygmée au Forum Terra Madre organisé par Slow Food. Pourquoi était-il important pour vous d’être présent aujourd’hui ?

Blair Byamungu Kabonge : Le mouvement slow food a beaucoup évolué au fil du temps. D’abord destiné aux professionnels de la restauration, ils se sont récemment ouverts aux dynamiques territoriales. Et dans ce cadre, il donne une place très importante aux populations autochtones, à leurs cultures et à leurs savoirs. Chez nous, dans le Kivu, nous essayons de valoriser les savoirs pygmées sur la forêt et l’agriculture. Terra Madre est un moment d’échange et de capitalisation d’expériences qui nous permettent de mieux construire nos projets, et éventuellement de tisser quelques collaborations. Par exemple, au Congo les pygmées ont construit au fil du temps une connaissance très fine de la culture de l’ail et de ses différentes variétés, très utilisées dans les plats traditionnels. Nous réfléchissons actuellement à créer une nouvelle filière agricole autour de l’ail, qui pourrait autant valoriser la culture pygmée que créer de nouvelles opportunités économiques.

ADA : Dans l’imaginaire collectif, on associe souvent les pygmées à des peuples de chasseurs-cueilleurs vivant dans des forêts tropicales denses d’Afrique centrale. Pourtant les communautés ont évolué au fil du temps, si bien qu’aujourd’hui les pygmées sont davantage agriculteurs que chasseurs-cueilleurs. Qu’est-ce qui explique cette évolution ?

B.B.K. La plupart des communautés pygmées sont aujourd’hui sédentaires. Certains sous-groupes ethniques ont gardé un mode de vie nomade, mais les conflits qui animent les forêts ainsi que la trajectoire économique du monde rendent de plus en plus difficile ce mode de vie. Les communautés du Sud Kivu vivent aujourd’hui dans des “zones d’usages mixtes” autour des forêts. Les villages se sont développés autour de nouvelles pratiques agricoles comme de l’élevage extensif, le maraîchage (igname, gombo, oignons et ail) et la culture de certains arbres fruitiers comme les bananes. Aujourd’hui certains pygmées travaillent dans l’administration publique, dans des associations ou dans certaines entreprises privées. Malgré tout, nous gardons des liens forts avec la forêt tant dans l’alimentation, en complétant nos menus avec des légumes sauvages, que dans de nombreuses pratiques traditionnelles : l’initiation des jeunes, l’apprentissage de nos mythes et nos récits. Sans la forêt un pygmée ne peut pas vivre ! 

ADA : Et pourtant il nous semble que les pygmées aient de moins en moins accès aux forêts ancestrales. Comment se structure cette privation d’usages au quotidien ? 

B.B.K. L’unesco protège les forêts avec lesquelles nous cohabitons. La biodiversité y est remarquable et fait l’objet d’une valorisation à l’échelle internationale. Les zones coeurs des parcs, dans lesquelles se trouvent les lieux de culte de certaines communautés ainsi que nombre de ressources nécessaires à notre stabilité, sont aujourd’hui interdites d’accès. Une anecdote personnelle : quand j’étais petit, j’allais chercher des feuilles de l’arbre Lungusu qui permettent de soigner le paludisme et certaines anémies. Aujourd’hui si je rentre dans le parc, je risque de me faire tuer ! Il y a d’ailleurs des accidents fréquents. Récemment un jeune s’est fait tuer par un garde parc parce qu’il est allé chercher du petit bois en forêt pour la cuisine. C’est d’autant plus ridicule que nous sommes privés d’un espace que notre peuple a su préserver au fil du temps, puisque aujourd’hui sa valeur est reconnue à l’échelle internationale…

ADA : La médecine moderne ne pourrait pas pallier les interdits d’accès ou d’usages ? Cela fait penser également à la problématique symbolique du Gorille des montagnes, traditionnellement chassé par les pygmées mais qui est aujourd’hui d’autant plus en danger qu’il est braconné par des personnes extérieures aux forêts…

B.B.K. Le gorille est une vraie question. Dans la tradition pygmée, il est effectivement chassé de temps à autres : les excréments des gorilles, bouillis dans de l’eau, servent à se soigner contre les maux de ventre et les guérisseurs utilisent parfois les doigts ou d’autres parties du corps dans leurs rites sacrés. Quand j’y pense, dans nos traditions il y a un rapport assez violent avec cette espèce. Néanmoins les chasses demeuraient relativement rares et ont d’ailleurs complètement disparues aujourd’hui face aux réglementations internationales. D’ailleurs même si nous voulions le chasser, l’espèce est devenue tellement rare qu’il faudrait s’aventurer des jours dans la forêt profonde. Paradoxalement, cela a ouvert la porte à un braconnage de masse qui met bien plus en péril la survie de l’espèce que les pratiques traditionnelles pygmées. Cependant les communautés sont très ouvertes à évoluer sur leurs pratiques : nous savons aujourd’hui l’importance de cette espèce pour l’écosystème, mais là on touche le problème de l’enclavement de nos communautés : le premier hôpital pour certains villages est à des jours de marche. Nous n’avons rien à proximité et face à l’urgence d’une maladie, les populations ont tendance à s’orienter vers ce qu’elles ont de plus proche : les marchés noirs alimentés au quotidien par les braconniers. 

ADA : Cela voudrait dire, qu’au fond, la meilleure façon de protéger la forêt, est de désenclaver les communautés…

B.B.K. L’état des routes chez nous est catastrophique, elles ne sont pas entretenues dans le parc. Les gens passent un temps fou à se déplacer. Il faut bien imaginer que le revenu moyen d’un pygmée est de cinquante dollars par an. Pour vendre la production agricole de sa communauté dans la petite ville du coin, un jeune mettra presque deux jours à moto pour y accéder. Il passe un jour sur place puis met à nouveau deux jours sur le retour pour rentrer chez lui. Cela fait donc cinq jours pour gagner une trentaine de dollars dont une partie va être dépensée pour se nourrir et se loger pendant le trajet. Lorsque le jeune revient au village, il ne reste presque plus rien pour la communauté. 

A cela s’ajoute le problème de l’école. Les jeunes pygmées ont souvent du mal à suivre un parcours. Ils redoublent souvent, et vont rarement en études supérieures. En cause, encore notre relatif enclavement. Certains jeunes marchent deux heures pour se rendre à l’école, et il n’est pas rare qu’ils soient marginalisés en classe. L’hégémonie de la culture Bantou au Congo place les autres ethnies dans une situation de forte subalternité. 

ADA : Face à tous ces enjeux, est-ce que les communautés s’organisent pour faire entendre leurs voix auprès des différentes instances, nationales ou internationales ?

B.B.K. Oui les choses avancent et heureusement ! Nous sommes en colère contre l’UNESCO. Car d’une part, la délimitation du parc au Kivu ne suit pas réellement les tracés historiques des communautés pygmées, mais aussi parce que le mode de gouvernance du parc n’accorde aucune propriété foncière aux populations. Et puis plus récemment, certaines parties du parc sont devenues “patrimoine naturel mondial”. Si cela constitue une belle reconnaissance, le pouvoir de l’Etat congolais sur ces terres est également inhibé. Et alors que nous pouvions facilement toucher des services décentralisés de l’Etat pour faire valoir certaines attentes, il est impossible pour nous de négocier avec les grandes instances internationales. Elles sont beaucoup trop hiérarchisées et inventent leurs politiques depuis Paris, Genève ou Bruxelles sans réellement savoir ce qui se passe dans les territoires de brousse.

Néanmoins, à des échelles citoyennes, ça commence à fonctionner. Les communautés essaient aujourd’hui de penser un nouveau projet autour de la forêt de Kisimbosa – Chamahasa. Trois villages se sont mutualisés pour faire valoir une démarche nouvelle. Ils ont identifié des montagnes qui quadrillent leurs terres, et on construit une charte des valeurs autour de ce territoire qu’ils ont appelé “la forêt communautaire”. L’idée de ce projet est de donner des droits de gestion aux communautés à l’intérieur de la zone délimitée, et d’essayer de retenir au maximum la gourmandise des multinationales, notamment minières et agricoles qui sont en train de ravager notre forêt.

Enfin, l’objectif est  aussi de renouer avec des activités traditionnelles, au cœur des pratiques culturelles pygmées. La zone d’usages multiples autour de la forêt protégée pourrait être une terre d’innovation agricole et culturelle associée à notre fine connaissance des essences tropicales. Et bien sûr, l’écotourisme pourrait être développé en forêt tropicale. En quelques mots redonner des compétences aux pygmées pour qu’ils deviennent maîtres de la trajectoire de développement du territoire de leurs ancêtres. 

Pour cela nous avons besoin de quelques grands équipements pour appréhender avec sérénité ces évolutions. Sans ces derniers, les jeunes continueront à quitter les territoires ancestraux pour la ville. Ceux qui y vont ont souvent énormément de mal à s’intégrer et sont cantonnés dans les bidonvilles qui entourent la capitale. Nous avons pourtant énormément de savoirs sur les végétaux, nous pourrions les capitaliser et être utiles en dehors de nos communautés si seulement les dirigeants nous en donnaient l’opportunité.

Il existe bien le fonds vert à l’échelle internationale qui doit permettre ce type de projet, mais il faut être honnête, l’argent n’arrive jamais auprès des communautés. Nous ne savons pas où il va, même si nous pouvons l’imaginer. La corruption est forte en Afrique centrale, il y a nécessairement des détournements d’argent par des individus pas très honnêtes. 

Enfin se pose la question essentielle de la représentativité des communautés. Il y a bien des représentants pygmées qui siègent à l’UNESCO mais ce sont des personnes qui vivent dans les grandes villes, et qui n’ont plus aucun contact avec les communautés du Kivu. Ils ne comprennent plus réellement ce que l’on ressent sur nos territoires. Ils pensent que les pygmées devraient suivre la marche du progrès telle qu’elle se pratique à Brazzaville ou à Kinshasa, mais cette dynamique nous fait peur, car si elle peut apporter nombre d’avantages, comme hôpitaux et écoles ou encore matériel numérique comme je l’évoquais précédemment, elle a également tendance à uniformiser les traits culturels et sociaux au Congo. 

ADA : On sait qu’il est toujours difficile de faire de la prospective, mais ça permet tout de même d’anticiper certaines mutations sociales. Comment voyez-vous l’évolution des populations pygmées à l’horizon 2050 ?

B.B.K. Je reste optimiste. A l’échelle régionale, le gouvernement provincial commence à nous écouter. Les communautés sont de plus en plus actives, et ça me donne plein d’envie : un musée sur les arts pygmées par exemple, de l’éco-tourisme en forêt. Malheureusement il y a d’autres enjeux que nous ne maîtrisons pas. Les guerres récurrentes dans les pays voisins et la relative instabilité démocratique au Congo limitent la valorisation de nos communautés à l’échelle internationale. De manière générale, je pense qu’aujourd’hui la clé est de donner aux pygmées une fierté renouvelée : celle de devenir les gardiens de ce patrimoine de l’humanité que nous chérissons tous, les forêts tropicales de l’Afrique centrale.

Un entretien réalisé par Damien Deville pour l'Archipel des Alizées.

D'autres entretiens sont à retrouver sur le site de l'archipel des alizées : https://archipelalizees.org/

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