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Billet de blog 8 juin 2020

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À la découverte des lucioles...

Ariane Walter
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« À la découverte des lucioles »

Vers six heures du soir, après une journée d’enfer sur un bac débordant de touristes cramés, bouffés par les Titans, nous arrivons  à Surat- Thani . Notre hôtel, recommandé par « The Natural Guide » nous propose, pour trente euros, une chambre pour trois. Il y aurait même une piscine « naturelle » ! Naturellement verte. C’est un concept.

C’est alors, au moment où je n’espère plus rien de ma vie de voyageuse, que ma fille découvre une excursion : « A la découverte des lucioles » ! Ma foi. Pourquoi pas. C’est un Thaïlandais, nous dit-on, qui tente de créer une activité. Nous sommes partants.

L’hôtel téléphone pour nous et il se trouve que c’est possible pour le soir même. Parfait.

Je ne sais pourquoi, avec mon imagination débordante, j’imagine un bateau qui se promène le long des canaux avec des voiles de tulle. (Ne me demandez pas pourquoi. Dans mon esprit le mot « luciole « ne peut être qu’accompagné de grâce et de légèreté.) Une excursion pour gens romanesques…

A sept heures un tuk-tuk doit venir nous prendre mais niet. L’hôtel a oublié de le commander. Qu’à cela ne tienne, les tuk-tuk  passent de l’autre côté de la rue. Ou plutôt du périph. Car même à Surat-Thani  il y a un périph. C’est une ville moderne qui a pour ambition d’imiter toutes les tares de l’Occident. Sans limitation de vitesse. On voit même, curiosité, un éléphant qui se traîne au milieu de ce tohu-bohu avec des feux rouges accrochés à sa queue ! J’aurai vu un éléphant à warning !

Quand nous avons, jouant nos vies, enfin réussi à  traverser le périph, l’exotisme continue. Nous sommes sur le parking d’un supermarché genre Auchan. Les gens ont l’air heureux avec leurs caddies. Pas autant que nous lorsque nous découvrons enfin, après demi-heure de marche, la station de tuk-tuk. Le chauffeur à qui nous montrons l’adresse des « Lucioles » a l’air perplexe. Ce n’est pas, visiblement, une grande attraction connue. Il discute pendant cinq minutes avec ses potes puis nous partons, pétaradant, sur ce fameux périph, un peu inquiets tout de même. Où va-t-il nous amener ??? Trente minutes de tuk-tuk dans une ville surchauffée et commerçante qui déborde de marchés et de grands magasins ! C’est fou ce qu’ils ont besoin de matelas et de lavabos. Certaines rues, comme dans certains faubourgs d’Athènes, sont vouées à telle marchandise, des lustres par exemple ou des divans.

Lorsque le tuk-tuk s’arrête, enfin, nous sommes près d’un fleuve noir dans un endroit désert qui ressemble à ce genre de décor qui sent, dans les films taïwanais, l’attaque des héros par une triade féroce. Quelques vagues lumières qui n’ont rien de lucioles, et moi qui n’aime pas le tourisme de masse, je suis servie : pas un touriste, pas un chat, pas un bruit !!

On nous fait descendre près du fleuve sur un ponton en fer qui tient par miracle et sort alors de l’obscurité, un de ces fameux long-tails, ces bateaux de pêcheurs qui servent aussi à pêcher le touriste. Je pense que c’est un long-tail qu’ils ont sorti ,exceptionnellement, d’un musée de la marine antique d’Ayuttayah. Il servait alors à transporter des poulets. Ou des cochons. Le conducteur de ce noble bâtiment est vérolé jusqu’à l’os, (un film, je vous dis) maigre comme un clou. Il doit vivre dans un tonneau, à quelques mètres de là.

Monter sur ce bateau, dans ce cadre, avec ce driver, est aussi audacieux que de braquer la banque d’Angleterre avec un pistolet à eau.

Mais bon, nous nous installons. Le bateau, noir, glisse sur le fleuve noir. Le ciel est noir. Ça ne peut que s’améliorer.

Je dois dire qu’au milieu d’une telle accumulation d’avatars, après une telle journée de transfert mazouté, je suis prise d’un fou rire nerveux. Je comprends soudain que notre tuk-tuker , ignorant tout de ces lucioles, nous a livré à un de ses potes qui va nous faire faire un tour d’une heure sur le fleuve puisque c’est ce que nous avons négocié. Une heure….

A un moment, tous trois, nous explosons de rire. Soudain le gondolier nous indique l’eau avec sa lampe…Ce qui fait évidemment de jolis effets ! Sont-ce les lucioles ???Non ! Il veut simplement nous faire remarquer une corde qui court le long du bateau et à laquelle nous ne devons pas toucher car il en a besoin pour naviguer ! Tout ceci en Thaïlandais car notre guide ne parle pas un mot d’anglais même pas « hello » ! Ce qui est trop drôle, ce qui nous plie en deux, c’est que pendant un moment nous étions prêts à croire qu’il y avait des lucioles sous l’eau !

 Et soudain, incroyable mais vrai, nous découvrons les fameuses lucioles !

Il y en a au moins une vingtaine qui clignotent sur leur arbre ce qui nous saisit de l’admiration la plus absolue. Nous devons être assez ridicules avec nos cris d’extase pour vingt lucioles mais nous sommes surtout rassurés. C’est bien la fameuse attraction et nous n’allons pas être les lucioles de la farce !

Mais ce n’est qu’un début. L’apothéose approche ! Le souvenir des souvenirs qui, pour toujours, miroitera dans nos cœurs !

Car la vie est ainsi : plus elle te désespère, plus elle t’aime et mijote quelque merveille que jamais tu n’oublieras ! Elle aime les contrastes ! Le yin succède toujours au yang, c’est la loi de l’émerveillement !

Ce malheureux bateau percé fait un demi-tour, nous amène vers une île couverte d’arbres et là, magie absolue : les arbres croulent sous les lucioles. Des myriades de lucioles ! On se croirait à Noël sur les Champs ! Le bateau s’arrête et se plante dans la boue de la rive. Nous sommes couronnés de lucioles. Elles volent vers nous, se posent sur nous, s’envolent. On se croirait dans un film de Disney. C’est un moment d’enfance au-delà de la beauté.

Mais comment se fait-il que nous n’ayons plus de lucioles chez nous ? Et de vers luisants ? Alors quoi ? Plus d’abeilles, plus de coccinelles, plus de papillons ? (Le lendemain dans la jungle je verrai des essaims de papillons en goguette.) C’est Monsanto qui a tué ces merveilles ? Ou nous, l’espèce qui n’en finit pas de grossir et qui va finir par imploser et exploser, laissant, enfin, ce pauvre monde tranquille ?)

Le bateau fait demi-tour, nous sommes face à la ville, mais très lointaine… Ce n’est qu’une lueur qui offre la courbe du fleuve.

Un dernier regard aux lucioles, les yeux levés.

Et là, soudain, dans un déchirement de l’arbre, sous la galaxie des lucioles, les étoiles, les vrais scintillent elles aussi. Je pense à un extrait des « Nourritures terrestres », quand, ayant assisté à un feu d’artifice, Gide découvre dans la chute des lumières, des éclats d’étoile dont il se demande si elles sont création du spectacle, promises à disparition, ou éternelles promesses du ciel.

Oui, c’est pour de tels instants que l’on voyage. Pour savoir que l’on vit, ici et maintenant, dans le monde de l’Infini absolu ! Ces étoiles sont si brillantes dans un ciel si noir, fruit ultime d’un château de lucioles, et comme le bateau rejoint le fleuve, il fait naître une onde gonflée sur laquelle se reflète la nuit, parcourue par de grenouilles qui sautent, en jouant de leurs ricochets.

Mais ce n’est pas fini.

 Notre adorable guide, oui nous l’avons découvert car c’est un passionné de lucioles et dans l’obscurité nous avons échangé nos yeux brillants, donc notre Cicerone, rassuré parce qu’il a à faire à des touristes gentils et nous de même, parce qu’il ne veut pas nous noyer dans la nuit, notre guide, donc qui nous a même offert des lucioles dans un sachet plastique, lesquelles ont été discrètement libérées, nous fait traverser un quartier populaire sur le fleuve.

Il n’y a que des ombres fantasmagoriques, des façades bizarres qui défient l’ordre et le désordre avec parfois, des gens sur leurs balcons. Comme on leur dit bonjour, ils répondent en riant. (Ils doivent se dire : « Mais quels fous ! »)  

Soudain d’une maison, une femme qui porte un bébé nous voit et se précipite pour nous saluer faisant dire bonjour à l’enfant.

Ce sont des images qui passent aussi vite que les herbes sur le fleuve.

Il ne reste que ce geste, ce salut, cette ombre gracieuse découpée sur une fenêtre, cette amitié d’une seconde qui dans le vaste ventre qui engendre les secondes, bonnes ou mauvaises, est le don qui tient la Vie en équilibre.

Peut-être sur un mot que je dirai, que tu diras, un jour, toute vie disparaîtra.

Le Bien porte le monde et chacun de nos actes lui permet de flotter ou de couler.

Nous sommes très importants, en fait. Pas seulement des vermisseaux transitoires mais des créateurs d’amour et de joie.

Voilà pourquoi nous sommes indispensables.

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