Ariane Walter : "Welcome to New York": élégant, courageux et intelligent

 

Voilà un film très décrié. Par qui ? Voici quelques propositions :

1)      Les Ps qui face au marasme de leur parti, ne sachant à quelle planche s‘accrocher se disent « Peut-être DSK ! », et lancent une émission sur sa femme qui l’absout, même s’il a été méchant et font dire partout que c’est le meilleur économiste du monde. Et là ce film, zut !

2)      Les bourgeois clean qui ne supportent pas qu’on montre papa en train de faire de vilaines choses avec de vilaines filles (Surtout si elles sont canon !)

3)      Certains juifs qui ont pour mission stupide de voir de l’antisémitisme partout, même chez les criquets d’Australie.

4)      Les DSK et leurs amis.

5)      Les ennemis de Poutine.

6)      Les tenants de la VO du 11 septembre. Ceux qui trouvent immoral de mettre leur nez dans les affaires des chefs.

7)      Les chiens de garde au garde à vous.

8)      Et plus généralement tous ceux qui aiment bien décréter qu’un film est nul surtout sans l’avoir vu parce qu’ainsi ils se rangent dans la catégorie des gens bien pensants. Tous les films qui défilent sur nos écrans regorgent de massacre à la tronçonneuse, de viols sous tous les angles, de vulgarités et de violences innommables. Mais là on ne dit rien.   Et « Welcome to New-York » est un navet vulgaire avec des scènes d’orgie insupportables, une merde totale qu’il faut interdire !

 

J’ai dépensé sept euros pour savoir ce qu’il en était. Ne proposant ici que ma petite opinion. Du moins, c’est la mienne et j’ai vu le film.

 

Je dirai tout d’abord que le titre est à l’image de ce film, certes inabouti, non sans défauts, mais élégant, courageux et intelligent. Intelligent. Voilà une qualité assez rare dans notre monde pour qu’on en jouisse dès qu’elle s’agite. J’aime  le titre, « Welcome to New-York », qui n’est qu’une bannière de bienvenue dans un aéroport mais qui, bien davantage,  a des échos de tragédie grecque.  Ironie d’un destin qui va jouer à abattre un homme dont l’ubris l’a provoqué.

Pourquoi avoir présenté Depardieu en interview, avant le film ? Et si c’était Ferrara lui-même qui expliquait les tenants de son œuvre. ? Est-ce lui qui dit : « Je me méfie des politiques. Je suis individualiste, anarchiste. »  Il n’aime pas DSK.  Mais a-ton besoin d’aimer un personnage pour le traiter? Depardieu-Ferrara utilise alors le célèbre paradoxe du comédien de Diderot : « un comédien est-il sincère ou compose-t-il sans cesse » ? La réponse retient en fait les deux solutions. Depardieu a besoin de « sentir », pour dire ensuite que quand il fait pleurer, lui rigole. Ainsi est posé le problème de l’abandon aux émotions et de la froideur nécessaire du créateur.  Ferrara va-t-il s’abandonner ou prendre ses distances ?

Vient alors le générique. Une musique lente et mélancolique, « O beautiful America », pose  ce qu’est devenu un rêve de pionnier. On voit Lincoln, les premiers héros américains, puis de l’or, des billets sur des machines qui tournent sans cesse. Un coup d’œil au pyramidion de l’obélisque de Washington que des ouvriers réparent, rappelle un épisode. Il a été déstabilisé lors d’un tremblement de terre survenu au moment même où le juge libérait DSK, l’obligeant à interrompre la séance ! Vous vous en souvenez ? Incroyable évènement !

Ainsi donc Ferrara pose son décor : celui d’un pays, autrefois idéal démocratique, et qui se trouve à présent dirigé par le monde perverti de la finance. Nous entrons, en effet, dans les bureaux luxueux et feutrés, au cœur  même du FMI, l’un des plus grands organismes financiers de ce temps.

 

Parlons de Ken Kelsch, le directeur de la photo de ce film. Il a fait un travail admirable. Il a créé plusieurs cercles de l’Enfer. C’est un film sombre, en effet.

Le premier cercle est celui des hôtels et des filles. Tons ambrés, lumières tamisées. Luxe, calme et volupté. Reflets de vitres et de miroirs… Le second cercle est celui de la prison avec des tons gris, froids. Le troisième cercle est celui de Tribeca. Faisons une parenthèse à ce sujet. C’est évident un des points forts de « Welcome » . Avoir filmé dans un lieu dont on a tant parlé. Dont Simone, la femme de Devereaux, rappelle aussitôt le prix : 60 000 dollars par mois ! Mais qui se révèle un puits  mal éclairé, « sombre »  dit-elle, glauque. C’est là, dans une sorte de descente aux enfers, que Devereaux va affronter, dans trois scènes très puissantes, celle qui est le fantôme d’un rêve, d’un passé défunt. Celle qui a voulu changer un homme qui ne voulait pas changer. Un quatrième cercle, toujours dans le loft de Tribeca, empruntera des lumières à l’écran d’un film et à la ville, couleurs artificielles qui ponctueront le dernier affrontement. Certains ont dit que les dialogues étaient  nuls. J’y reviendrai in extenso. Ce sera à vous de juger.

Parlons ensuite de la musique. Ce film est un long couloir de silence ponctué de quelques airs doux, de rumeurs de la ville, de cris de sirène et dans la dernière scène où il est question de religion, de cloches d’église. Là, encore, une bande son discrète, sobre et élégante.

 

Mais passons au sexe. La première demi-heure présente quatre scènes explicites. Sûr que ceux qui n’aiment pas ça doivent souffrir ! Certains disent qu’elles sont porno. Je ne sais pas quel genre de film porno, ils regardent ! On peut parler, en ce qui concerne l’image, d’érotisme flambant, genre « Empire des Sens » ou, en mieux, Emmanuelle. Femmes magnifiques, décors de luxe, dessous élégants et avec elle de gros porcs, si vous voulez, ou tout simplement des hommes à qui le fric permet une domination totale sur les plus belles femmes du monde. Un fantasme que certains réalisent. Oui, je peux dégrafer ton sous-tif, baisser ta culotte, te caresser la chatte, te tapoter les fesses, me faire sucer, te pénétrer, te secouer, jouir et hurler, tout ce à quoi tout homme rêve quand il voit passer un corps de femme. Certains se l’offrent ou s’en gavent.

Les quatre scènes sont différentes.

La première, dans le bureau de Devereaux, montre comment se traitent les affaires. Un Français vient lui présenter les mesures de protection auxquelles il va être obligé de se soumettre en tant que candidat à la présidence de la république française. Mais Devereaux écoute à peine et lui fait envoyer une fille qui s’asseoit sur ses genoux . Le Français se défend :

-Je travaille

Et la fille répond :

-Je travaille aussi.

Vient ensuite la fameuse scène où Devereaux arrive à l’Hôtel Carlton, joli clin d’œil, où des amis l’attendent dans sa chambre avec quelques prostituées. On sait que dans la réalité cette scène a existé et que des amis du Carlton, le vrai, la veille de l’évènement Nafissatou, avaient traversé l’Atlantique pour lui amener des filles. Personnellement c’est cette situation que je trouve obscène, bien plus que la scène qui la représente, qui  se passe en effet sous des flots de drogue et de chantilly. Qui n’a pas joué à la chantilly et au chocolat leur jette la première pierre ! Mais on croirait que les critiques de ce film sortent du couvent des oiseaux émasculés. Passons.

La troisième scène est esthétiquement très belle. Deux jeunes Russes sont amenées dans la chambre de Devereaux, (rappel de cette femme mystérieuse qui a passé une partie de la nuit avec DSK et que Ferrara traite autrement.) Encore un fantasme masculin : deux filles se caressent  et on regarde, on touche, puis on entre dans le jeu. Les corps, les dessous, les lumières, tout reste élégant jusqu’à ce que Depardieu révèle une nouvelle fois ce corps difforme et monstrueux qui est le symbole d’une auto-destruction. Il jouit en grognant, ce dont on a beaucoup entendu parler, oui, des hommes jouissent en gueulant, on découvre.  Il le fait rapidement ce qui lui vaut un : « C’est déjà fini, papy ? »…

Dans le couloir de l’hôtel, les deux filles  sortent en riant et en s’embrassant. Elles croisent un père avec ses deux enfants qui les serre contre lui. Que deviendront ces enfants ? Seront-ils des kapos soumis du système ? La fille paiera-t-elle ses études en se prostituant dans le même hôtel ? Qui sera sauvé ?

Vient ensuite la scène attendue du viol de la femme de chambre. Puisque c’est le choix que fait Ferrara. C’est un viol. On sait que la justice a tranché autrement. Là encore le générique le rappelle :

« Dans l’affaire judiciaire ayant inspiré ce film, les poursuites ont été abandonnées après que le procureur a conclu que le manque de crédibilité de la plaignante rendait impossible de savoir au-delà du doute raisonnable et quelle que soit sa vérité, ce qui s’était passé lors de la rencontre dans la suite de l’hôtel. »

Diallo aurait en effet menti lors de son entrée sur le territoire… Mais DSK n’a-t-il pas menti lorsqu’il a prétendu qu’il n’y avait eu aucun rapport entre cette fille et lui ? Avant que l’on ne trouve du sperme jusque sur les lustres ?  En quoi, lui, est-il crédible ?

La scène du viol est brève. Un seul angle. Devereaux est de dos, nu, toujours énorme et lourd. La femme de chambre est à genoux , cachée et se défend. Corps blanc maladif contre peau noire et  je ne peux dire à quel point cette scène a éveille en moi le souvenir de tout un système colonial impitoyable. Je veux, je prends, crève. Où est l’obscénité ?

 

La partie la moins intéressante du film est celle de la prison. Ferrara s’en fiche. Depardieu ne joue rien. On a même une scène ridicule où un noir tourne autour de Devereaux. Le film marque le pas jusqu’à l’arrivée de Simone, interprétée par Jacqueline Bisset. Actrice remarquable, faisant une superbe composition.

Tous deux s’installent à Tribeca où va se jouer le huis-clos entre homme et femme, tour à tour maître et esclave, passé et présent, rêves et réalités, mensonges et vérités.

 

 Les voilà dans un loft obcur, encombré de cartons. Elle, qui a de l’argent. Elle évoque tout de suite le prix de location du loft. Elle a sorti un million de dollars le matin même. Femme dure qui cingle :

-Tu as discuté avec des co-détenus ? Ils pourraient peut-être devenir premier ministre ?

Qui l’humilie. :

-D : Ma vie a éclaté dans tous les sens.

-S : Ta vie a manqué absolument de sens depuis que tu es venu au monde. Tu sais ce que c’est qu’un homme ?  Il s’occupe des conséquences de ses actes…

Il a alors des défenses absurdes de gamin. Non, il ne l’a pas violée. Il s’es simplement branlé contre sa bouche !!

Dans cette première scène, Devereaux se soumet,  dit sans cesse merci à cette femme qui l’a déjà sauvé, non sans se défendre. Il est malade. 

-Tu sais que je suis sexuellement dépendant. 

Lui, veut la toucher elle s’y refuse à plusieurs reprises, jusqu’au moment où se lit tout à coup dans son regard, capté au-dessus d’une épaule massive qui la cache, un bref moment, cet amour immense pour cet homme. Il la serre alors vivement dans ses bras :

-C’est toi qui m’aides.

-Avec tout mon amour depuis toujours. J’ai besoin de sentir ton corps. C’est pour ça que je suis restée… C’est ce que font les hommes. Ils nous imprègnent de l’odeur de leur corps.

Puis elle se détache. Le temps de l’amour est fini.

 

Le récit est alors interrompu par deux autres aventures de Devereaux. Avec une jeune métisse et avec une  journaliste qui évoque  Tristane Banon. La jeune journaliste pose comme première question : « Pourquoi vous avez perdu la cassette Mery ? » Il s’en suit une scène de tentative de viol qui est pour moi la plus impressionnante. Réaliste avec ce déchaînement de puissance auquel une femme a du mal à résister.

 

Puis recommence l’affrontement de Tribeca.

Dans des jeux d’ombre, de miroirs, d’escaliers, ce sont les deux condamnés de « L’enfer, c’est les autres. »

-D : (qui ne s’occupe de rien) : ils ont dit quoi les avocats ?

-S : Ils parlent de tes crimes.

-D : Depuis quand suis-je coupable ? Tu es furieuse parce que je n’ai pas voulu enfiler ton petit costume. Tout le monde sait ce que ta famille a fait ! 1945 ! Grande année !

 

Venons-en à l’accusation d’antisémitisme qui est faite au film.

1)      Dans une scène qui se situe au début, lors d’un repas, un homme remercie Simone pour ses dons à Israël. Si ceci est antisémite, il faudra qu’on m’explique pourquoi ! Que la femme d’un candidat à l’élection présidentielle aide Israël qui est un grand acteur de la politique internationale, sans doute par l’intermédiaire du CRIF, comme par celle de l’AIPAC aux Etats -Unis.  Cela signifierait donc que la politique en général, avec ses dons en période électorale, est antisémite ! Quant à la critique de Devereaux, sur la critique des fortunes qui se font pendant les guerres, on voit qu’elle vient dans un moment d’exaspération. Que l’homme qui est accablé de reproches veut reprendre la main et cherche l’insulte, qui fera le plus mal, puisque lui est déshonoré, il cherche son déshonneur à elle !

2)      Mais cette équation juif=argent est paraît-il antisémite… Vous avez fini de vous palucher, les gars ? Il va falloir vous calmer. Vous allez contre vos intérêts, là. Il faut réfléchir.

Autre beau dialogue :

S : Je voulais t’aider à changer.

D : Je ne pouvais pas. Je ne le voulais pas. Je ne veux pas ! (Et face caméra.) Qu’ils aillent tous se faire enculer !

Devereaux n’échappe pas à un psy envoyé par sa femme :

-P : Que ressentez-vous à propos de votre vie ?

-D : A peu près rien. Je ne sens rien. Je ne me sens pas coupable.

-P : Je peux vous aider.

-D : On ne sauve jamais personne. Pourquoi ? On ne veut jamais être sauvé.

 

La dernière scène est une réflexion face à la nuit, ses bâtiments, ses lumières sourdes, sirènes , cloches d’église dans le lointain. Les yeux levés vers des buildings qui masquent le ciel évoquant  pour moi un des premiers vers de Baudelaire, malheureux pensionnaire, échappant à la cour de sa prison, en regardant « le ciel carré des solitudes. »

 

Des femmes de ménage défilent avec des pancartes « Les gens ne sont pas votre propriété. »

Devereaux évoque sa chute aux enfers.

-C’est ma faute. Comme tout le monde. Depuis mon enfance, mon esprit a été rincé. Du berceau à la tombe. Je n’ai pas de religion. Sinon, j’aimerais dire cela : « Quand je mourrai, j’irai embrasser le cul de Dieu…Mon premier Dieu, je l’ai trouvé à l’école : l’idéalisme. …Croire que tout sera possible. La faim dans le monde…Une répartition des richesses.. Les hommes sages sont réconfortés de reconnaître leurs limites…

 

Simone revient, son visage déformé et vieilli sous le jeu des néons . Dernière passe d’armes :

-D- :Une fois de plus ,je vis sous tes ordres . J’ai été humilié face à ce putain de psy ! ..Sophiste. Pédant. Au fil des ans, morceau par morceau, tu as réussi à ce que je me haÎsse moi-même….Je suis le monstre et tu as sauvé le monde ?...Tu m’as épuisé. Le contraire de l’amour, c’est l’indifférence et tu m’as amené à ça.

Et le film se termine sur un regard d’enfant face public…

 

Tout film peut plaire ou déplaire. La variété des goûts humains est immense. Celui-ci n’est pas sans défaut, longueurs , impression de décousu, le fait divers comme un parpaing à la cheville.  Pour ma part, ayant souhaité vous faire un compte-rendu, le plus exact  possible  de ce que j’ai vu, entendu et ressenti, j’y ai découvert  une dénonciation d’une époque que symbolise Devereaux : difforme, à la fois puérile, inconsciente de ses fautes, violemment dominante, criminelle.

J’y ai vu un affrontement entre ces deux dominants que sont les hommes et les femmes qui se déchiquettent dans leur passion, l’un utilisant l’autre à tour de rôle.

J’ai senti, comment, s’inspirant d’un fait divers, ô combien connu, Ferrara l’a dépassé pour atteindre à une sorte d’universalité liée à cette nature humaine jouissive, violente,  amorale, où le Mal s’excuse, où chacun est coupable tout en se disant innocent.

Les moyens de l’art y sont beaux. Le désir de justice est présent.

Obscène ?

Pour moi, ce qui est obscène, ce n’est pas la représentation de l’obscénité mais sa nature même.

-Est obscène la domination de la finance sur les hommes.

-Est obscène le commerce qui ne se soucie d’aucune morale.

-Est obscène le choix du Qatar pour la coupe du monde et la mort des travailleurs qui y sont sacrifiés.

-Est obscène la coupe du monde du Brésil dans un pays qui a besoin d’aider son peuple.

-Est obscène le mensonge permanent de la vie politique. Le mensonge permanent de la presse propagandiste.

-Est obscène l’abandon de notre monde à sa destruction en dehors de toute politique constructive.

 

Quant à Madame  Sinclair et à M. DSK, je ne les trouve pas mal traités dans ce film.

Elle n’est pas seulement une femme autoritaire et ambitieuse, elle est aussi une victime qui vit les dernières heures d’un immense amour, emportée dans une immense humiliation.  Elle est d’une grande dignité dans ses petites défenses.

Et DSK , porté par le regard d’enfant de Depardieu, qui implore une indulgence qu’on ne lui accorde pas, est bien au-dessus du personnage cassant et plein de morgue qu’il nous donne à voir.

 

Merci Monsieur Ferrara, pour le courage d’avoir abordé un sujet où  vous prenez parti contre des ennemis redoutables, oui, au risque de ne plus avoir de carrière dans le monde de l’art.

 

Quant à Cannes qui refuse votre film et présente sur son tapis rouge des filles qui exhibent  leurs seins et leurs culottes, belle morale, en effet !

 

 

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