Ariane Walter
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Billet de blog 26 oct. 2021

Parfums

Ariane Walter
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Parfums.

Un Roi rêvait à une fille qu’il avait rencontrée au bord de l’eau.

C’était le matin même. Elle était venue se baigner. Elle n’avait pas un beau visage. Elle parlait fort. Ce furent ces défauts qui retinrent tout d’abord son attention. Puis elle se mit nue. Et la beauté la plus confondante parut. Son corps était admirable. Toutes ses formes étaient parfaites. Les seins, la taille, les fesses, les jambes, la finesse des doigts, la triangle de son sexe, semblaient le dessin d’un maître. Rien ne pouvait aller au-delà. Le Roi se disait : « Si je n’avais connu cette fille qu’habillée, jamais je n’aurais pensé qu’elle était la plus belle femme du Royaume. »

-La plus belle femme du royaume n’est donc pas la Reine ?

C’est la reine, son épouse, qui lui posa la question. Tous deux s’aimaient mais restaient libres dans leurs amours. Ils en avaient décidé ainsi.

-Je préfère, lui avait dit la Reine, apprendre de votre bouche avec qui sont vos nuits plutôt que d’une bouche que je n’aime pas et qui cherchera au plus vite mon oreille, pour me blesser.

-Ne soyez jamais blessé, lui avait dit le Roi, des femmes que je pourrais aimer. J’ai un cœur à aimer toutes les femmes. J’ai un cœur à aimer. J’aime la vie. J’aime le monde. J’aime la beauté. Mais l’amour que je vous porte, tant vous êtes chère à mon cœur, vit pour toujours dans un ciel que rien n’altère. Et voyez comme est la vie, si complexe, ne cherchons pas à la simplifier, au moment où je vous parle de cette fille, au moment où je jouis de son souvenir, le fait de le dire à vous, de vous voir dans ce charme qui toujours me prend, est une autre forme de bonheur.

La reine sourit mais la jalousie est l’ombre naturelle de l’amour.

On ne sépare jamais les ombres de leurs corps.

-Souhaiteriez-vous avoir du plaisir avec cette fille ?

Le Roi, à l’intonation, à l’attente de la réponse, comprit qu’il fallait mentir.

-Non. La voir m’a suffi. L’avoir me décevrait.

Dès le lendemain il fit chercher la paysanne. Il la fit conduire dans un palais. Il la fit baigner et l’observa une nouvelle fois. La splendeur de ses formes comme celle d’un chef d’œuvre le saisit à nouveau. Il ne pouvait y avoir d’accoutumance, de régression. Il se souvint d’un tableau que possédait un de ses cousins. Un paysage, une montagne dans les brumes, sujet banal mais traité d’une finesse et d’un équilibre qui jamais ne se voyaient ailleurs. Chaque fois qu’il allait chez ce cousin, le prince de Milin, il se rendait aussitôt dans la salle du tableau. Le cœur battant, comme pour une rencontre d’amour. Et là, chaque fois, il s’inclinait devant cette perfection car chaque fois elle était au-delà du souvenir. La perfection des formes avait inventé une puissance qui avait créé des ondes. Et ces ondes venaient à lui, le traversaient, le possédaient jusqu’à l’extase.

Il eut envie de toucher ce corps. De nuit. Dans l’obscurité absolue. Pour que ce corps reste détaché de ce visage qui manquait de charme. Il y pensa. Il renonça à cette idée. Il y repensa. Jusqu’à ce que cette idée l’essouffle.

Il choisit une chambre dans le palais des cercles du Ciel.

Quand il entra, la devinant à peine au centre de la pièce, il fut aussitôt arrêté par un parfum. Non pas un parfum. Une odeur. Quelle ? Il ne put avancer tant qu’il n’avait la réponse. Et soudain il la reconnut. C’était l’odeur de ces fleurs qui poussent au printemps près des roseaux. Les ciléas. Il l’avait sentie sans s’en rendre compte quand il avait vu cette fille pour la première fois. Il se dit que désormais cette odeur serait liée à elle pour toujours.

Il s’avança vers ce corps parfait. Il n’avait qu’à tendre la main vers ces seins, ce ventre qui l’avaient fait se tordre dans son lit des nuits entières. Mais non. Il ne le fit pas.

C’était inutile. Il était au cœur du secret. Ce parfum était le secret. Pourtant...

Il tenta un moment de glisser sur la douceur mais la douceur fut muette. Une fille terrorisée.

Mélancolique de cet échec, il voulut en parler à la reine.

Ce jour-là, elle était dans la chambre des parfums. Elle avait ce goût. Elle les composait. Elle en créait d’admirables. Un jour, toutes ces fioles seraient jetées, écrasées dans un fossé. Un jour de guerre et d’adieu. Mais ce matin, dans la fraîcheur du jour, elle était là, la fraîcheur même, accueillant dans un sourire, tournant la tête, heureuse de le voir, cet homme qu’elle aimait.

-Je viens d’inventer un parfum ! Venez ! Tenez ! Dites-moi ce que vous en pensez !

Le Roi respira et pâlit. C’était le parfum du bord de la rivière. Le parfum des roseaux, de l’eau, du désir, des ciléas blanches.

-Alors ?

Elle ne lui laissa pas le temps de répondre.

-C’est l’odeur que vous avez sentie lorsque vous m’avez vue pour la première fois. Cela fait des années que je la cherche et l’autre jour, lorsque je me promenais au bord de la rivière, je l’ai reconnue. J’ai voulu la reproduire. Est-elle exacte ?

Et ce souvenir lui revint. Il avait rencontré la reine dans des circonstances identiques à celles de cette fille. La reine n’avait été qu’une fille que l’on rencontre au bord de l’eau. Mais ne cherchons-nous pas, dans nos amours, à reproduite exactement les mêmes moments ? A rencontrer les mêmes personnes ? La reine, certes, avait un très beau visage et son corps ne valait pas celui de la fille. Mais la beauté ce jour-là, au bord de l’eau, sur la rive des ciléas, deux fois avait été au rendez-vous. De deux manières différentes.

Le roi lui dit, stupéfait :

-Vous avez raison. Je le reconnais. C’est le parfum de notre rencontre.

Elle poursuivit :

-Je vous dois un aveu. Il concerne aussi un parfum. Voici ce qui m’est arrivé. L’autre jour j’ai rencontré un homme. Ne me demandez pas où. Cela n’a aucune importance. Quand il s’est approché de moi j’ai senti que je l’aimais. J’ai été troublée d’une violence rare. Je souhaitais qu’il me saisisse, qu’il m’emporte, qu’il me dise ce que les hommes ne disent qu’une fois dans leur vie. Et cet homme je le regardais et je me disais : « Pourquoi ? Qu’a-t-il ? » Et soudain j’ai compris. J’ai analysé son parfum. Il portait un vêtement de cuir qui était rehaussé d’une odeur de lierre et de mousse. Une odeur de sous-bois. Et je me suis souvenue que la première fois que je vous avais vu vous portiez ce parfum. Je l’ai reconstitué d’ailleurs, le voici.

Elle prit deux flacons :

-Voici le début de nos amours. Pour vous : printemps, roseaux, ciléas au bord de l’eau. Pour moi : automne, cuir bruni et stellaires de clairière. Ils sont éternels. Et lorsque nous les sentons et croyons aimer, c’est à nous que nous revenons.

Le Roi fut saisi de cette démonstration, de cette finesse. Venait-elle d’inventer ces parfums ? L’histoire qu’elle racontait n’était-elle que dans sa tête ? Mais le parfum de la rivière envahissait la pièce, envahissait sa vie, ressuscitait le passé, cette femme, sa reine, qu’il avait tant aimée, tellement plus que cette fille étrangère.

La reine sortit. Elle devait rencontrer un peintre.

Le roi resta dans la salle des parfums.

Il se pencha sur la fiole qui contenait son amour.

Il ferma les yeux. Il chercha le visage de la reine.

Mais la fille du bord de l’eau apparut.

La fille des ciléas.

Elle avait tout volé.

Le printemps, le parfum, la rivière et l’amour.

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