L'amour au temps du coronavirus

Les trois premiers chapitres

L’Amour au temps du coronavirus.

 

1

-Suivant, Amélie.

Jérôme Gratien, dentiste, arrivait en fin de journée. Vingt patients aux dents branlantes, jaunies, faussement blanches, déchaussées, saignantes, parfaites mais pas assez… Enfin, le dernier client. Ensuite il rentrerait chez lui. Retrouver sa femme et ses enfants. Leurs bavardages, leurs cris, la froideur de l’autre. Et avec ce confinement, trois mois déjà, plus aucun moyen de leur échapper. Désormais ses gosses se battaient pour promener le chien. Il n’avait plus qu’à rentrer et sortir la poubelle.  

La nuit tombait après une magnifique journée de printemps.

Il jeta un coup d’œil sur la liste des patients. Le dernier, une dernière était…Et là il éprouva la première satisfaction de sa pauvre journée de galérien.

Madame  ….

Tiens donc. Il ne l’avait pas vue depuis six mois. Etait-elle toujours aussi charmante… ? La dernière fois, elle rentrait, en hiver, d’un voyage exotique.

Il jeta un regard sur son visage dans la glace. Réflexe. Passa sa main dans ses cheveux. Sentit dans sa poitrine, un léger battement perceptible. La vie ?

Elle entra.

Superbe.

--Et comment allez-vous, chère, madame.

-J’aurais besoin d’un détartrage.

-Normalement seules, les urgences…

-Parce qu’une dentition saine n’est pas une urgence ?

Elle éclata de rire et lui aussi.

Quel regard, cette fille. Jambes fuselées qu’elle croisait négligemment en s’allongeant sur le fauteuil. Jérôme, en présence d’Amélie se retint de lancer quelque vague compliment.

-Voyons…

Il se pencha vers sa bouche, lança un projecteur sur une langue et des dents parfaites.

Et tout à coup il s’entendit prononcer cette phrase surprenante :

-Vous pouvez rentrer chez vous, Amélie. Vous avez un long chemin. Bien le bonjour à votre mari.

Amélie disparue, Jérôme se lança dans son opération de détartrage. Il prenait son temps. Il observait et détruisait le moindre atome de calcaire. Il respirait à pleins poumons un parfum qui l’emportait aisément sur le clou de girofle. Il observait la moindre incisive, la moindre canine, la moindre molaire.

-Vous avez de très belles dents.

Il n’alla pas au-delà. Depuis « Me too », tout homme sensé craint de tomber sur une folle.

-Grâce à vous.

Jérôme sentit dans la masse de chair mollement posée sur son ventre, supportée par un slip de marque, comme un élan venu des anciens temps. Il était encore jeune mais le manque d’action ne favorise pas l’énergie des membres oubliés.

-Hé bien, je crois que c’est parfait.

Que dire, que faire d’autre… Elle allait partir.

Une seconde Jérôme s’imagina dans un rêve : il dirait à cette fille :

-Un whisky, peut-être…Il l’aiderait à se relever. Il la toucherait, elle lui dirait…

Et sa cliente lui dit, en effet :

-Il faudra que vous fassiez un changement sur ma fiche.

-Oui.

-Je viens de déménager.

-Ah bon !

-Je suis en instance de divorce.

-Ah…Ah bon…

-Je vous le dis pour que vous le sachiez, parce que pour être honnête, vous me plaisez depuis toujours…

Non, ça c’était dans son rêve.

Dans la réalité, elle resta silencieuse…

Mais lui, pas.

-C’est curieux ! Figurez-vous que moi aussi…Et là il extrapola totalement. Je viens de commencer…Enfin moi aussi, j’ai contacté mon avocat…Mais avec ce confinement…Son cabinet est fermé. Il est aux Bahamas…

-Aimiez-vous votre femme ?

-Il y a longtemps.

Et tous deux éclatèrent de rire.

Jérôme eut envie de faire une proposition mais laquelle ? Tout était fermé. Aucun bar. Il était plus de dix-huit heures, ils risquaient de se retrouver au poste.

C’est elle qui reprit la conversation :

-Que pensez-vous de ce confinement ?

-Heu… C’est un joli mot.

Tous les mots soudain dans ce silence de fin de journée avaient leur charme. Avec elle.

Elle poursuivit :

-On vit soudain dans un monde poétique. Le ciel de Pékin est bleu, les eaux de Venise sont transparentes, les routes sont désertes et la moindre parole est étonnante puisqu’on ne parle plus à personne.

Jérôme se lança à l’eau :

-Vous vivez seule ?

-Oui. Et vous ?

-Heu…Oui.

Après tout il ne mentait pas. 

Tous deux se tenaient à un mètre l’un de l’autre.

Il fallait qu’il fasse un geste. Mais lequel. Il était dans cette transe masculine qui hésite à révéler les secrets de son âme, pauvres créatures condamnées à de premiers pas dangereux.

C’est elle, donc, qui le fit. Elle sortit un billet de son sac et lui dit : « Vous le lirez quand je serai partie. »

Diable…

-Vous partez déjà ? Puis-je vous offrir… un verre d’eau pétillante ?

C’est tout ce qu’il avait.

-Non. Je dois rentrer. Avec ce couvre-feu…

Ah ! Quel mot « couvre-feu »… ! Certains feux à couvrir sont d’immenses Australies !

-Merci, merci, d’être venue. Même pour une raison professionnelle…J’ai eu une journée…et cela m’a fait plaisir de vous voir, de bavarder.

-Oui, moi aussi.  On se revoit dans six mois donc ?

-Heu… (Comment pour un dentiste, dire : « J’espère avant. ») Je reste à votre disposition.

Tous ces mots étaient du sucre dans son sang.

Elle se dirigea vers la porte.

-Je vous dis « au revoir », sans vous toucher, bien sûr. Avec cette épidémie…Même si nous avons été très près l’un de l’autre !

Elle rit. Il baissa les yeux.

-Il y a toutes sortes de maladies fulgurantes…

-Certaines, nous les portons longtemps en nous…

Mais que voulait-elle dire… Il n’allait pas la laisser partir comme ça…

Elle sortit et ferma la porte.

 

Il se demanda si, dans sa vie, il avait vécu d’autres instants aussi violents, aussi parfaits.

Pourquoi ? Pour pas grand-chose. Pour rien.

Il déplia le papier, les doigts tremblants…

 

C’était donc ça le confinement ?

L’essence poétique du rien ?

 

2-

 

Jérôme s’assit, son papier en main. Un simple carré plié en quatre. Il hésitait à le lire. Comme s’il pensait que le message qu’il contenait ne pouvait qu’être inférieur aux émotions qu’il avait ressenties, qu’il ressentait encore. Lui, si perfectionniste, redoutant la chute…Et puis…Il détestait tous ces toubibs qui avaient des relations avec leurs clientes. Il y avait en lui une raideur morale, fleurissant son ennui.

Il se leva, ouvrit la fenêtre et jeta le billet. Un geste de boy-scout qui rêve de devenir pape. Il le vit tomber comme un papillon, adieu, se dirigea vers le vestiaire et sortit.

Il était dans sa voiture, sur le parking, la main sur le contact quand à dix mètres devant lui, il vit le petit mot, tout blanc, sur goudron noir. Il était là. Incroyable. Il était tombé si près. Venant pourtant de si loin. Et il se souvint d’un événement de son enfance. Il avait cinq ans et un doudou. Il ne pouvait dormir sans lui.  Son père, un jour, était entré furieux, le lui arrachant, disant à sa mère : « Non, mais c’est fini à son âge ! » et ouvrant la fenêtre, il l’avait jeté dans le vide. Jérôme avait tellement pleuré et hurlé que sa mère, en cachette, était redescendue pour chercher l’objet d’amour. Elle l’avait remonté, tout mouillé, tout sale.  Jérôme ne l’avait plus jamais couché contre lui. 

Et là, devant ce petit papier, ce souvenir revint. Ce fut l’enfant qui se leva, traversa le temps, revint jusqu’à la faute, alla vers le billet, le prit dans sa main, s’assit dans sa voiture et l’ouvrit.

Il lut ceci :

« Rendez-vous demain à 17 heures devant le rayon fruits et légumes de la boutique bio du 18 rue de Réaumur. (75 002) »

Silence…

Elle voulait faire ses courses avec lui ?

Il est vrai qu’en ces temps de confinement qui sans cesse redoublaient d’interdits et de cruauté, rencontrer quelqu’un relevait de l’audace la plus folle. Les prisons regorgeaient d’amants arrachés à des lits tièdes, dénoncés par des voisins solitaires.

Puis il réfléchit…La rue de Réaumur était loin de chez lui. Comment pourrait-il, légalement, être autorisé à faire ses courses là-bas ? Que devrait-il inventer ? Et son cœur battit comme battent les cœurs volés, piqués par la difficulté, le mystère et surtout cette pensée : désormais chaque seconde était comme un domino qui s’écroule, irrésistiblement, abattant tous les autres, jusqu’à ce moment : 17 heures, où il la reverrait. Le temps existait.

« Mais je suis fou », dit-il.

Autre virus.

Autre contagion.

 

3-

 

Jérôme avait trois fils : Martial, Solal et Gwendal. Grands efforts de prénoms qui avaient débouché sur une trinité plus modeste : Titi, Soso et Jéjé. Quand il rentra chez lui, vaste maison au sommet de la colline, la fameuse dispute du soir venait d’éclater. On ne savait jamais qui commençait ni pourquoi. C’était un rite. Tous les soirs, la jungle. Solal avait griffé Martial qui avait mordu Gwendal qui avait poussé Solal qui était tombé sur le chien qui avait sauté sur la table, un vase était tombé. Ces trois mois de confinement avaient transformé ces gosses paisibles en monstres . Martina, descendant de sa chambre en courant, fit mettre les trois gangsters contre un mur, commença un sermon, psalmodia des menaces, secoua le plus petit, prit un balai. Le chien aboya.

Jérôme était dans l’arène.

-Tu rentres tard, ce soir.

-Papaaaa !

-Oui, des clients de dernière minute.

-Va te laver.

-Oui.

-Frotte-toi bien.

-Oui, oui.

-Tu nous rejoins. On fait le programme de demain.

Demain…

Ce mot se planta dans son ventre comme un couteau.

Tout en se savonnant soigneusement, comprenant soudain que ce corps si souvent abandonné, allait, peut-être, lui être utile, rentrant son ventre comme on fait en ces circonstances, hésitant à se regarder dans le miroir, puis jetant quand même un coup d’œil, laissant couler l’eau à flots, Jérôme perçut quand même que cette sortie à 17 heures, un samedi, pour aller faire des courses, n’allait pas être sans questions ni avatars.

Martina inaugura la séance :

-J’irai faire les courses demain à 10 heures…Préparez vos listes. Jérôme ?

-Heu…J’ai des courses aussi à faire. En fin d’après-midi.

-Quelles courses ?

Il y avait la police de la rue et la police des foyers.

-Envie de fruits et de légumes.

-Il y en a plein dans le frigo. « La ruche qui dit oui » a livré hier.

Zut.

-J’aime bien choisir moi-même.

Marina le regarda comme on regarde un familier dont on découvre soudain qu’il pourrait appartenir à une secte inavouable : celle des menteurs.

-Depuis quand ?

-Depuis que je te dis que demain à cinq heures, j’ai des courses à faire.

Les trois mouflets ne mouftaient pas et observaient, comme au tennis, tantôt à droite, tantôt à gauche.

Jérôme tenta un passing.

-Envie de nature, de beauté, de la nature, de couleur, d’odeurs. Rien que des dents….

Soso, qui préférait son père, joua les ramasseurs de balle et courut vers son héros.

-Et pourquoi papa ne pourrait pas aller faire les courses ? L’autre jour, tu nous disais qu’il les faisait jamais…

Martina prit un ton de procureur et des yeux de chauve-souris de Wuhan.

-Parce que nous sommes en confinement ! Parce que nous acceptons des règles rigoureuses pour que les autres ne meurent pas !

Jéjé hurla :

-Mais je m’en fous que les autres meurent ! Moi aussi, je vais mourir ! Je veux sortir, je veux voir Cindy ! (Sa petite amie.)

 Titi ricana :

-Il en a   marre de se branler devant son tel comme Griveaux !

-Tais-toi, Martial ! Quelle honte !

Il n’y avait pas de diminutif pour Martina. Jérôme profita de l’incident pour se lever.

-Je vais promener Coin-Coin. (Le chien) Tu viens avec moi, Jéjé ?

-Non ! hurla Martina. On ne promène pas un chien à deux, il y a des règles ! Vous voulez que tout le monde meure !

Jérôme ne répondit pas, prit la laisse de Coin-coin, que toute promenade ravissait, et Jéjé ayant décliné son invitation, il avait un rendez-vous sur what’ s app, se retrouva seul, dehors, sur cette planète déserte qui s’appelait autrefois « Terre » et maintenant « Ciel. »

Il soupira. Il en pleurait presque.

Il serait le lendemain à 17 heures à l’épicerie bio de la rue de Réaumur…

Chaque seconde était un nouveau pas vers le rayon des fruits et des légumes…

Joie 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.