Ariane Walter
Agrégée de lettres, auteur (théâtre, roman), blogueuse.
Abonné·e de Mediapart

98 Billets

0 Édition

Billet de blog 7 juin 2020

Ariane Walter
Agrégée de lettres, auteur (théâtre, roman), blogueuse.
Abonné·e de Mediapart

Une chambre sur le Mékong.

Ariane Walter
Agrégée de lettres, auteur (théâtre, roman), blogueuse.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il y a huit ans, me voici en Thaïlande avec trois de mes enfants.

Nous avions, amoureusement, préparé ce voyage tout l’hiver.

Ce grand voyage. Cet exceptionnel voyage… J’envisageais même de trouver un coin de paradis pour y passer les mois les plus froids. L’été, la Provence ; l’hiver les tropiques : parfait !

Une destination, en particulier, par son nom romanesque, me faisait rêver.

En bordure du Mékong, une auberge ancienne, comme une illustration d’un roman de Malraux.

Bref…

Dès l’arrivée, une chaleur de four. Bangkok, une fourmilière. Les temples : kitch. Je crève.

Heureusement, nous avions prévu un séjour sur une île.

 Sauf que, quand tu te baignais, comme la cuisine de l’hôtel balançait là ses restes, une multitude de poissons venaient te sucer la peau.

Bien.

Pour retrouver la nature sauvage, nous décidons d’une journée snorkelling.  Là, j’apprends le sens de l’expression : « poissons territoriaux ». Ce sont de grosses bêbêtes qui te tournent gentiment autour, que tu as envie de caresser mais qui te bouffent dès que tu as le dos tourné. Les Balistes Titans ! J’ai failli y perdre un orteil. J’apprends que ces poissons   sont redoutables (un peu moins, quand même, que les poissons-pierre des Seychelles qui te tuent si tu as le malheur de leur marcher dessus), mais qui ,néanmoins, arrachent, bon an mal an, des joues, des oreilles , des orteils car ces poissons, soyons clairs, sont racistes et ne supportent pas le touriste .

Résultat, interdiction de me baigner pendant quinze jours. Sympa. Pendant quinze jours, je vais me balader avec les bottes en mouton  que j’avais au pied au moment du départ.

Et nous voici en route vers Ayuttayah ,  où je découvre sous 47° de chaleur, les merveilles d’une cité sublime dont il ne reste que des ruines. Du temps de Louis XIV , Ayuttayah était la Venise de l’Orient, aujourd’hui, c’est un four à touristes.

Civilisations, nous sommes mortelles ! 

Un moment de répit, cependant.

 La visite du musée que j’accomplis pieds nus et solitaire, sur des carrelages rafraîchis par la clim !    Que c’est beau tous ces morts vivants, peints et sculptés, joyeux avec des vêtements de fête ! Un instant d’éternité à 22 °. Je connais à présent la température du paradis.

Mais nous voici partis pour Koh-Lanta où je vais rester seule quelques jours , mes enfants participant à un trek dans la jungle.

Mon orteil va mieux et c’est alors, qu’encouragée par cette guérison, je décide d’une excursion vers d’autres îles paradisiaques.

Qui dit île, dit bateau. Qui dit bateau dit eau. Qui dit eau sur un escalier de bateau dit : « Attention à la glissade ! »

Ce qui ne manque pas…

Je descends un petit escalier sur les fesses avant de me retrouver bloquée, les jambes en l’air, un genou sur le point d’exploser !    

Au retour, sur ma civière, je suis quand même (cherchons des consolations) une vedette ! La presse locale est là, on me conduit dans un hôpital où l’on me fait cadeau de béquilles !

Et  l’aventure continue.

Je dois rejoindre mes enfants à Chiang-Mai. En avion et en béquilles et avec un orteil en moins.

Là, pour me consoler de mes malheurs, mes biquets ont loué une chambre dans une délicieuse auberge locale. Sauf la nuit où des centaines de cafard tombent du plafond !

Je vais dormir avec mes béquilles dans le hall et le lendemain, je frappe un coup d’autorité : je réserve un chambre trois jours (mes enfants repartant en balade) dans un cinq étoiles.

Le lieu est magnifique, je respire un peu jusqu’au 11 mars 2011 où je me fais conduire par un chauffeur de l’hôtel chez le coiffeur et à l’hôpital pour vérifier mon genou.

J’ai mon ordi et tout à coup, je vois que mon fils, qui habite Tokyo, est en ligne. Je lui dis : « Que je suis heureuse que tu sois là ! »   

Il me répond : « Tu es au courant ? »

Il vient de passer dix minutes sous sa table pendant un des plus énormes tremblements de terre que le Japon ait connu. Et là-dessus le tsunami…

Les malheurs des autres, dit-on, nous consolent des nôtres. J’ai du moins pendant ces quelques jours écrit des articles. Je l’ai supplié de rentrer en France après l’explosion de Fukushima. J’ai oublié mes bobos…

Jusqu’à, enfin, notre départ vers le Mékong.

Enfin le Mékong !

La puissance des noms qui nous font rêver !

Premier problème, la merveilleuse ancienne auberge tant attendue a des marches de 80 cm de haut. Curieux.

Pour aller me coucher avec des béquilles, un genou énorme et un orteil violet, c’est hard. Mais je prends sur moi. Je vais jusqu’à ma chambre comme un cul-de-jatte, je grimpe assise, chaque marche et pour descendre pareil.

Au moment de l’arrivée, quand nous attendons nos clefs, je découvre sur le petit comptoir de l’hôtel des cartes postales dont une, magique, représente exactement mon rêve : « Une chambre sur le Mékong . » Et j’en suis tellement heureuse, pauvre choupinette malmenée. «  Tu vas l’acheter », me dis-je. Elle résumera un voyage qui n’a pas existé mais dont la beauté est là, entre mes doigts, tellement supérieure au réel.

Arrive le soir, j’ai rendez-vous avec mes enfants dans un petit resto à côté. Je descends dix marches sur les fesses et pour me consoler de cet ultime avatar, je décide d’acheter tout de suite la carte-postale…qui n’est plus là.      Je demande à une employée (qui est aussi la patronne) si elle ne l’a pas vue et elle me dit que quelqu’un  vient de l’acheter. Il n’y en a plus.

Bon.

Je sors.

Je marche quelques pas. Puis j’avise un banc et là, m’effondrant avec mes béquilles, j’éclate en sanglots.

 Je pleure toutes les larmes de mon corps. Et tout ruisselle, le cagnard, les poissons, les cafards, mon genou comme une pastèque, Fukushima !

Et je n’aurai même pas une carte-postale de ce putain de voyage !

Ce qu’aucun accident terrible et autres incidents fâcheux n’avaient pu faire, une petite carte-postale, rêvée et disparue l’avait fait, me crevant le cœur.

L’ultime malheur, l’insupportable était là.  

J’ai alors pensé à cette histoire que racontait Montaigne, amateur de stoïciens héroïques. Un grand roi, lors d’une bataille, apprend la mort de son fils. Il n’a pas un battement de cil. Mais à la fin de la journée, comme on lui apprend la mort de son valet, il ne peut retenir ses larmes. Ne rien manifester lors de la mort de son fils bien-aimé avait été un tel effort que, face à une autre mort, moins grave, tous les barrages qui contenaient ses peines et ses larmes s’étaient effondrés.

N’ai-je eu que des malheurs lors de ce voyage ?

Non. Le lendemain, lors du départ, la patronne me dit me tendant une petite enveloppe.

-C’est votre carte-postale, vous la voulez ?

Et je l’ai toujours.

Je vous l’offre aujourd’hui.

« Une chambre au bord du Mékong. »

La vie se réconciliait avec moi.

Mais le plus beau restait à venir.

La suite à demain…

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Le ministre Éric Dupond-Moretti est renvoyé devant la Cour de justice
Éric Dupond-Moretti devient le tout premier ministre de la justice en exercice à être renvoyé devant la Cour de justice de la République pour des faits commis dans l’exercice de ses fonctions. Le garde des Sceaux est accusé de « prise illégale d’intérêts » après avoir fait pression sur plusieurs magistrats anticorruption.
par Michel Deléan
Journal — Gauche(s)
Au-delà de l’affaire Bayou, la vague écoféministe secoue les Verts
Les écologistes réunis en conseil fédéral ont pris date pour leur prochain congrès sur fond de sidération face à l’affaire Bayou. Plus profondément, la place du courant écoféministe incarné par Sandrine Rousseau bouleverse les habitudes du parti.
par Mathieu Dejean
Journal
Damien Abad à l’Assemblée : un retour en toute impunité
Alors qu’ils ont poussé des hauts cris à propos de l’affaire Quatennens, les députés de Renaissance affirment n’avoir aucun mal à accueillir l’ancien ministre des solidarités au Palais-Bourbon, malgré les accusations de viol ou de tentative de viol qui le visent. Une question, disent-ils, de « présomption d’innocence ».
par Pauline Graulle et Christophe Gueugneau
Journal — International
Lula en tête, Bolsonaro résiste
Si Lula rassemble 48,4 % des voix au premier tour, Bolsonaro crée la surprise en dépassant les 43 %. La vigueur de l’extrême droite se retrouve aux élections législatives et des gouverneurs locaux qui se déroulaient aussi dimanche. Le mois de campagne qui reste s’annonce tendu.
par Jean-Mathieu Albertini

La sélection du Club

Billet de blog
Appelons un chat un chat !
La révolte qui secoue l'Iran est multi-facettes et englobante. Bourrée de jeunesse et multiethnique, féminine et féministe, libertaire et anti-cléricale. En un mot moderne ! Alors évitons de la réduire à l'une de ces facettes. Soyons aux côtés des iranien.nes. Participons à la marche solidaire, dimanche 2 octobre à 15h - Place de la République.
par moineau persan
Billet de blog
Dernier message de Téhéran
Depuis des années, mon quotidien intime est fait de fils invisibles tendus entre Paris et Téhéran. Ces fils ont toujours été ténus - du temps de Yahoo et AOL déjà, remplacés depuis par Whatsapp, Signal, etc. Depuis les manifestations qui ont suivi la mort de Mahsa, ces fils se sont, un à un, brisés. Mais juste avant le black out, j'avais reçu ce courrier, écrit pour vous, lecteurs de France.
par sirine.alkonost
Billet de blog
Voix d'Iran - « Poussez ! »
À ce stade, même s'il ne reste plus aucun manifestant en vie d'ici demain soir, même si personne ne lève le poing le lendemain, notre vérité prévaudra, car ce moment est arrivé, où il faut faire le choix, de « prendre ou non les armes contre une mer de tourments ».
par sirine.alkonost
Billet de blog
Iran - Pour tous les « pour »
Les messages s'empilent, les mots se chevauchent, les arrestations et les morts s'accumulent, je ne traduis pas assez vite les messages qui me parviennent. En voici un... Lisez, partagez s'il vous plaît, c'est maintenant que tout se joue.
par sirine.alkonost