SENSIA: L'histoire d'amour de la princesse de Sa-Yan et du prince de LI. (2)

Le prince de Li ne voyageait jamais sans un thermos de fer doublé de braises chaudes qu’il avait inventé lors d’une campagne d’hiver victorieuse.

La voix du prince, dans l’intimité de la voiture, roulait sans accent dans une gravité lente et plaisante. Pour la première fois, la princesse de Sa-Yan  regarda le prince de Li comme un homme.

         Les hommes étaient son sujet d’étude. Elle les considérait avec attention, les aimait avec prévenance et détachement, comme il convient à un maître qui s’intéresse à ses élèves, sans jamais dépasser les limites de la bienséance. La bienséance pour elle, n’était pas de se priver des plaisirs de la chair, mais de ne pas sombrer dans ces égarements passionnels qui nuisent à l’équilibre mental. Aimer la vie, d’abord. Aimer l’amour, ensuite sans que jamais le second prenne le pas sur la première.  Certains soirs, cependant, elle glissait vers d’autres frontières. Les hommes alors étaient son alcool.  Son alcoolisme. Elle aimait boire leurs regards. Humer leurs mots doux, avaler d’une gorgée les rires que leur humour faisait naître. Goûter leur salive. Chercher la douceur des douceurs sous la douceur des satins les plus doux. Décorer la nuit des broderies des morsures et des griffes. Glisser jusqu’au fond d’un abîme dont on frappe sans cesse à la porte jusqu’à ce qu’elle cède. Du grand art.

À propos d’art…

-Connaissez-vous les paravents de So-Hi ?

Le prince de Li, général émérite, était aussi collectionneur. La princesse le découvrit, non sans surprise, car cet homme semblait très éloigné de ce monde.

-J’en ai une dizaine chez moi lui dit-il. Et sans me vanter les plus beaux. So-Hi est un des grands talents de ce temps. Mais les talents on le sait, comme les pierres les plus précieuses, restent souvent cachés sous les montagnes  de notre aveuglement.

-On m’en a offert un lui apprit la princesse.

-Lequel ?

-« Jour bleu sous les cerisiers de ton âme ».

         Et après un silence, sur la vague d’un regard pénétrant, le prince de Li chuchota :

-Il vous va bien.

La phrase était audacieuse. Une appréciation comme un compliment. La princesse frissonna. Les mots ? Le froid ? La proximité de leurs voix et de leurs bouches ?

Le prince de Li  fit alors une analyse des couleurs et des formes des paravents de So-Hi, étude aussi détaillée qu’une carte d’état major. Il parlait précisément, d’une voix étouffée et parfois, dans la semi pénombre de la voiture, la princesse  regardait son visage dont elle remarqua les yeux. Intéressants. Vifs.

Cette vivacité naissait de l’art de So-Hi, dont le prince ne pouvait parler sans s’émouvoir mais aussi des charmes de la princesse.

Très sensible aux femmes, le général Li.

         Ayant affronté la mort à chaque heure de sa vie, il avait développé, comme un contre-pouvoir, une intense sensualité qui le poussait à se jeter ardemment sur celles qui, soudain, gommaient les batailles sanglantes par le rouge plus puissant de leur bouche, les cris horribles par leurs soupirs, le choc des armes et de la mort par la toute-puissance des étreintes où l’on jouit à donner la vie.

Or, préparer une bataille et l’emporter promptement était, pour cet homme de guerre, un jeu d’aspirant officier.

Il parla encore quelques instants d’art et de paravents et soudain, voyant la princesse frissonner, il lui dit :

- Vous avez froid ? Vous voulez un châle ? 

         Car il ne voyageait jamais sans châle dans sa voiture.

-Non. Je vous remercie.

         C’était, pour la princesse, une manière de marquer ses distances. Sans effet. Le prince prit ses mains avec la même promptitude qu’il avait lancé ses troupes à l’assaut de la citadelle de Wi.

-Vos mains sont toutes mouillées !

         Le cœur de la princesse sauta sous la surprise. Il s’était approché d’elle. Ses doigts étaient chauds. Ses yeux avaient cet éclat fixe qui est celui du prédateur qui observe sa proie. Elle vit ce visage tout près du sien et le trouva troublant. 

Et soudain, un acte impensable : les pouces du prince de Li se mirent à caresser doucement les paumes de la princesse de Sa-Yan. La voiture s’était arrêtée. On entendait des voix. Ils étaient à l’entrée du palais de l’arbre du jour.

Comme le prince de Li se penchait vers la portière, la princesse se dégagea. Elle se demanda si elle rêvait. Quelle audace ! Quel fou !  Mais que faire ? Si elle avait osé une remarque elle aurait donné à cette scène un caractère intime alors qu’il ne s’agissait que d’un massage médical ! Elle ne voulait pas aller au-delà !

         Le prince de Li qui attendait le retour de son aide de camp retourna sur le champ de son assaut et murmura d’une voix posée, auréolée du calme des grands vainqueurs :

-Vos mains sont magnifiques. Vos doigts sont longs. On dirait ceux d’une joueuse de luth. Je déteste les miens qui sont courts et boudinés.

         La princesse jeta un regard vers les mains du prince et lui dit, parce qu’elle le pensait et qu’elle n’avait pas le temps de composer un discours :

-Je les trouve très…chaudes… apaisantes…

Elle était partagée entre le désir de les retirer et l’impossibilité de le faire.

Il se passait un phénomène qu’elle avait déjà étudié et qui est l’objet de bien des chapitres de la psychologie amoureuse. « De l’étrange accord des dissonances ». Comment quelqu’un qui ne plaît pas du tout par certains côtés, pénètre et envahit par d’autres. Traîtreusement. Dangereusement.

-Vos cheveux aussi sont mouillés.

 Et d’une main il releva une mèche puis se pencha vers sa joue et l’embrassa.

Quoi ? Elle crut défaillir non pas de l’insolence du geste mais de l’incroyable douceur de la joue du prince. Elle pensa cependant à se reprendre, à le tancer vertement, à le souffleter à lui dire : « Non, mais monsieur, vous me prenez pour une servante ou pour une danseuse ! », phrase qu’elle n’eut pas le temps de prononcer car il caressa légèrement son oreille de sa langue. Et ce contact fut aussi doux que celui de la bouche, le matin, sur la première gorgée de thé. Quand la vie renaît.

         Elle en fut toute saisie. « Après tout, étudions ce phénomène se dit-elle ! Cette histoire est incroyable » et déjà elle s’imaginait la racontant à ses amies qui voudraient aussitôt connaître cet homme ! L’homme au thermos et aux paravents !

Mais pendant que son esprit se réjouissait de ces bavardages, son corps s’abandonnait à des impressions d’un mélange piquant. Ses lèvres étaient sans doute froides car le prince de Li se crut obligé de les couvrir des siennes, chaudes à souhait. Grâce à sa crème anti-pluie qu’il avait lui-même inventée et qu’il apportait toujours en campagne.

Ce grand guerrier, cependant, ne pouvait longtemps se contenter d’approches. Soudain dans un mouvement de rein qui porta son corps sur celui de la princesse, il la serra contre lui à l’écraser, la faisant elle-même gémir, puis, posant son visage sur sa poitrine laissa glisser ses mains sur ses cuisses. Cela aurait pu aller jusqu’à l’ouverture des portes les plus secrètes lorsqu’une voix appela le prince et lui dit que le cortège était attendu dans la première cour du palais.

         Quelques instants plus tard, la princesse de Sa-Yan étant rendue devant la terrasse des Esprits, le prince de Li l’aidait à descendre de voiture lui disant :

- Quand pourrais-je vous revoir ?

-Me revoir ? dit-elle essoufflée, à la fois furieuse et fiévreuse.

-Je vous invite à découvrir chez moi les derniers paravents de So-Hi.

-Je ne sais pas si…

-Je vous enverrai des messages si vous le permettez.

-Heu…

-Combien de temps restez-vous au palais des Songes ?

-Heu…Une semaine environ.

         Il s’inclina, lui jeta un dernier regard qu’elle reçut en frissonnant et disparut rapidement avec ses gardes.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.