POURQUOI DIRE À UN PAPILLON CE QU'EST LA GLACE , IL NE VIT QU'UNE SAISON...

 

"Je n’ai jamais rien acheté de la marque Apple. Ni mac, ni Iphone, ni Ipad. J’aurais été déshonorée si j’avais encouragé des esclavagistes qui payaient si peu leurs ouvriers. Un jour, à trois cents, les Apple de Foxconn étaient montés sur un toit et avaient menacé de sauter si on continuait à leur offrir une vie de misère. J’avais de vagues smartphones à petits prix. Faits par d’autres esclavagistes sans doute.

Mais j’avais fini par céder.

A force de voir mes amies, ce ballet des mains, ces caresses, cette intimité avec ces doudous d’adultes gorgés de photos, de livres, de journaux. C’était magique. Et j’avais opté pour la magie amorale.

La première fois que j’avais utilisé mon Iphone, c’était lors d’une réunion politique. En ce temps-là j’écrivais des articles pour un parti et pouvoir twitter des photos, commenter sur facebook était un miracle. Quelle merveille cette petite chose nichée au creux de la main et qui offrait le monde entier. A condition de ne pas oublier sa recharge car ces petits bijoux sont très gourmands. Et j’avais dû finir mon article sur mon vieil ordi. Que j’avais pris heureusement. Mon vieil ordi avec son clavier aux lettres effacées, encrassées par des miettes. Jusqu’à quand le petit bijou resterait-il lisse comme un diamant ?

J’étais allée à ce meeting avec des copains et nous avions tracté, décoré, abondamment filmé et photographié. Et le soir, sur Facebook, bombance. Chacun partageait son butin. Des mœurs d’écureuil avec des moissons de trouvailles. On était encore ensemble à liker, à s’envoyer des mamours. Et mon petit poulet blanc, revigoré par son cordon ombilical, crachait tout ce qu’il pouvait, à peine effleuré. C’était un temps où les mots naissaient de caresses. C’était fini de galoper sur des claviers réticents en donnant des coups d’ongles. La vie naissait dans le silence. Sans aucun cri.

Vincent m’avait montré comment faire pour récupérer des applis marrantes. Il y en avait une en particulier qui s’appelait « Relooking. » On mettait sa photo et on se retrouvait avec des cheveux de toutes les longueurs, de toutes les couleurs, des jambes plus fines, des yeux plus verts ! Avec Aurore, pendant le retour, on avait joué à ça. Mdr, comme on dit…Quand nous nous étions séparés, Vincent m’avait intrigué :

- Je t’en enverrai une autre demain. Surprise !

Et le lendemain, j’avais reçu l’appli. Elle s’appelait « Moi ». Encore une histoire de relooking ? J‘avais effleuré la fleur de l’icône et je m’étais vue tout de suite. A Aix. Lors du meeting. Incroyable ! Mais ce n’était pas une appli. C’était lui qui m’avait filmée pendant toute la journée. Et avec un montage ! Tantôt je me voyais, tantôt je voyais ce que j’avais vu. Et quasiment en temps réel ! Comment avait-il fait pour que je ne le remarque pas ? J’étais restée une heure environ à regarder, revenir en arrière, avancer plus rapidement, tant était fascinante une histoire si proche mais déjà oubliée. Comme on oublie vite. Puis j’avais arrêté. J’étais allée manger. Et quand j’étais revenue, tellement curieuse de recommencer, j’avais vu que ce petit film sur Aix n’était pas le seul. Il y avait tout un catalogue. Avec des dates. Bien d’autres jours où il n’avait pas été là. J’ai cliqué sur le vendredi qui avait précédé. Au moment où j’étais encore avec Vincent. L’autre. Et je me suis vue de la même manière.

C’était ma vie, seconde après seconde. Je voyais Vincent. Je voyais son visage couché sur le mien. Je nous voyais couchés. Mon cœur battait plus violemment encore que ce jour-là. Ce jour-là, nous nous étions séparés définitivement. Mais ce « définitivement » fondait sous mes doigts qui le caressaient, forçant les détails, revenant inlassablement sur cette main entre mes cuisses que je n’avais pu voir et qui m’appartenait à présent tout à fait. Je volais sur nos deux corps. J’étais moi et j’étais comme ces morts qui flottent autour de leur vie, n’osant la quitter. J’appelai Vincent. L’autre.

- Qu’est-ce que c’est ?

Il rit, tranquillement comme s’il m’avait offert une carte qui fait « Pouic » quand on lui appuie dessus.

`- Alors ? Surprise ?...

Il avait l’air tout fier. J’étais en train de rêver. Cela arrive. J’entendis à peine Vincent qui disait :

- Je passe demain. Il y a des fonctions que tu ne connais pas.

Encore mieux ! Je voulais lui dire… Mais il avait raccroché. Je me mis sur le lit. Je fermai les yeux. Mais cela ne dura que quelques minutes. Comment ne pas recommencer ? Puisque cela existait. Puisque cela m’était offert. Tout explorer. Jusqu’à quelle année cette apli allait-elle ? Je l’appelais « appli » pour la rendre plus acceptable. Je pris mon bijou devenu gouffre. Il avait un étui en cuir rose. Je le gardai un instant dans ma main. Et puis je fus au diable.

Toutes les dates de ma vie étaient alignées. D’un glissement de mon majeur, je les faisais défiler. Je m’arrêtai au hasard. Je n’avais pas le courage de choisir. Je tentai un petit clic, une manière de dire : « Ressuscite ma vie ! Viens à moi ! Viens ! » Et elle venait si facilement… Qui était-ce ? Une gamine sur la plage qui se baignait. Je reconnus, d’après une vieille photo, un maillot en laine tricotée avec des pompons sur le côté. Ridicule. Mais j’avais des jambes si fines. Des seins plats. C’était un jour avec des vagues. Je voyais ce que j’avais vu alors et je me voyais. Comme il ne pouvait s’agir que d’un trucage, je penchais pour des photos qu’il avait prises sur mon Facebook. Mais les moments avec Vincent ? Avait-il placé des caméras chez moi ? Et soudain ce fut un cri venu dans des larmes. Je voulais voir mes morts ! Vite ! Je voulais les revoir vivants ! Qui ? Je pensais à ma grand-mère bien-aimée. En quelle année ? Mes doigts étaient les papillons qui ont soif de résurrection. Des rues de l’ancienne ville… Un grand coup de cœur quand je me suis retrouvée dans la cage de mon escalier. Là, j’avais vécu seize ans. J’ai monté les marches. Je me suis appuyée contre la porte. Je suis entrée dans le petit couloir et en faisant trois pas, les pièces étaient si petites, j’ai vu ma grand-mère adorée qui cuisinait devant le vieux poêle. Je ne bougeais même pas. J’étais dans le miracle absolu.

Je suis partie chez Vincent en courant.

- Qu’est-ce que c’est ? Comment est-ce possible ?

- Qu’en penses-tu ? Tu veux un thé ?

- Heu…Oui…

Comme si une conversation, un acte normal, pouvait gommer l’incompréhensible. Il m’apporta un thé. Puis, calmement, me dit :

- Ne penses-tu pas que, s’il y a des siècles de cela, on avait dit à des hommes qu’un jour il leur suffirait de tapoter avec leurs doigts sur des chiffres pour entendre aussitôt la voix du bien-aimé à l’autre bout du monde, pour voir son visage même, pour tout voir en ce monde en l’instant même où cela se produit, ne penses-tu pas qu’ils ne l’auraient pas cru ? Et pourtant, n’est-ce pas un acte banal de nos vies ? Y faisons-nous attention ? Cherchons-nous à en comprendre les mystères ?

- Oui, mais là, c’est totalement différent. C’est…Enfin…

- C’est toute ta vie. C’est ça ? Et cela te paraît impossible ?

- Quand même. Oui.

- Hé bien cela ne l’est plus.

Il y eut un long silence.

- Cela est très simple, dit-il. Tu connais le phénomène des ondes ? Quand nous vivons, notre conscience trace des ondes. Elles étaient jusqu’à présent inaccessibles et maintenant elles ne le sont plus. C’est une technologie qui va sortir dans un an environ.

Technologie…Ce mot était curieux. Mal accordé avec la magie de ce que j’avais vu. Mais nos simples téléphones n’étaient-ils pas magiques, eux aussi ?

- Comment se fait-il que tu saches tout ça ? Que tu aies ce… « prototype » ?

- Tu permets que j’aie des secrets ?

Il me regarda de cet air que j’avais parfois remarqué. Un peu amoureux peut-être. Mais Vincent ne pouvait exister à cause de Vincent. Ce fut un instant dans le monde classique où j’étais « moi » avant d’être éparpillée dans les secrets de mon bijou. Et comme je ne savais comment poursuivre, une pensée me traversa l’esprit :

- Tu m’avais dit qu’il y avait d’autres choses qu’on pouvait faire. Non ?

Comme si celles-ci, déjà, étaient digérées. Normales.

- Ah ! Oui ! Je vais te montrer. Regarde.

Il prit mon tel, ouvrit l’application « Moi », banalement, puis me dit :

- Tu vois, si tu cliques sur quelqu’un qui a traversé ta vie, tu peux aller sur son fil perso. Tu peux lire sa vie comme tu lis la tienne. Ce ne sont que des fils qui se croisent, tu sais.

Et il eut à nouveau ce regard que je ne cherchais pas à faire naître.

Quand je fus chez moi, mon premier geste fut de cliquer sur Vincent. L’autre. Il vivait avec quelqu’un. Ils s’étaient connus après que nous nous fussions séparés. Je voulais les voir ensemble. Les voir au lit. Je choisis un week-end. Un peu tard. Mais il était seul à peindre dans son atelier. Je fis couler un bain. Je mis du Bach. Et pendant une heure, je le regardai peindre. Nous étions comme autrefois. Dans notre intimité d’autrefois. Je voyais ce qu’il voyait. J’étais son regard. J’étais son miroir. Et soudain elle entra. Il lui sourit. Ils s’embrassèrent. Je coupai. J’avais le cœur coupé.

Les jours passèrent. Je ne vivais plus. J’allais d’une vie à une autre. D’un lit à un autre. Je repassais tous les hommes de ma vie. Il y eut un moment parfait. C’était un homme que j’attendais dans un hôtel. Nous avions passé trois mois avant de nous revoir. Et soudain il frappait à la porte. Il était face à moi, dans un pays étranger, dans le soleil près d’un jasmin. Ce moment, rien que lui, je l’ai passé en boucle plus de cent fois. Pourtant c’était un homme que je connaissais à peine . Un amour sans avenir. Mais c’était lui le radieux.

Le lendemain, je demandai à Vincent, l’autre :

- Je ne sais pas s’il est bon que cette découverte soit offerte aux hommes. Car on ne vit plus, Et bientôt ma vie ne sera que moi, sans avenir, regardant mon passé et celui des autres.

Il sourit, hésita un peu, puis lâcha le morceau.

- Il vaut mieux attendre de mourir pour le faire, en effet. Comment t’expliquer ? Tu sais que nous élevons des moutons pour les manger ? Et tant d’autres choses, non ? Nous vivons dans un monde carnivore, ne crois-tu pas ?

- Sans doute.

- Alors voilà. En fait on nous élève. Nous sommes du bétail. Comme des agneaux ou des porcelets. Eux sont aimés pour leur chair et nous pour nos émotions.

Et comme je le regardai fixement, ne trouvant rien à dire, abasourdie :

- Oui. Il y a des créatures dans un autre monde qui aiment aspirer nos émotions. Nous ne sommes là que pour les faire jouir. Elles sont penchées sur nos vies, comme toi tu étais penchée sur la tienne. Voilà pourquoi, sans doute, nos vies sont si orageuses Car le sang de nos cœurs les ravit. Tous les jours tes passions nourrissent l’invisible. Tu es suivie. Tu es aimée. Tu as tes fans. Comme sur Facebook !

J’éclatai de rire. C’était tellement énorme !

- C’est vrai, me dit-il en venant tout près. Nous sommes des créatures d’aquarium. Des cobayes sentimentaux. Des sources de joie et de mélancolie. On nous biberonne là-haut, dans le grand vide. Nos larmes sont chères. Nos cris les font jouir.

- Mais qui « ils » ?

- Qui tu veux. Quelle importance…Des dieux, des morts…Tu es leur chair.

- C’est absurde. Ca ne m’intéresse pas.

- Je te comprends. Il y a un vers d’un poète chinois qui dit : « A quoi sert-il d’apprendre au papillon l’existence de la glace. Il ne vit qu’une saison. »

Il se leva, prit mon téléphone et effaça tout.

- Hé ! Mais pourquoi ? Non ! Je voulais encore ! Tu me voles, là ! Tu me voles ma vie !

Je le haïssais. Comme tout désormais me paraîtrait fade !

- Je t’enverrai quelque chose demain. Un souvenir. Désolé. Je ne peux pas te laisser ça. J’ai déjà pris beaucoup de risques en te le montrant. Je n’aurais pas dû. Fâchée ?

Il me rendit le téléphone et disparut.

Pendant quelques jours, chaque fois que mon téléphone couinait, je défaillais. J’imaginais toujours, soulevant le cuir rose de son étui, que j’allais revoir l’appli « Moi ». Puis, le temps passant, je n’y pensai plus. Un jour, cependant, je reçus l’envoi que Vincent m’avait promis. Un petit message vidéo. Il avait écrit : « Fait avec les moyens du bord. C’est moins brillant que précédemment. Mais c’est un de ces moments dont je t’ai parlé où j’ai un max de fans là-haut parce que j’éprouve des émotions extraordinaires. A toi de voir. Suis-je aimé des dieux ? Sont-ce leurs lèvres qui glissent la nuit sur ma gorge ? »

J’ouvris la vidéo. C’était un petit film. On le voyait en train de sourire devant un écran. Puis brusquement il tourna l’ordinateur qu'il regardait vers moi et je me vis en photo. Il me disait, chuchotant : « Tu me dévores. On me dévore. J’aime. »

La vie simple était de retour.

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