Ariane Walter
Agrégée de lettres, auteur (théâtre, roman), blogueuse.
Abonné·e de Mediapart

98 Billets

0 Édition

Billet de blog 17 mai 2014

Ariane Walter: le film de Ferrara sur DSK est-il antisémite?

Ariane Walter
Agrégée de lettres, auteur (théâtre, roman), blogueuse.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« Welcome to New-York », inspiré par les fredaines ou le viol made in DSK , n’a pas été retenu pour faire partie de la sélection officielle du festival de  Cannes. Mais il sera possible de le découvrir ce soir, samedi 17 mai, à Cannes, dans quatre salles du cinéma « Le star » et surtout de se le procurer en video.

Jusqu’à présent difficile de parler de censure car la direction de Cannes choisit les films qui lui plaisent et en élimine beaucoup. Ce film est-il condamnable ? Cela me paraît difficile dans la mesure où Ferrara donne un autre nom à ses personnages, Devereaux et Simone, et précise bien qu’il s’agit d’une œuvre  d’imagination inspirée par un fait divers.

Les fait divers, on le sait, sont les grands pourvoyeurs de la littérature et du cinéma et, pour ne citer que deux œuvres  majeures « le Rouge et le noir » de Stendhal et «  Bérénice » de Racine, sont inspirés de fait divers, le dernier très people puisqu’il s’agit des amours contrariées entre Louis XIV et la nièce de Mancini. Entrons davantage dans le détail tant l’anecdote ne ressemble pas à notre époque : Mazarin s’est opposé au mariage de sa nièce et de Louis XIV car il trouvait que ce choix était indigne d’un grand monarque. De nos jours Marie Mancini, poussée par son oncle serait couronnée vite fait, bien fait, mais passons. (Comme Hunter Biden, fils de Biden, qui se retrouve administrateur d’une des plus grosses boîtes de gaz en Ukraine.  Là, les commentaires ne gênent pas.)

Le respect de la vie privée, certes, mais quand cette vie privée est devenue publique, il faut laisser l’Art faire son marché.

Marché intéressant, dans le cas d’œuvres intéressantes car il s’agit d’approfondir, d’interpréter, de mettre du sang et de la chair là où l’on n’a vu que des photos. Mais réussir un « biopic »,  selon la formule consacrée, n’est pas donné à tout le monde car il faut se libérer de l’anecdote pour arriver à une vérité humaine profonde, universelle. Délicat ouvrage.

Mais voici du nouveau au sujet de ce film : un article paru hier dans Le Monde, révèle une des raisons pour lesquelles le film de Ferrara aurait pu être interdit :

« Deux scènes rendent le film indéfendable. La question qui fâche est celle du rôle de Simone, l'épouse de Devereaux. Elégante femme de pouvoir dont les projets s'effondrent quand elle apprend la chute de son mari, elle reste solidaire pour préserver leurs intérêts communs, mais de mauvaise grâce. Tout irait bien si le premier trait qui la caractérise n'était la double allusion à sa fortune et à l'usage qu'elle en fait comme grande donatrice à Israël. Cette scène, qui semble ne servir qu'à poser l'équation entre les juifs, le pouvoir et l'argent, donne dans le fantasme antisémite. Plus loin dans le film, Devereaux lui reprochera les agissements de sa famille, qui aurait profité de la seconde guerre mondiale pour faire sa fortune. Quand on sait que le personnage est inspiré d'Anne Sinclair, dont le grand-père, le collectionneur d'art Paul Rosenberg, a fui le nazisme et s'est vu confisquer ses tableaux pendant la guerre, cette insinuation est injustifiable. »

« Indéfendable, antisémite, injustifiable ». Tout est dit. Et l’auteur de l’article envoie un scud à ferrara : « On le sait, Welcome to New York, c'est la chute de DSK vue par Abel Ferrara, un cinéaste et ancien drogué qui, en matière de chute, en connaît un rayon. » Bien…

1-    Donc , « l’équation « juif,pouvoir et argent » donne dans le fantasme antisémite. Les défenseurs de cette cause auront beau faire, ils n’empêcheront pas que cette équation repose sur une réalité . Dans le monde du pouvoir et de l’argent, il y a certes des cathos, des protestants, des musulmans , des bouddhistes, des athées , des zombies, mais il y a aussi des juifs. Une réalité , nettement soulignée par un documentaire grand public consacrée à Mme Sinclair où ses origines juives, sa volonté d’appartenir à cette religion était dit et redit. Donc dans ce cas, c’est possible et dans le film de Ferrara c’est injustifiable ?

2-    DSK ayant affirmé, dans sa vie publique, que la défense d’Israël était sa principale occupation, il est bien évident que Devereaux est un personnage et non le directeur du FMI, qui ne reprocherait pas à sa femme une alliance  qui est également la sienne. Dès lors si Simone est un personnage en quoi ce qu’a fait le père d’un personnage pendant la guerre peut-il être sujet à caution ?

3-    Mais peut-être  ne faut-l pas parler des juifs au cinéma, sans tomber « dans le fantasme antisémite » ? ?

4-    Je terminerai sur un dernier point. Ferrara savait sûrement que ces deux passages, plus que tous les autres, feraient  interdire son œuvre . Pourtant il les a gardés. Rien n’aurait été plus facile que de supprimer deux phrases. Il serait intéressant de savoir pourquoi.

5-    Bref, Ferrara est-il le nouveau  Dieudonné ? « Welcome to New-York »  est-il une quenelle ?  On attend la réplique de Valls…

A dire vrai le sujet, en des temps houleux et terribles peut paraître bien futile. Il n’empêche que cette impression de censure au moment où l’Europe arrête des manifestants et parle de plus en plus de bloquer  les blogs anti-européens est un poids très gênant.

Anne Sinclair, DSK, il faut que vous en preniez votre parti : les galipettes de monsieur ont explosé toute notion de vie privée et peuvent donner lieu à toutes les œuvres et à toutes les expressions de la terre.

Et pour finir, j’ai moi-même écrit une pièce sur le sujet et je vous en donnerai des nouvelles la semaine prochaine. Je précise ce qui m’a intéressé et que j’ai développé : une opposition que j’ai imaginée entre Daimon, mon personnage, et son fils Louis,(imaginaire)  qui représente dans la pièce la révolte de la jeunesse et des Indignés face à un monde politique pourrissant.

A suivre…

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
En Inde, après l’attaque contre Rushdie, le silence éloquent des politiques
« Les Versets sataniques » ont été interdits en Inde, son pays natal, en 1988. Un an avant la fatwa prononcé par l’Iran contre Salman Rushdie, qui allait faire de sa vie un enfer. Son agression aux États-Unis en fin de semaine dernière n’a suscité aucune réaction officielle, dans un pays où les condamnations au nom du respect des croyants hindous se multiplient.
par Côme Bastin
Journal
Franquisme : des historiens démontent les thèses révisionnistes relayées par « Le Figaro »
La publication dans un hors-série du « Figaro » d’un entretien-fleuve avec l’essayiste d’extrême droite Pío Moa, pour qui les gauches sont entièrement responsables du déclenchement de la guerre civile en Espagne en 1936, suscite l’indignation de nombreux historiens. Retour sur une entreprise de « falsification ».
par Ludovic Lamant
Journal — Amérique Latine
Au Chili, la menace d’un refus plane sur la nouvelle Constitution
Face aux crispations sur certains points de la nouvelle Constitution, le gouvernement chilien prévoit déjà des réformes au texte en cas d’adoption par référendum le 4 septembre. Une position défensive qui témoigne de l’étroitesse du chemin vers la victoire du « oui ». 
par Mathieu Dejean
Journal — Amériques
Le jeu dangereux du Parti des travailleurs avec les militaires
Créé par Lula en pleine dictature, le PT, une fois au pouvoir, a malgré tout entretenu des relations cordiales avec l’armée brésilienne. Puis des tensions sont apparues, jusqu’à faire revenir officiers et généraux dans l’arène politique, en faveur de Jair Bolsonaro.
par Jean-Mathieu Albertini

La sélection du Club

Billet de blog
De quoi avons-nous vraiment besoin ?
[Rediffusion] Le choix de redéfinir collectivement ce dont nous avons besoin doit être au centre des débats à venir si l'on veut réussir la bifurcation sociale et écologique de nos sociétés, ce qui est à la fois urgent et incontournable.
par Eric Berr
Billet de blog
Leur sobriété et la nôtre
[Rediffusion] Catherine MacGregor, Jean-Bernard Lévy, et Patrick Pouyanné, directrice et directeurs de Engie, EDF et TotalEnergies, ont appelé dans le JDD à la sobriété. En réponse, des professionnel·les et ingénieur·es travaillant dans l'énergie dénoncent l'hypocrisie d'un appel à l'effort par des groupes qui portent une responsabilité historique dans le réchauffement climatique. Un mea culpa eût été bienvenu, mais « difficile de demander pardon pour des erreurs dans lesquelles on continue de foncer tête baissée. »
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
La sobriété, c'est maintenant ou jamais
Le bras de fer en cours avec la Russie autour des énergies fossiles est l’occasion d’entrer de plain-pied dans l’ère de la sobriété énergétique. Pourtant, nos gouvernants semblent lorgner vers une autre voie : celle qui consiste simplement à changer de fournisseur, au risque de perdre toute crédibilité morale et de manquer une occasion historique en faveur du climat.
par Sylvain BERMOND
Billet d’édition
Besoins, désirs, domination
[Rediffusion] Qu'arrive-t-il aux besoins des êtres humains sous le capitalisme? Alors que la doxa libérale naturalise les besoins existants en en faisant des propriétés de la «nature humaine», nous sommes aujourd'hui forcé·e·s, à l'heure des urgences écologique, sociale et démocratique, à chercher à dévoiler et donc politiser leur construction sociale.
par Dimitris Fasfalis