L'amour au temps du coronavirus

ICI CHAPITRES 3 à 6 Un roman que j'écris au jour le jour, inspiré par cet abominable confinement, avec évidemment une histoire d'amour sinon à quoi sert le roman!

4-

 

Il n’y a pas de crise sans son corolaire immédiat : les nantis paument moins que les malheureux. L’évidence se présente en action. Aux uns, le confinement en HLM ; aux autres les vacances à la plage. D’un côté, des supermarchés avec des queues de caddies, des rayons vides, tout cela pour une nourriture bas de gamme. De l’autre, des épiceries avec une dizaine de clients, face à des rayons bien remplis de cette fameuse nourriture bio qui n’est après tout que la simple nourriture que la Nature nous offre avant que l’homme ne la gâche.  

 

Jérôme entra à 16h 55 dans le magasin. Il avait son autorisation de déplacement à la main et autour de sa manche un bandeau vert, donné par la préfecture, signalant qu’il n’était pas contagieux. Seuls les bandeaux verts pouvaient se promener dans les rues. Il avait subi trois contrôles, chacun s’étonnant de le voir si loin de chez lui.

-Il n’y a pas de bio chez vous, hein ?

-Si, mais pas le produit dont j’ai besoin.

Comme Jérôme avait un air chic et docte, il avait pu passer sans autre forme de procès. (Expression courante, mais qui prenait ici toute sa rigueur ! Il pouvait y avoir procès pour « mise en danger de la vie d’autrui. »)

Jérôme était sorti du métro Sentier à 16h 35 et avait tourné autour du pâté de maison, le cœur battant, ne voulant se présenter ni trop tôt, ni trop tard…

À 16h 55, donc, il pénétra  devant ce haut-lieu de l’amour fou. La porte glissa dans un vaste envol de verre et de métal. Il n’y avait que trois clients. Pas elle. Il feignit de s’intéresser, son petit panier à la main, au rayon des chocolats, puis du sans gluten, puis…il vit le rayon des fruits et légumes au fond du magasin et crut mourir. C’était donc là.  Il s’avança, lentement. Il n’allait pas rester un quart d’heure à observer des courges et des choux. Puis il fut nez à nez avec des pommes et des oranges.

C’est alors qu’il entendit sa voix :

-Bonjour. Ne vous retournez pas. Vous voyez cette porte à droite du rayon des boissons ? Je vais entrer là. Attendez une minute. Vérifiez que personne ne vous voie et rejoignez-moi.

Elle le frôla, se dirigea vers le fond du magasin, poussa une porte et disparut. Sauf son parfum.

Qu’est-ce à dire ? Voulait-elle qu’il la saute sur des caisses d’eau minérale ? Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? L’homme rationnel, en lui, sortit le rêveur de sa torpeur. Que voulait-elle ? Mais il avait mis tant de temps à se laver, à se parfumer, à s’habiller, à rêver même, car cette nuit même il avait rêvé qu’elle était venue dans son bureau et caressant Coin -Coin pour qu’il n’aboyât point, s’était glissée nue dans son futon , lui n’osant que lui dire :

-Bonsoir, comment allez-vous ?

Bon. Action.

Jérôme ondula entre les légumes, les produits ménagers et l’eau pour arriver enfin à cette porte. Vite un coup d’œil, non personne ne regardait, il posa la main sur une poignée porteuse du bandeau « saine » et entra dans une réserve qui débordait de cartons.

Et au milieu des cartons, elle. Comme une poupée de Noël.

Ils se regardèrent un instant, immobiles et silencieux. Comme dans un film. (Mais nos vies sont-elles vraiment des vies quand elles n’empruntent pas, aux films et aux romans, cet imaginaire qui est la vie supérieure ?)

Puis elle lui dit, à trois pas :

-Merci d’être venu.

Puis, à deux pas.

-Nous nous connaissons si peu. Vous m’avez fait confiance, merci.

Puis à un pas :

-Je sais qui vous êtes. Je sais que je peux vous faire confiance.

Tout en l’écoutant, tout en frémissant, Jérôme regardait autour de lui où il allait pouvoir s’abattre jouant cette fameuse scène de la « dévorade », où le couple grimpe sur un lavabo, il y en avait un, mais petit, où tombe sur un sac de linge, il y en avait un.

Elle posa sa main sur son bras et poursuivit à cinquante centimètres de sa bouche :

-J’ai quelque chose de très grave à vous dire. Si cela vous déplaît, partez sans dire un mot.

Elle n’était pas divorcée ? Mais lui non plus !

Et soudain, lâchant le secret de tant de secrets :

-Que pensez-vous de la façon de gouverner du président Zacron ? De ce confinement qui n’en finit pas ? De toutes ces décisions qui nous empêchent de vivre ?

Jérôme s’attendait à tout sauf à ça. Une réunion politique ? Il ne s’en mêlait jamais.

Il baissa les yeux puis dit en souriant :

-Je ne m’attendais pas à cette demande.

Elle chuchota :

-Vous vouliez savoir si vous me plaisiez ?

Et dans un murmure, les yeux baissés :

 -Oui, vous me plaisez. Depuis longtemps.

Puis reprenant son air de petite fille inquiète : -Mais c’est pour une autre raison que vous êtes ici.  Suivez-moi.

Et cette composition naturelle portant jupe étroite, veste serrée à la taille, comme Kim Novak dans « Vertigo », lui donna tout à coup l’envie de jouer le rôle de James Stewart.

-Je vous suis.

 (Ou « Je suis vous ».   Au choix.)

Jusqu’où ?

Jusqu’à la chute ?

 

5-

Elle souleva un rideau sur le mur du fond, jeta un coup d’œil à Jérôme, ouvrit une porte cachée sous un poster, lui fit signe de le suivre. Et disparut.

Il pensa à « Alice aux pays des merveilles ».

Etait-il le lapin à lunettes ?

Intermède poétique vite balayé par   la situation tragique vers laquelle il s’acheminait. Il y avait longtemps qu’il avait dépassé la demi-heure autorisée pour les courses. Il fallait qu’il rentre. Et vite.

-Heu…

Il s’approcha de l’entrée dissimulée, vit un couloir obscur :

-Madame…Je ne sais pas votre nom…

-Alice.

Tiens donc…

-Alice…Heu…

Il se tut un instant tant le nom était doux à sa langue. Le « A » qui ouvre la bouche, le « L » qui caresse le palais, le « i » comme un vent  frais sur le  côté des joues et le « s », comme une ultime caresse posée comme un frisson d’aile.  Alice…Il n’avait jamais connu de fille s’appelant « Alice ». Comme ce prénom serait apte à torturer…

-Heu…Je dois rentrer. Si je ne veux pas être arrêté par les milices de l’ordre.

-Ne craignez rien. Vous aurez un document. Faites-moi confiance. Venez.

Il hésita. Mais s’il était parti, le jeu se serait arrêté.  Tout serait devenu ordinaire. Et ce fut cette idée, pas même formulée, un atome d’idée dans une respiration, qui fit qu’il la suivit.

Le chemin qu’elle empruntait ressemblait, après un corridor, à d’anciennes catacombes, des couloirs abandonnés.  Un jeu de piste. Elle avait allumé son téléphone, l’attendit, puis marchant juste devant lui touchant parfois son bras, lui disant « baissez la tête. », elle le conduisit jusqu’au hall d’un immeuble. Cossu avec un immense escalier.

-Voilà. Nous sommes chez moi. Au troisième étage.

Il leva les yeux.

-Je ne pourrai pas rester longtemps.

Il pensa cette phrase mais ne la dit pas. Il voulait voir ce qu’elle inventerait pour qu’il restât longtemps.  

 Elle montait l’escalier devant lui.

Mais quelle folle, pensa-t-il un moment. Mais la folle avait un sens de l’élévation qui gommait toute appréciation logique.

Quand ils furent devant une grande porte verte, son appartement, sur un palier décoré de palmiers, elle lui dit :

-Il y a toujours deux vérités, qui sont jumelles et qui nous ouvrent les bras. Ce que vous allez voir est une part de cette vérité. Et vous allez penser qu’une autre n’existe pas. Si.

Il lui dit :

-Ne m’inquiétez pas. Laissez-moi être heureux simplement ; cela ne m’arrive pas souvent. Ne me dites rien de grave ou de confus. Je suis un peu perdu. Mais depuis hier, je le suis beaucoup.

-Ce que vous pensez, je le pense. N’en doutez pas. Et même si cette pensée parasite mon devoir, elle n’en est pas moins vraie.

-Quel devoir ?

-Venez.

Elle ouvrit la porte, le fit entrer dans une rotonde ouverte sur une haute verrière. Puis poussant la porte d’un salon, découvrit un groupe d’une dizaine de personnes qui les attendaient.

Elle prononça d’une voix mystérieuse :

-Général, messieurs, je vous présente monsieur Jérôme  Gratien ,qui nous fait l’honneur de nous rejoindre. Malgré les difficultés de toute sortie et les risques que cela engendre.

Heu…

 

-6

La situation avait de quoi surprendre. Une dizaine d’hommes, portant masques et cagoules, assis autour d’une table. Jérôme, fort surpris, où était-il allé se fourrer, pensa, en un éclair, à un épisode de « Eyes wild shut. » Ou à la dernière série de Netflix : « Bye bye, Liberty. »

Un seul homme, à visage découvert, dans un uniforme militaire, un haut gradé, bondit vers lui :

-Ah ! Monsieur ! Nous avons tellement besoin de vous !!

Et se tournant vers les complotistes masqués :

-Messieurs, permettez-moi de vous présenter le docteur Jérôme Gratien, agrégé de médecine, président de l’union des dentistes de France

Dans la fente de leurs capuches, fixés sur lui, des yeux brillaient.

Jamais, de toute sa carrière, Jérôme n’avait vu un tel ravissement à l’énoncé de son métier : « dentiste ».

Le général poursuivit :

-Je voudrais avant tout remercier madame Klein qui a eu l’amabilité, monsieur Gratien, de vous rencontrer, de vous intéresser à nos projets et de vous convaincre de nous rejoindre.

Heu…

Comme on n’avait pas donné à Jérôme le texte de la scène, il ne savait s’il devait parler ou se taire. Quel rôle il devait jouer. Il jeta un coup d’œil vers Alice, qui de profil, venait d’effectuer un ravissant battement de cils à la Mata-Hari. Ainsi donc c’était une espionne. Jolie cambrure de reins, en effet.

-Asseyez-vous, monsieur Gratien, je vous prie. Voulez-vous boire quelque chose ?

-Non, je vous remercie.

Jérôme s’assit ainsi qu’Alice qui portait, il ne remarqua soudain, de ces bas à l’ancienne avec une ligne au milieu du mollet.

-Oui, peut-être, un verre d’eau.

-Monsieur Gratien, la patrie est en danger. Ce confinement ne s’arrêtera que lorsque la population terrestre sera décimée. Et non par le virus, au demeurant peu létal, mais par les manigances criminelles de ce Zacron ! Savez-vous qu’il vient de donner, hier, aux armées, la permission de tirer à vue sur quiconque ne respecte pas le couvre-feu ? Mais l’armée refuse de tirer sur la population ! Autre nouveauté ! les « Pandemic Bonds » ! La Finance parie sur nos vies avec l’accord de ce gouvernement criminel !

Jérôme attendait le moment d’interrompre un discours auquel il ne comprenait rien. Il n’y avait rien de moins complotiste que lui. Ne pouvant comprendre les raisons de cette farce, il se réfugiait dans une interrogation portant sur son futur immédiat. Comment allait-il expliquer son retard à Martina ? A la police du confinement ? Homme pragmatique, se demandant même si, tout à coup, les masques n’allaient pas bondir en criant « Joyeux anniversaire », il tenta, tout en prenant le verre d’eau que lui tendait Alice, d’éclaircir la situation.

-Excusez-moi…

Il n’alla pas plus loin. Le général bondit à nouveau.

-Monsieur Gratien, le Kairos est avec nous. Ce Zacron dont la folie égale celle de Caligula, a deux dents de sagesse douloureuses.

C’était un gag. On lui faisait une blague. Des amis du golf. Avec un comédien.

-Or, ce petit monsieur est très douillet et n’entend pas confier sa mâchoire à n’importe qui ! Heureusement pour nous ! Le ciel nous est favorable ! Le professeur Levier qui s’occupait jusqu’à présent de lui, l’aurait égratigné lors d’un détartrage, le monstre est douillet, et c’est alors que Zacron aurait prononcé votre nom !

Étant en terrain connu, Jérôme en profita pour placer quelques mots.

-Mais, je ne connais absolument pas, ni de près, ni de loin, le président Zacron !

-He bien lui, vous connaît !

-Ah bon ?

-Vous avez soigné son garde du corps, le jeune Benalouche, il y a quelques mois, pour quatre dents de sagesse, que vous lui avez arrachées. Avec maestria, si l’on s’en tient au propos de ce Benalouche, qui a parlé de vous au président.

Jérôme resta coi.

-Oui, je pense, cher monsieur Gratien, que vous vous dites, je suis chez les fous. Je vous comprends. Nous sommes chez les fous, en effet, vous, nous et tous les citoyens français qui sont sous la coupe de ce Zacron, maudit sbire de la mafia du fric ! Ainsi donc, pour résumer une situation, je l’avoue, complexe, Bénalouche chante vos louanges, Zacron veut vous voir et Madame Klein qui vous connaissait aussi et n’a pas tari d’éloges au sujet de votre doigté, nous a permis d’entrer en contact avec vous.

-Et ?...

-L’Elysée va vous contacter dans le courant de cette semaine. Nous le savons par des hommes à nous qui nous informent régulièrement. Et il y a beaucoup de choses que l’on peut faire quand on est maître du terrain, au-dessus d’un homme, la bouche grande ouverte…

Ils lui demandaient de le tuer ?

-Monsieur Gratien, vous êtes un citoyen responsable. Vous pouvez entrer dans l’Histoire de France au cœur de ce qu’on appelait autrefois « la Résistance ». Dès que l’Elysée vous contactera, nous nous reverrons. Vous nous direz alors ce que vous pensez de nos plans. Prenez le temps de réfléchir.

Jérôme eut un instant envie de couper net à toutes ces fantaisies, dire qu’il ne se rendrait pas à cette convocation, mais la nuit tombait, il se faisait tard, il devait rentrer…

Parler un peu avec Alice peut-être ?

La gronder peut-être ?

La voir rougir, peut-être ?

Jérôme se leva. Le général bondit pour lui serrer la main. Alice s’approcha de lui et lui murmura :

-Je vous raccompagne ?

Non. Jérôme Gratien n’était pas un citoyen très responsable…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.