Sulfureux, les Grecs Indépendants ?

On entend parfois dire que l’alliance de Syrisa avec les Grecs Indépendants serait [dans le meilleur des cas] une alliance de circonstances scellée dans le seul but d’assurer une majorité parlementaire au nouveau régime grec. D’autres s’offusquent [c'est le pire des cas] d’une alliance contre-nature entre la gauche et la droite en se fondant sur des « valeurs » qui ne manquent pas en effet d’être contradictoires. Une approche plus politique et pour tout dire plus dialectique de la question peut être privilégiée.

Le parti souverainiste grec incarne une fraction de la petite et moyenne bourgeoisie historique qui a raté le train de la globalisation et se retrouve déclassée par d'autres secteurs plus modernes de la bourgeoisie qui ont su prendre avec profit le virage de la dérégulation libérale du marché des capitaux. Au lieu de s’ouvrir aux changements en investissant sa part d’accumulation dans la spéculation mondialisée via le système bancaire, elle est restée d’une certaine façon nationale en continuant de rechercher des débouchés locaux dans l’économie réelle, débouchés le plus souvent industriels et commerciaux. Elle est en voie d’extinction et de paupérisation sous les coups des politiques austéritaires et son nationalisme n'exprime rien d'autre qu'une sorte de nostalgie des temps où elle était dominante sur la scène nationale, de sa gloire passée en quelque sorte. Son attachement aux valeurs traditionnelles procède de la même crispation et il n’y a que des avantages politiques à lui concéder une sorte de « paix des braves » avec l’Eglise. Elle voit dans le protectionnisme national la solution à la crise qu’elle traverse et dans l’alliance avec Syrisa la seule alliance possible, toutes les autres forces politiques du pays étant acquise [hormis le KKE] à la vision néo-libérale qui est en train de la détruire. Son hostilité à cette doxa la rend enfin nettement anti-atlantiste et lui fait préconiser une sortie de l’OTAN ainsi qu’un soutien à la Russie dans la guerre d’Ukraine.

Cette alliance est une illustration quasi-parfaite de la mutabilité des rapports de forces qui traversent le champ politique et accessoirement de l’intérêt qui s’attache à ne pas succomber à une vision métaphysique de l’histoire. Les milieux sociaux dont il est fait état ici ont été nos principaux adversaires depuis que le capitalisme existe en Grèce. Exploiteurs acharnés de main d’œuvre, collaborationnistes pendant l’occupation nazie, ils ont constitué du temps de leur splendeur le cœur de la base sociale du régime des colonels, puis par la suite celle des coalitions de droite qui ont alterné avec le Pasok. Ils sont aujourd’hui frappés de plein fouet par la destruction de l’économie grecque et la chute vertigineuse tant de la production que de la consommation intérieure qu’elle rêve de voir redémarrer car - eu égard à la configuration de son capital - elle est sa seule chance de retour à une certaine prospérité. C’est ce qui fonde la convergence de ses intérêts objectifs avec ceux des prolétaires grecs.

Il est clair qu’il y a là un faisceau suffisant d’intérêts socio-économiques convergents pour réaliser une synthèse politique solide – une sorte d’union du Peuple - entre Syrisa et les Grecs Indépendants qui se concrétise aujourd’hui dans une alliance gouvernementale que l’on souhaite évidemment durable pour peu que l’on se place dans l’optique « antisystème » qui est celle de Syrisa.  Moins aventureuse en tous cas qu’une alliance avec Potami, cette organisation pourtant beaucoup plus « moderne » et « à gauche », opportunément crée quelques mois avant l’élection par nos faux amis dans le seul but de s’imposer au sein et d’infléchir la ligne du futur gouvernement dans un sens européiste et libéral. La reconfiguration des forces à laquelle nous assistons, outre qu’elle repose sur une juste appréciation par l’une et l’autre des parties de leur intérêt actuel, matériel et commun, peut de surcroît exercer une attraction sur les larges secteurs de cette petite et moyenne bourgeoisie encore influencée par Nouvelle démocratie sur des bases politiques opposées à leur intérêt économique.

Syrisa est parvenue à fédérer de larges couches du salariat et du précariat notamment autour de la notion de dignité nationale. De la même façon les Grecs indépendants peuvent, en cas de succès de la coalition, être le creuset politique d’un ralliement futur de cet autre pan de la société grecque que constitue le petit et moyen patronat productif également attaché au sentiment national qu’humilie la Troïka. De ramener progressivement Nouvelle démocratie à l’étiage du Pasok, puisque c’est ici l'un des buts recherchés, aurait pour effet de considérablement renforcer la coalition anti-austéritaire et de la mettre à l’abri dans la durée de retournements de conjoncture au profit des libéraux, le point de savoir si lesdits libéraux se prévaudront eux-mêmes dans l’avenir de la droite, du centre ou de la gauche étant secondaire en regard du combat qui s’engage. Contre l’adversaire principal du Peuple tout entier, Syrisa ne lâche rien et c’est de bon augure pour l’avenir.

 

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