Ariane Walter: le film de Ferrara sur DSK est-il antisémite?

 

 

« Welcome to New-York », inspiré par les fredaines ou le viol made in DSK , n’a pas été retenu pour faire partie de la sélection officielle du festival de  Cannes. Mais il sera possible de le découvrir ce soir, samedi 17 mai, à Cannes, dans quatre salles du cinéma « Le star » et surtout de se le procurer en video.

Jusqu’à présent difficile de parler de censure car la direction de Cannes choisit les films qui lui plaisent et en élimine beaucoup. Ce film est-il condamnable ? Cela me paraît difficile dans la mesure où Ferrara donne un autre nom à ses personnages, Devereaux et Simone, et précise bien qu’il s’agit d’une œuvre  d’imagination inspirée par un fait divers.

Les fait divers, on le sait, sont les grands pourvoyeurs de la littérature et du cinéma et, pour ne citer que deux œuvres  majeures « le Rouge et le noir » de Stendhal et «  Bérénice » de Racine, sont inspirés de fait divers, le dernier très people puisqu’il s’agit des amours contrariées entre Louis XIV et la nièce de Mancini. Entrons davantage dans le détail tant l’anecdote ne ressemble pas à notre époque : Mazarin s’est opposé au mariage de sa nièce et de Louis XIV car il trouvait que ce choix était indigne d’un grand monarque. De nos jours Marie Mancini, poussée par son oncle serait couronnée vite fait, bien fait, mais passons. (Comme Hunter Biden, fils de Biden, qui se retrouve administrateur d’une des plus grosses boîtes de gaz en Ukraine.  Là, les commentaires ne gênent pas.)

Le respect de la vie privée, certes, mais quand cette vie privée est devenue publique, il faut laisser l’Art faire son marché.

Marché intéressant, dans le cas d’œuvres intéressantes car il s’agit d’approfondir, d’interpréter, de mettre du sang et de la chair là où l’on n’a vu que des photos. Mais réussir un « biopic »,  selon la formule consacrée, n’est pas donné à tout le monde car il faut se libérer de l’anecdote pour arriver à une vérité humaine profonde, universelle. Délicat ouvrage.

 

Mais voici du nouveau au sujet de ce film : un article paru hier dans Le Monde, révèle une des raisons pour lesquelles le film de Ferrara aurait pu être interdit :

« Deux scènes rendent le film indéfendable. La question qui fâche est celle du rôle de Simone, l'épouse de Devereaux. Elégante femme de pouvoir dont les projets s'effondrent quand elle apprend la chute de son mari, elle reste solidaire pour préserver leurs intérêts communs, mais de mauvaise grâce. Tout irait bien si le premier trait qui la caractérise n'était la double allusion à sa fortune et à l'usage qu'elle en fait comme grande donatrice à Israël. Cette scène, qui semble ne servir qu'à poser l'équation entre les juifs, le pouvoir et l'argent, donne dans le fantasme antisémite. Plus loin dans le film, Devereaux lui reprochera les agissements de sa famille, qui aurait profité de la seconde guerre mondiale pour faire sa fortune. Quand on sait que le personnage est inspiré d'Anne Sinclair, dont le grand-père, le collectionneur d'art Paul Rosenberg, a fui le nazisme et s'est vu confisquer ses tableaux pendant la guerre, cette insinuation est injustifiable. »

« Indéfendable, antisémite, injustifiable ». Tout est dit. Et l’auteur de l’article envoie un scud à ferrara : « On le sait, Welcome to New York, c'est la chute de DSK vue par Abel Ferrara, un cinéaste et ancien drogué qui, en matière de chute, en connaît un rayon. » Bien…

1-    Donc , « l’équation « juif,pouvoir et argent » donne dans le fantasme antisémite. Les défenseurs de cette cause auront beau faire, ils n’empêcheront pas que cette équation repose sur une réalité . Dans le monde du pouvoir et de l’argent, il y a certes des cathos, des protestants, des musulmans , des bouddhistes, des athées , des zombies, mais il y a aussi des juifs. Une réalité , nettement soulignée par un documentaire grand public consacrée à Mme Sinclair où ses origines juives, sa volonté d’appartenir à cette religion était dit et redit. Donc dans ce cas, c’est possible et dans le film de Ferrara c’est injustifiable ?

2-    DSK ayant affirmé, dans sa vie publique, que la défense d’Israël était sa principale occupation, il est bien évident que Devereaux est un personnage et non le directeur du FMI, qui ne reprocherait pas à sa femme une alliance  qui est également la sienne. Dès lors si Simone est un personnage en quoi ce qu’a fait le père d’un personnage pendant la guerre peut-il être sujet à caution ?

3-    Mais peut-être  ne faut-l pas parler des juifs au cinéma, sans tomber « dans le fantasme antisémite » ? ?

4-    Je terminerai sur un dernier point. Ferrara savait sûrement que ces deux passages, plus que tous les autres, feraient  interdire son œuvre . Pourtant il les a gardés. Rien n’aurait été plus facile que de supprimer deux phrases. Il serait intéressant de savoir pourquoi.

5-    Bref, Ferrara est-il le nouveau  Dieudonné ? « Welcome to New-York »  est-il une quenelle ?  On attend la réplique de Valls…

A dire vrai le sujet, en des temps houleux et terribles peut paraître bien futile. Il n’empêche que cette impression de censure au moment où l’Europe arrête des manifestants et parle de plus en plus de bloquer  les blogs anti-européens est un poids très gênant.

Anne Sinclair, DSK, il faut que vous en preniez votre parti : les galipettes de monsieur ont explosé toute notion de vie privée et peuvent donner lieu à toutes les œuvres et à toutes les expressions de la terre.

 

Et pour finir, j’ai moi-même écrit une pièce sur le sujet et je vous en donnerai des nouvelles la semaine prochaine. Je précise ce qui m’a intéressé et que j’ai développé : une opposition que j’ai imaginée entre Daimon, mon personnage, et son fils Louis,(imaginaire)  qui représente dans la pièce la révolte de la jeunesse et des Indignés face à un monde politique pourrissant.

A suivre…

 

  

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.