L'AMOUR AU TEMPS DU CORONAVIRUS

Chapitres 7,8 et 9

-7

 Alice, d’un pas vif, avait conduit Jérôme jusqu’à l’arrière-boutique de l’épicerie bio. Jérôme, pendant tout son cheminement était partagé entre deux sentiments. D’une part l’idée qu’il était tombé sur une hystérique et que, nonobstant tous ses charmes, il fallait cesser l’expérience. De l’autre une émotion fébrile, lui qui en ressentait si peu, qui semblait venu d’un corps qui n’avait jamais vraiment joué, jamais vraiment fait le fou et qui soudain gémissait dans chacun de ses membres, devinant qu’il y avait là une occasion qui ne se reproduirait plus. Il avait envie d’être fou chez les fous. Puisque tout le monde était fou. Pourquoi pas lui ? Comment ? il n’avait pas le mode d’emploi.

-Heu…Pour mon retour.

Il tentait de mettre un pied dans le réel.

-Voilà.

Alice lui tendit un papier qui ressemblait aux ausweis dont tout un chacun devait se munir. Mais c’était un autre style de document avec un en-tête officiel. Jérôme lut que le général Sainte-Marie attestait qu’il avait dû faire venir à domicile, M. Jérôme Gratien, dentiste, son vieux père de quatre-vingt-dix ans s’étant tout à coup cassé une dent. Il y avait même l’heure de la visite : 17heures 30-18h 30.

-On viendra vous chercher devant l’épicerie dans un quart d’heure. Vous voulez boire un thé en attendant ?

Et elle se dirigea vers une petite armoire.

-J’en fais un pour moi. Gingembre-fleur de lys ?

-Mais vous n’avez pas peur… que quelqu’un entre ?

-Non. Détendez-vous. Le magasin est à moi. Enfin les murs. C’est une franchise.

Jérôme sauta sur l’occasion de demander des comptes en badinant :

-À propos de franchise…

-Oui. Je sais. Mais si je vous avais dit : « Je fais partie d’un groupe qui veut renverser Zacron », je ne sais pas si vous m’auriez suivie.

-Peut-être…

-Je ne crois pas.

-Non…Bon…À mon tour d’être franc. Vous m’excuserez auprès du général Sainte-Marie et de ses amis, mais il est absolument exclu que je participe à une tentative de coup d’État. Même si je trouve que Zacron le mériterait peut-être.

-Mais on vous demande simplement de lui arracher deux dents.

Quelle était belle cette fille …

Jérôme approchait la cinquantaine. Et si le lecteur se demande à qui il pouvait ressembler, on pourrait citer, pour gagner du temps et éviter une description de vingt lignes, ce docteur Raoult dont on parle beaucoup dans les foyers. Homme sérieux, au regard sérieux, mieux coiffé que l’original, mais blond aussi, avec des yeux perçants qu’aucun virus n’oublie.

-Désolée de vous décevoir. Je ne me sens pas l’étoffe d’un héros.

-Ah ! J’allais oublier. Voilà pour vous.

Elle lui tendit un petit portable.

-Je vous le donne pour que vous puissiez me joindre. Si vous voulez me poser une question. Si vous changez d’avis au sujet de votre engagement. On essaie ?

Elle appuya sur un bouton et il sentit aussitôt dans sa main comme une petite décharge électrique. Elle lui dit :

-Je vais vous envoyer un texto. Pour voir si ça marche.

Elle tapota quelques lignes, les lui envoya. Il lut :

« Vous pouvez m’embrasser si vous voulez. »

Jérôme avait le cœur qui battait comme un soufflet de forge. Il n’avait jamais trompé sa femme. Il n’avait jamais été ratatiné par une femme, comme il l’était par elle.

-Je peux vous répondre ?

Et il lui envoya :

« Que de sacrifices on vous demande pour engager un dentiste. »

Elle répondit toujours par le même canal.

« On peut parfois mêler le travail à l’agréable. Un baiser s’il vous plaît ? »

Têtue. Que faire ? Et soudain, il pensa à cette scène célèbre où dans « Les enchaînés », Cary Grant et Ingrid Bergman se bécotent délicatement pendant cinq bonnes minutes.

-Avez-vous vu le film « Les enchaînés » ?

-La scène du baiser ? Oui. Personne jamais ne m’a embrassée comme ça !

Il se pencha et lui glissa à l’oreille :

-Je n’arracherai pas les dents de Zacron. C’est sans contrepartie.

Elle éclata de rire.

-Ça me va. Alors ? Cette partie tout contre ?

ll déposa sur son front un premier baiser puis glissa jusqu’à la racine des cheveux, puis sur la tempe, puis sur la joue puis il reprit l’itinéraire de l’autre côté, finissant sur le nez puis, sur la pointe de la bouche à gauche, puis sur la pointe de la bouche à droite puis il lui dit :

-Je vous rends votre téléphone. Vous me rendriez malade d’attente. Il n’y a plus d’avenir ni pour l’amour, ni pour la beauté, ni pour rien maintenant. Et puis je ne suis pas libre. J’ai trois enfants et un chien, Coin coin et je…je ne sais pas si j’ai encore une quelconque virilité. Merci Alice cependant. Et il reprit son chemin de croix de baisers.

- Depuis hier, j’ai eu plus d’émotions dans ma vie que toute ma vie. Mais c’est trop pour moi.

Une voiture klaxonna à l’extérieur.

Il la serra contre lui, chuchotant :

-Combien de dentistes allez-vous amener ici en leur disant que le président Zacron ne veut que leurs services ?

Elle baissa les yeux.

-Vous faites de moi un vilain portrait.

-Peut-être parce que j’essaie d’oublier celui qui est joli.

Elle lui caressa la joue d’un doigt :

-Restons-en là. Pour aujourd’hui. Je crois en l’avenir.

Il sortit, se trompa de rayon, se retrouva face aux laits de soja, puis enfin dans la rue, comme s’il avait enjambé dans des champs quantiques inconnus, une vie ailleurs qu’il allait perdre aussitôt qu’il l’avait rencontrée.

Snif !

Une confortable voiture l’attendait. Il allait rentrer et promener Coin-Coin…Il avait rencontré l’amour fou. L’amour maladie, l’amour fièvre. Mais il ne la reverrait plus. Bonne décision. Il ferma les yeux et il sut aussitôt que s’il ne la revoyait plus, il mourrait.

C’est à ce moment-là que le téléphone d’Alice couina dans sa poche. La gueuse ! Il avait bien senti son geste, près de la poche de sa veste, mais n’en avait pas compris la finalité. Il sortit le messager d’une main tremblante et lut :

« Qui abandonne le combat n’est pas digne de la victoire. » Lao Tzu.

L’histoire continuait. Bonheur.

C’est alors, arrivant près de chez lui, qu’il découvrit trois voitures de police devant sa porte.

 

8

 

Jérôme était tétanisé. Martina, inquiète, avait dû informer la police de son absence. C’était bien son genre. Bon sang ! Il allait tester la valeur des ausweis du général ! Il descendit de voiture, remercia son chauffeur, se dirigea le plus calmement, le plus dignement possible, vers la première voiture. Un flic en sortit dans un claquement de porte rageur

-Monsieur, votre laisser-passer.

-Oui. Le voici…Mais que se passe-t-il ? Comme vous pouvez le voir, je…

Le flic lui rendit sa feuille sans y prêter davantage attention puis poursuivit :

-Votre fils vint d’être arrêté. Une promenade canine qui se termine dans le lit d’une jeune fille… Nous avons la vidéo grâce à un voisin obligeant !

Jérôme se dégonfla de soulagement comme une montgolfière ! Ouf ! Ce n’était rien ! Une amende, tout au plus ! il gravit quatre à quatre les marches de sa maison et, dès qu’il eut poussé la porte en triple vitrage, entendit un concert de hurlements !

-Je veux Coin-Coin ! Papaaa !

-Ils ont pris Coin-Coin !!!! Coin-coin !

-Taisez-vous !

Martina gérait.

-Excuse-moi…

- Je sais. Ton secrétariat a appelé.

Ouf. Jérôme éprouva tout à coup une estime particulière pour ce complot de baltringue.

- C’est ton andouille de fils qui s’est fait prendre avec sa Jessica !! Jessica … !! Aussi avec un nom pareil !

-Oui, on me l’a dit…ils ne se sont pas vus depuis trois mois…

-C’est ça ! Excuse-le !  On est en confinement ! 

Jérôme eut envie de lancer : « Oui, il y en a qui aiment baiser » …Mais un autre incendie moucha son désir de vengeance.

-Coin-Coin ! Je veux Coin-coin !

-Tais-toi avec ton Coin-Coin ! Il n’est pas mort ! On va aller le chercher ! Si ton père daigne s’en occuper !

-Coin-Coin ! Papaaaaa !

Le dit chien, avec des poils blancs partout, pure race d’Estonie, payé trois blindes, avait pour véritable nom « Quintilien de la Sainte-baume et des Essarts », ce qui avait fini, bien sûr, en « Coin-coin ».

Bon. Jérôme comprit qu’il allait devoir jouer de son autorité.   Il s’adressa à un policier qui prenait des notes, dressant sans doute un procès-verbal 

-Monsieur, quelles seront les conséquences de cette…faute ?

L’autre lui jeta un regard torve. Le matin-même son chef lui avait dit : « Surtout les bourgeois, tu les fais chier. »

-Un an de prison, monsieur.

Là, il y eut un silence général.

-Quoi ?

Même Martina trouvait la note salée. Jérôme tenta une négociation :

-Un an de prison ? Mais c’est la première fois…

-Comme ça, ce sera la dernière. 

Et l’Ordre retourna à son devoir d’écriture.

Martine lui glissa à l’oreille :

-Parle-lui du chien. Il n’a pas commis de faute, lui !

-Bien.  En ce qui concerne notre chien…

-Il est à la SPA. Et il va y rester jusqu’à la fin de la pandémie. Puisqu’il sert d’excuse à un maître qui abuse des sorties pour niquer, excusez ce langage, mais la réalité est là, et qui, pour niquer, laisse le clébard au bas de l’immeuble !  Le quartier est ulcéré ! Il y a des pancartes partout. Il y aura une amende aussi. Donc…

Et il tendait un papier :

-Amende pour rapprochement illégal pendant une pandémie mondiale : un an de prison et 10 000 euros d’amende. Et pour le chien : 500 euros, vagabondage sans laisse.

Il y eut un grand silence. Puis Jérôme alla chercher son carnet de chèques et signa sans autre forme de procès.

-Evidemment, quand on peut payer…marmonna le pandore.

Puis l’autorité se retira.

Il y eut un grand silence avant que ne reprenne le chœur des « Coin-Coin ». Et soudain Martina explosa :

-Mais tu n’as pas assez de connaissances entre ta franc-maçonnerie, ton Rotary, ton golf, ton tennis pour récupérer ce chien ? Je ne vais pas passer la nuit à entendre hurler les deux autres ! J’en ai assez moi ! Je m’occupe de tout, tout le temps, pendant que monsieur fait son joli cœur devant des bouches ouvertes… !!! Fais jouer tes relations !

-Et Gwendal ?

-Lui, ce crétin fini, qu’il fasse un an de prison puisqu’il l’a mérité.

-Tu es cruelle, lui dit Jérôme.

-Non. A moins que la cruauté soit le respect de la Loi.  S’il était resté ici, il serait ici !

 

-Bon. Je vais donner un coup de fil.

Et tout en prononçant cette phrase, Jérôme posa une main tremblante sur le téléphone d’Alice.

 

9-

 

Il se retira dans son bureau. S’allongea sur son futon. Il ne dormait plus avec sa femme depuis un moment. Qu’allait-il dire ? Il sentait tout à coup le ridicule de la situation. « Oui, Bonsoir, alors voilà, la police a enlevé mon chien, Coin-Coin, les enfants braillent…Pouvez-vous m’aider même si moi je ne ferai rien pour vous… » Il n’allait pas parler de Jéjé et de sa fatale escapade avec Jessica. Il était en train de se torturer l’esprit, le téléphone au creux de sa main quand tout à coup le messager de Lao-Tzu vibra.  Jérôme, sursauta, ouvrit, cœur battant, la messagerie et lut.

« Soyez demain matin à la SPA de  Villiers. On vous rendra Coin-Coin. » 

Quoi ? Invraisemblable. Inimaginable. Jérôme en tremblait. Il lisait. Relisait. Réfléchissait. Que répondre ? Et le téléphone vibra une nouvelle fois.

(On ne saurait passer sous silence à quel point, à notre époque, les vibrations de ces petites machines font partie de notre héritage sensible et romanesque. Que de cœurs éperdus, de vertiges ingérables quand buzze l’animal qui promet le bonheur et le malheur ! Les flèches de Cupidon ne furent jamais aussi piquantes, et celui qui n’a pas frissonné en entendant le signal d’un collier de mots précieux, on peut le dire, n’a pas vécu !)

Il lut :

 « Ce téléphone a aussi une fonction micro. J’entends ce qui se dit autour de vous. »

Ah bon… OK. Dingue ! Cette fille était vraiment dingue. Plus ! Dangereuse ! Il allait jeter cet engin de malheur. Il allait…

Buzz !

Pas encore. Que pouvait-elle encore lui dire ?

Doigts tremblants…Lueur dans la nuit…Petites lettres…

« Pour vous prouver que nous sommes une organisation sérieuse qui ne manque pas de moyens »

Rien de plus.

Martina entra brusquement, furax.

-Alors ?

-Heu…Je n’arrive à joindre personne…Enfin, si, heu…Bordier me dit… qu’il pourra intervenir …demain matin.

-Bordier ! L’efficacité de Bordier ! C’est ce soir qu’il faut régler cette affaire ! Ce soir ! Ou je deviens folle.

Le chœur des « coin-coin » avait en effet repris, marquant la progression de la fatale destinée.

-Bon. Je vais essayer de contacter Schmidt. Laisse-moi s’il-te plaît…

-Schmidt ! Cette nullité ! Encore une fois si je ne m’en occupe pas moi-même…

 Et elle claqua la porte.

Se souvenant tout à coup, avec effroi, qu’Alice entendait tout, il tenta une pique virile :

-Je vois que tu es plus préoccupée du chien que de ton fils !

La porte se rouvrit, une tête passa.

-Le chien ne couche pas avec Jessica, si tu vois ce que je veux dire !

Et elle claqua la porte à nouveau.

1 à 1, le téléphone au centre. Un petit téléphone bleu ciel, couleur rare.

Il activa la fonction « conversation ».

Il ne l’avait jamais fait. Ils n’avaient communiqué que par texto. Il écouta un moment qui lui parut éternel, une sonnerie, comme autrefois, ces sonneries qu’on entend dans les vieux films.

Elle décrocha. Il entendit sa voix :

-Vous voulez parler à M. Schmidt ?

Joueuse.

-Alice…

Il ne put que prononcer son nom. Elle était là, tout contre son oreille. Comme ce nom lui était fatal.

-Alice… Je suis perdu.

Un peu ridicule…

-C’est le problème de la condition humaine, non ?

Il ne se sentait pas d’attaque pour une discussion philosophique.

-Quand peut-on se revoir ? Je veux bien arracher les dents de la terre entière si cela me permet de te revoir.

Oh ! Le « Tu », merveille de la langue française et de toutes celles qui, comme elle, ont cette clef pour le paradis quand le lointain devient le proche, le secret, l’aveu.

-Demain à onze heures à la SPA de Villiers ?

Elle avait le chic pour les rendez-vous romanesques.

-Oui. À demain.

Il reprenait à peine sa respiration quand Martina entra en trombe, en tenue de jogging.

-Heureusement que j’ai des relations plus efficaces que les tiennes ! J’ai eu pour cliente la fille de la SPA de Villiers ! Je lui ai filé un sacré coup de main pour son divorce et elle va me filer Coin-Coin, ce soir ! Tu viens avec moi ! Debout ! Le couvre-feu c’est dans trente minutes !

-Mais…Schmidt…

-Je m’en branle de ton Schmidt ! Arrive !

Jérôme bondit ! Il n’était pas question qu’on lui grille son rendez-vous du lendemain.

-Ah ! Ça suffit maintenant !

Il posa le téléphone bleu sur la commode au plus près de sa virile colère.

-C’est arrangé pour demain midi ! Ça se fera demain midi par des voix officielles ! On ne va pas aller enlever ce chien ! J’ai assez payé pour aujourd’hui !

-Bon ! J’y vais et je peux te dire…

Ding dong de la porte d’entrée.

Encore la police ?

Jérôme et Martina restaient immobiles.

Solal alla ouvrir et on entendit une voix plaintive entrecoupée de sanglots :

-Bonjour… Puis-je parler à tes parents ? Je suis la maman de Jessica !

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.