Les Intelligences Aimables ne pleurent jamais.

Edna avait reçu un bon de 150 euros. Pour les soldes. Dans le magasin de son choix. Chic ! C’était mieux que la dernière fois. 100 euros à dépenser chez « Nos belles fripes »   où tout était fripé et pas beau. 

Elle sortit gaiement sans oublier son masque, ses gants, son foulard, son passeport sanitaire, son Bigphone antivirus. Elle envoya aussitôt un message au centre des sorties.

« Je pars de chez moi à 14h 15 pour aller directement au centre commercial afin d’utiliser mon bon d’achat de 150 euros. »

Il y avait un peu de soleil. C’était gai.

Elle monta dans une voiture automatique.

Le progrès !

Autrefois, on conduisait soi-même. On risquait la mort avec ces conducteurs distraits ou excités. Mais maintenant les voitures roulaient sagement toutes seules. Des voitures offertes par l’Etat. L’Etat aimait ses citoyens. Il les protégeait contre les maladies, la mort, l’ennui.

Quand elle s’assit dans la voiture, pour démarrer, elle lui parla :

-Bonjour Mina. Peux-tu me conduire au centre commercial du Bois fleuri ? J’y vais pour dépenser mon bon d’achat de 150 euros offert par le ministre du commerce équilibré.

Pendant qu’elle attachait sa ceinture, Mina lui répondit :

-Bonjour Edna ! Malheureusement, je ne peux pas démarrer aujourd’hui car tu as utilisé tous tes kilomètres. Il te faut attendre le mois prochain pour te déplacer.

-Quoi ? ...Mais… Je ne comprends pas…Le mois dernier…

Edna, soudain, cessa ses récriminations.

Il en coûtait cher de parler sèchement à une Intelligence Artificielle.

Qu’on n’appelait plus d’ailleurs des Intelligences Artificielles, expression humiliante, mais tout simplement, des « Intelligences Aimables ».

-Je n’avais pas l’impression…

L’intelligence Aimable lui parla sèchement.

-Descends de cette voiture. Tu ne pourras t’en servir que dans un mois. Fin de la communication.

-Mais, chère et aimable Mina, j’ai mon carnet de sortie et je me permets de te dire que le mois dernier…

Et pendant qu’Edna fouillait dans son sac, toute lumière s’éteignit et ce fut le grand silence de l’infini mécanique.

Il y avait combien de kilomètres pour aller à pied au centre commercial ?

Plus personne ne marchait dehors car c’était dangereux avec tous ces virus. Mais quand même, quelques-uns, parfois.  Et après tout, elle avait un bon !

Edna sortit de la voiture et se dirigea vers la ville. Ou plutôt ce qu’il en restait. La ville avait été déplacée sous-terre. Un immense travail qui avait pris un siècle. Maintenant, les Terriens responsables, comme Mina, habitaient dans de jolis appartements avec des fenêtres-écran. Tu changeais de paysage comme tu voulais. Des vues prodigieuses sur la montagne, sur la mer.  Dans ces conditions, pourquoi voyager ?

On pouvait cependant sortir quelques heures par mois seulement.

Edna vérifia son carnet de sortie. Elle n’avait pas respiré l’air depuis six mois ! Ça devait quand même lui permettre d’aller jusqu’au centre commercial !

Elle éprouva un sentiment d’agacement, vite réprimé car les émotions étaient désormais classées et comptabilisées. Via son supersmartphone. Il n’y avait que les gens gais qui pouvaient avoir des permissions, des cadeaux.

Elle eut envie de pleurer.

Comme c’était injuste !

Elle avait été gaie depuis plus de six mois, elle n’était pas sortie et on lui interdisait d’utiliser un bon offert par le ministère du commerce équilibré !

Non !

Elle se dirigeait d’un pas décidé vers le centre commercial quand elle entendit un buzz.

Un drone en forme de bestiole…(Non, de joli oiseau !)

-Où vas-tu Edna, N° 456387610000 ?????

-Oh ! Bonjour, joli drone poli ! (On ne disait plus policier.) J’ai reçu ce matin un bon d’achat de 150 miros  pour le magasin de mon choix et je ne peux y aller en voiture…

-Alors rentre chez toi. Tu choisiras sur écran et on te fera une livraison.

-Mais on ne peut plus sortir ?

-Non. De nouveaux virus nous envahissent depuis la planète Zegma.

-Un nouveau virus Zegma ?

-Oui. Il vaut mieux être prudent.

-C’est que…

Et là, elle éclata en sanglots.

Le drone poli lui tourna autour, calculant la masse d’eau qu’elle déversait sur son visage, car il avait une nouvelle application pour mesurer les larmes des humains, et ça pleurait ces choses-là. Comment la calmer ?

-Pour qui voteras-tu aux prochaines élections ?

-Mais pour le président, bien sûr, comme toujours !

-Le président qui ?

-Le président Avie !!!

-Très bien. Arrête de pleurer. Et si tu faisais un vote anticipé ? Tu pourrais alors faire tes courses.

-Mais vous l’avez mon vote anticipé ! J’aime le président Avie qui fait tout pour le bonheur de son peuple !

Et elle sanglotait, sanglotait…

Ne risquait-elle pas de détruire l’équilibre météorologique de la planète ?

Le drone poli s’envola.

Edna sentit un déplacement d’air derrière elle.  C’était Mina tous phares allumés. La portière s’ouvrit et elle entendit une voix suave lui dire.

-Monte Edna, je peux t’accompagner au supermarché.. Le président Avie veut que tu saches qu’il est très sensible à ton engagement pour un monde meilleur. Ton bon a été augmenté. Tu peux disposer de 200 miros pour acheter des T-Shirts « Vive le préseident Avie. » Tu pourras choisir la couleur ! Bonne courses ! On y va !

 

Il y eut un drame ce jour-là, sur cette planète parfaite.

Une voiture appelée Mina se planta sur un arbre, ce qui arrivait parfois, et sa passagère mourut. Une petite Edna.

 

Dans la grande salle où il travaillait à la réélection du président Avie, Bring triomphait. Chaque jour il avait un objectif. Être celui qui additionnait le plus de votes anticipés !

Et maintenant avec cette petite Edna il avait battu son copain Brong ! D’une voix, oui !

C’est alors que Brong entra , un grand sourire sur le masque.

-Hé non ! Raté ! Nous sommes à égalité !

-Comment ça !

-Un stupide accident !

-Encore !

-Elle pleurait trop…Et j’ai des ordres à ce sujet…

-Mais c’est toujours ce que tu me dis quand tu me piques des points !

-Demain sera un autre jour ! J’ai mes quotas, tu as les tiens ! Le jeu continue.

Et tous deux éclatèrent de rire.

 

Les Intelligences Aimables ne pleurent jamais.

 

 

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