"Sensia": une histoire d'amour et de libellules.

La princesse de Sa-Yan aimait les hommes grands.

Le prince de Li était petit.

Les cheveux longs. Il était chauve.

Les vêtements clairs. Il portait du noir.

Rien n’aurait dû les rapprocher si ce n’est qu’un jour…

Le jour du tigre de terre de la troisième lune, à l’heure du dragon…

Un de ces jours où les éléments, les évènements, les aléas de cette vie prennent nos destins comme des dés et les jettent sur la table du ciel ...ils se rencontrèrent et s’aimèrent.

La princesse, invitée par la favorite de l’empereur, se rendait au palais de l’arbre du jour lorsqu’un orage transforma la route en torrent. Il fut vite évident qu’il serait impossible de passer.  Mais le château étant quasiment à vue, la princesse demanda à ses gens de tenter de poursuivre. Décision malheureuse.

 La voiture dérapa, perdit une roue et s’immobilisa. Aucun effort, sous ce déluge, ne semblait devoir la dégager lorsque l’intendant de la princesse avisa un cortège qui passait sur la corniche supérieure. 

-Chen ! dit-il à un des porteurs. Fais leur signe ! Rejoins-les ! Dis-leur de venir nous aider ! De la part de la princesse de Sa-Yan !

Il s’agissait de la voiture du prince de Li qui, ayant un relai de chasse dans la région, cheminait lentement mais sûrement empruntant une route protégée. Le prince de Li ne s’aventurait jamais en campagne sans étudier reliefs et chemins. Ancien général de l’armée du Jin, le grand-duché du nord, il possédait des cartes militaires qu’il avait autrefois établies et qu’il consultait à chaque déplacement. Aucun imprévu ne frappait à sa porte. Il était l’organisation même. Combien de batailles avaient été gagnées grâce à ses études minutieuses du terrain !

La princesse, elle aussi, ne manquait pas d’organisation puisqu’elle ne partait jamais sans sa collection d’éventails assortis à ses robes et au temps.

Mais la collection de pioches et de pelles sans lesquelles le prince Li, lui aussi,  ne voyageait jamais fut, ce jour-là, d’un meilleur usage.

         Presque. L’orage redoubla. Tous les efforts s’avérèrent vains. Les pioches avaient autant de pouvoirs que les éventails. La princesse de Sa-Yan descendit de voiture et vit venir vers elle un homme vêtu de noir dont elle pensa qu’il était l’intendant de ce prince de Li dont elle n’avait jamais entendu parler. Il ne devait pas fréquenter la cour. Petite noblesse.

         Le prince de Li salua la princesse et lui dit :

-Madame, nous ne pourrons   dégager votre attelage.

-Quoi ? Vraiment ? répondit-elle impatientée, lui parlant comme à un inférieur. Mais nous sommes si près du château ! Donnez les ordres qui conviennent !

Le prince de Li ne s’offusqua pas d’être ainsi traité et se lança dans une explication courtoise où il était question de la fatalité des rapports de l’eau et du lœss qui, une fois en contact, fondent  la rudesse de la terre et la transforment en élément auquel il est impossible d’échapper. La princesse, sans penser que sa destinée appartenait désormais à ces symboles, écoutait tout ceci d’une oreille distraite.

-Quel raseur ! se disait-elle. Toutes les chances sont pour moi aujourd’hui ! Je suis bloquée et cet olibrius qui vient me donner des leçons de géologie !

         Elle remarqua d’un coup d’œil l’attitude guindée de cet homme qu’elle trouva un peu ridicule. Elle qui aimait s’amuser de tout, surtout quand les circonstances étaient catastrophiques, s’imagina dans la chambre de la princesse des Songes, la favorite de l’empereur, lui racontant sa mésaventure, lui jouant la scène, prenant cet air si sérieux qui caractérisait le prince de Li, avec cette pointe d’accent du Tch’ou, qui était pour elle désastreusement populaire :

-Oui, l’indice de matérrrrialité gluanttte et le pourcentttage de chutttte d’eau ne saurrrrait en aucun cas permettrrrre…

Le prince de Li, ignorant à quelle sauce il était mangé, s’inclina galamment et fit une proposition :

-On me dit, madame, que vous vous rendez au palais de l’arbre du jour. Je me permets de vous proposer de vous y accompagner.

Ah ! Quand même ! Utile, peut-être ! pensa la princesse de Sa-Yan. Et sans plus le remercier, ce n’était qu’un intendant qui remplissait sa charge, elle attendit la suite.

Le prince de Li fit un signe et aussitôt deux serviteurs parurent avec une chaise pliante qu’il amenait toujours en voyage. Au cas où. Un palanquin léger que deux hommes pouvaient porter. La princesse prit place, les porteurs s’acharnèrent à rester en équilibre, mais la pluie ayant trouvé dans le ciel de nouvelles forces, l’un des deux hommes ayant glissé, le prince de Li se précipita et, sans dire un mot, prit la princesse dans ses bras pour la conduire en sûreté sur la corniche supérieure.

Le prince de Li portait en effet, quand le temps tournait à la pluie, des chaussures spéciales à crampons qu’il avait lui-même conçues, sans lesquelles il ne voyageait jamais, et qui le rendaient souverain sur les terrains glissants. Autre souvenir de ses campagnes victorieuses.

Lorsque la princesse de Sa-Yan fut dans les bras du prince de Li, elle eut autant d’émotion que lorsqu’un coolie lui rendait le même service près du gué de Mon-Chen. Elle n’avait en tête que son arrivée retardée chez son amie. Dans la voiture cependant, se retrouvant en tête à tête avec cet homme, il fallut parler. Celui-ci se présenta.

-Je suis le prince de Li, fils du prince Wen.

         La princesse en fut surprise et gênée. Tous les détails de son attitude lui revinrent à l’esprit et elle en rougit. Mais comment lui dire sans le froisser : « Je vous prenais pour votre intendant » ? Elle commença cependant une phrase, lui laissant le soin de la finir ce qu’il ne manqua pas, d’une manière intelligente qui  plut.

-Veuillez m’excuser dit-elle. J’ai dû vous paraître…Les circonstances…

-Les circonstances, quelles qu’elles soient, ne sont jamais favorables à mon apparence. On me prend souvent pour mon intendant.

-Ah !...

-Et c’est un compliment car nos intendants, dans les plus grandes maisons, s’ils sont de qualité, permettent aux plus grands noms de bien paraître.

-Bien sûr, j’ai eu moi-même un intendant…elle se lança dans une explication totalement inventée, souhaitant rattraper l’impression fâcheuse qu’elle avait pu produire.

-Souhaitez-vous un verre de thé chaud pour vous réchauffer ?

Le prince de Li ne voyageait jamais sans un thermos de fer doublé de braises chaudes qu’il avait inventé lors d’une campagne d’hiver victorieuse.

La voix du prince, dans l’intimité de la voiture, roulait sans accent dans une gravité lente et plaisante. Pour la première fois, la princesse de Sa-Yan  regarda le prince de Li comme un homme.

À suivre...

(Extrait de "Sensia", une école d'amour du temps de Confucius.")

L'histoire de la princesse de Sa-Yan et du prince de Li est racontée à ses élèves par la dame de l'Est.

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