SENSIA: Une histoire d'amour du temps de Confucius.(récit intégral.)

 

La princesse de Sa-Yan aimait les hommes grands.

Le prince de Li était petit.

Les cheveux longs. Il était chauve.

Les vêtements clairs. Il portait du noir.

Rien n’aurait dû les rapprocher si ce n’est qu’un jour…

Le jour du tigre de terre de la troisième lune, à l’heure du dragon…

Un de ces jours où les éléments, les évènements, les aléas de cette vie prennent nos destins comme des dés et les jettent sur la table du ciel ...ils se rencontrèrent et s’aimèrent.

La princesse, invitée par la favorite de l’empereur, se rendait au palais de l’arbre du jour lorsqu’un orage transforma la route en torrent. Il fut vite évident qu’il serait impossible de passer.  Mais le château étant quasiment à vue, la princesse demanda à ses gens de tenter de poursuivre. Décision malheureuse.

 La voiture dérapa, perdit une roue et s’immobilisa. Aucun effort, sous ce déluge, ne semblait devoir la dégager lorsque l’intendant de la princesse avisa un cortège qui passait sur la corniche supérieure. 

-Chen ! dit-il à un des porteurs. Fais leur signe ! Rejoins-les ! Dis-leur de venir nous aider ! De la part de la princesse de Sa-Yan !

Il s’agissait de la voiture du prince de Li qui, ayant un relai de chasse dans la région, cheminait lentement mais sûrement empruntant une route protégée. Le prince de Li ne s’aventurait jamais en campagne sans étudier reliefs et chemins. Ancien général de l’armée du Jin, le grand-duché du nord, il possédait des cartes militaires qu’il avait autrefois établies et qu’il consultait à chaque déplacement. Aucun imprévu ne frappait à sa porte. Il était l’organisation même. Combien de batailles avaient été gagnées grâce à ses études minutieuses du terrain !

La princesse, elle aussi, ne manquait pas d’organisation puisqu’elle ne partait jamais sans sa collection d’éventails assortis à ses robes et au temps.

Mais la collection de pioches et de pelles sans lesquelles le prince Li, lui aussi,  ne voyageait jamais fut, ce jour-là, d’un meilleur usage.

         Presque. L’orage redoubla. Tous les efforts s’avérèrent vains. Les pioches avaient autant de pouvoirs que les éventails. La princesse de Sa-Yan descendit de voiture et vit venir vers elle un homme vêtu de noir dont elle pensa qu’il était l’intendant de ce prince de Li dont elle n’avait jamais entendu parler. Il ne devait pas fréquenter la cour. Petite noblesse.

         Le prince de Li salua la princesse et lui dit :

-Madame, nous ne pourrons   dégager votre attelage.

-Quoi ? Vraiment ? répondit-elle impatientée, lui parlant comme à un inférieur. Mais nous sommes si près du château ! Donnez les ordres qui conviennent !

Le prince de Li ne s’offusqua pas d’être ainsi traité et se lança dans une explication courtoise où il était question de la fatalité des rapports de l’eau et du lœss qui, une fois en contact, fondent  la rudesse de la terre et la transforment en élément auquel il est impossible d’échapper. La princesse, sans penser que sa destinée appartenait désormais à ces symboles, écoutait tout ceci d’une oreille distraite.

-Quel raseur ! se disait-elle. Toutes les chances sont pour moi aujourd’hui ! Je suis bloquée et cet olibrius qui vient me donner des leçons de géologie !

         Elle remarqua d’un coup d’œil l’attitude guindée de cet homme qu’elle trouva un peu ridicule. Elle qui aimait s’amuser de tout, surtout quand les circonstances étaient catastrophiques, s’imagina dans la chambre de la princesse des Songes, la favorite de l’empereur, lui racontant sa mésaventure, lui jouant la scène, prenant cet air si sérieux qui caractérisait le prince de Li, avec cette pointe d’accent du Tch’ou, qui était pour elle désastreusement populaire :

-Oui, l’indice de matérrrrialité gluanttte et le pourcentttage de chutttte d’eau ne saurrrrait en aucun cas permettrrrre…

Le prince de Li, ignorant à quelle sauce il était mangé, s’inclina galamment et fit une proposition :

-On me dit, madame, que vous vous rendez au palais de l’arbre du jour. Je me permets de vous proposer de vous y accompagner.

Ah ! Quand même ! Utile, peut-être ! pensa la princesse de Sa-Yan. Et sans plus le remercier, ce n’était qu’un intendant qui remplissait sa charge, elle attendit la suite.

Le prince de Li fit un signe et aussitôt deux serviteurs parurent avec une chaise pliante qu’il amenait toujours en voyage. Au cas où. Un palanquin léger que deux hommes pouvaient porter. La princesse prit place, les porteurs s’acharnèrent à rester en équilibre, mais la pluie ayant trouvé dans le ciel de nouvelles forces, l’un des deux hommes ayant glissé, le prince de Li se précipita et, sans dire un mot, prit la princesse dans ses bras pour la conduire en sûreté sur la corniche supérieure.

Le prince de Li portait en effet, quand le temps tournait à la pluie, des chaussures spéciales à crampons qu’il avait lui-même conçues, sans lesquelles il ne voyageait jamais, et qui le rendaient souverain sur les terrains glissants. Autre souvenir de ses campagnes victorieuses.

Lorsque la princesse de Sa-Yan fut dans les bras du prince de Li, elle eut autant d’émotion que lorsqu’un coolie lui rendait le même service près du gué de Mon-Chen. Elle n’avait en tête que son arrivée retardée chez son amie. Dans la voiture cependant, se retrouvant en tête à tête avec cet homme, il fallut parler. Celui-ci se présenta.

-Je suis le prince de Li, fils du prince Wen.

         La princesse en fut surprise et gênée. Tous les détails de son attitude lui revinrent à l’esprit et elle en rougit. Mais comment lui dire sans le froisser : « Je vous prenais pour votre intendant » ? Elle commença cependant une phrase, lui laissant le soin de la finir ce qu’il ne manqua pas, d’une manière intelligente qui  plut.

-Veuillez m’excuser dit-elle. J’ai dû vous paraître…Les circonstances…

-Les circonstances, quelles qu’elles soient, ne sont jamais favorables à mon apparence. On me prend souvent pour mon intendant.

-Ah !...

-Et c’est un compliment car nos intendants, dans les plus grandes maisons, s’ils sont de qualité, permettent aux plus grands noms de bien paraître.

-Bien sûr, j’ai eu moi-même un intendant…elle se lança dans une explication totalement inventée, souhaitant rattraper l’impression fâcheuse qu’elle avait pu produire.

-Souhaitez-vous un verre de thé chaud pour vous réchauffer ?

Le prince de Li ne voyageait jamais sans un thermos de fer doublé de braises chaudes qu’il avait inventé lors d’une campagne d’hiver victorieuse.

La voix du prince, dans l’intimité de la voiture, roulait sans accent dans une gravité lente et plaisante. Pour la première fois, la princesse de Sa-Yan  regarda le prince de Li comme un homme.

         Les hommes étaient son sujet d’étude. Elle les considérait avec attention, les aimait avec prévenance et détachement, comme il convient à un maître qui s’intéresse à ses élèves, sans jamais dépasser les limites de la bienséance. La bienséance pour elle, n’était pas de se priver des plaisirs de la chair, mais de ne pas sombrer dans ces égarements passionnels qui nuisent à l’équilibre mental. Aimer la vie, d’abord. Aimer l’amour, ensuite sans que jamais le second prenne le pas sur la première.  Certains soirs, cependant, elle glissait vers d’autres frontières. Les hommes alors étaient son alcool.  Son alcoolisme. Elle aimait boire leurs regards. Humer leurs mots doux, avaler d’une gorgée les rires que leur humour faisait naître. Goûter leur salive. Chercher la douceur des douceurs sous la douceur des satins les plus doux. Décorer la nuit des broderies des morsures et des griffes. Glisser jusqu’au fond d’un abîme dont on frappe sans cesse à la porte jusqu’à ce qu’elle cède. Du grand art.

À propos d’art…

-Connaissez-vous les paravents de So-Hi ?

Le prince de Li, général émérite, était aussi collectionneur. La princesse le découvrit, non sans surprise, car cet homme semblait très éloigné de ce monde.

-J’en ai une dizaine chez moi lui dit-il. Et sans me vanter les plus beaux. So-Hi est un des grands talents de ce temps. Mais les talents on le sait, comme les pierres les plus précieuses, restent souvent cachés sous les montagnes  de notre aveuglement.

-On m’en a offert un lui apprit la princesse.

-Lequel ?

-« Jour bleu sous les cerisiers de ton âme ».

         Et après un silence, sur la vague d’un regard pénétrant, le prince de Li chuchota :

-Il vous va bien.

La phrase était audacieuse. Une appréciation comme un compliment. La princesse frissonna. Les mots ? Le froid ? La proximité de leurs voix et de leurs bouches ?

Le prince de Li  fit alors une analyse des couleurs et des formes des paravents de So-Hi, étude aussi détaillée qu’une carte d’état major. Il parlait précisément, d’une voix étouffée et parfois, dans la semi pénombre de la voiture, la princesse  regardait son visage dont elle remarqua les yeux. Intéressants. Vifs.

Cette vivacité naissait de l’art de So-Hi, dont le prince ne pouvait parler sans s’émouvoir mais aussi des charmes de la princesse.

Très sensible aux femmes, le général Li.

         Ayant affronté la mort à chaque heure de sa vie, il avait développé, comme un contre-pouvoir, une intense sensualité qui le poussait à se jeter ardemment sur celles qui, soudain, gommaient les batailles sanglantes par le rouge plus puissant de leur bouche, les cris horribles par leurs soupirs, le choc des armes et de la mort par la toute-puissance des étreintes où l’on jouit à donner la vie.

Or, préparer une bataille et l’emporter promptement était, pour cet homme de guerre, un jeu d’aspirant officier.

Il parla encore quelques instants d’art et de paravents et soudain, voyant la princesse frissonner, il lui dit :

- Vous avez froid ? Vous voulez un châle ? 

         Car il ne voyageait jamais sans châle dans sa voiture.

-Non. Je vous remercie.

         C’était, pour la princesse, une manière de marquer ses distances. Sans effet. Le prince prit ses mains avec la même promptitude qu’il avait lancé ses troupes à l’assaut de la citadelle de Wi.

-Vos mains sont toutes mouillées !

         Le cœur de la princesse sauta sous la surprise. Il s’était approché d’elle. Ses doigts étaient chauds. Ses yeux avaient cet éclat fixe qui est celui du prédateur qui observe sa proie. Elle vit ce visage tout près du sien et le trouva troublant. 

Et soudain, un acte impensable : les pouces du prince de Li se mirent à caresser doucement les paumes de la princesse de Sa-Yan. La voiture s’était arrêtée. On entendait des voix. Ils étaient à l’entrée du palais de l’arbre du jour.

Comme le prince de Li se penchait vers la portière, la princesse se dégagea. Elle se demanda si elle rêvait. Quelle audace ! Quel fou !  Mais que faire ? Si elle avait osé une remarque elle aurait donné à cette scène un caractère intime alors qu’il ne s’agissait que d’un massage médical ! Elle ne voulait pas aller au-delà !

         Le prince de Li qui attendait le retour de son aide de camp retourna sur le champ de son assaut et murmura d’une voix posée, auréolée du calme des grands vainqueurs :

-Vos mains sont magnifiques. Vos doigts sont longs. On dirait ceux d’une joueuse de luth. Je déteste les miens qui sont courts et boudinés.

         La princesse jeta un regard vers les mains du prince et lui dit, parce qu’elle le pensait et qu’elle n’avait pas le temps de composer un discours :

-Je les trouve très…chaudes… apaisantes…

Elle était partagée entre le désir de les retirer et l’impossibilité de le faire.

Il se passait un phénomène qu’elle avait déjà étudié et qui est l’objet de bien des chapitres de la psychologie amoureuse. « De l’étrange accord des dissonances ». Comment quelqu’un qui ne plaît pas du tout par certains côtés, pénètre et envahit par d’autres. Traîtreusement. Dangereusement.

-Vos cheveux aussi sont mouillés.

 Et d’une main il releva une mèche puis se pencha vers sa joue et l’embrassa.

Quoi ? Elle crut défaillir non pas de l’insolence du geste mais de l’incroyable douceur de la joue du prince. Elle pensa cependant à se reprendre, à le tancer vertement, à le souffleter à lui dire : « Non, mais monsieur, vous me prenez pour une servante ou pour une danseuse ! », phrase qu’elle n’eut pas le temps de prononcer car il caressa légèrement son oreille de sa langue. Et ce contact fut aussi doux que celui de la bouche, le matin, sur la première gorgée de thé. Quand la vie renaît.

         Elle en fut toute saisie. « Après tout, étudions ce phénomène se dit-elle ! Cette histoire est incroyable » et déjà elle s’imaginait la racontant à ses amies qui voudraient aussitôt connaître cet homme ! L’homme au thermos et aux paravents !

Mais pendant que son esprit se réjouissait de ces bavardages, son corps s’abandonnait à des impressions d’un mélange piquant. Ses lèvres étaient sans doute froides car le prince de Li se crut obligé de les couvrir des siennes, chaudes à souhait. Grâce à sa crème anti-pluie qu’il avait lui-même inventée et qu’il apportait toujours en campagne.

Ce grand guerrier, cependant, ne pouvait longtemps se contenter d’approches. Soudain dans un mouvement de rein qui porta son corps sur celui de la princesse, il la serra contre lui à l’écraser, la faisant elle-même gémir, puis, posant son visage sur sa poitrine laissa glisser ses mains sur ses cuisses. Cela aurait pu aller jusqu’à l’ouverture des portes les plus secrètes lorsqu’une voix appela le prince et lui dit que le cortège était attendu dans la première cour du palais.

         Quelques instants plus tard, la princesse de Sa-Yan étant rendue devant la terrasse des Esprits, le prince de Li l’aidait à descendre de voiture lui disant :

- Quand pourrais-je vous revoir ?

-Me revoir ? dit-elle essoufflée, à la fois furieuse et fiévreuse.

-Je vous invite à découvrir chez moi les derniers paravents de So-Hi.

-Je ne sais pas si…

-Je vous enverrai des messages si vous le permettez.

-Heu…

-Combien de temps restez-vous au palais des Songes ?

-Heu…Une semaine environ.

         Il s’inclina, lui jeta un dernier regard qu’elle reçut en frissonnant et disparut rapidement avec ses gardes.

          

 

 

La semaine que passa la princesse de Sa-Yan au palais de l’Arbre du Jour fut toute grise. Cette pluie qui interdisait les promenades… L’humidité des chambres …L’ennui d’une petite société où tant de fois elle avait cru vivre au sommet du monde...

 Quand elle raconta l’histoire de sa rencontre avec le prince de Li, la favorite du Roi, la princesse des Songes, l’écouta d’une oreille distraite. Elle venait de perdre son chien favori. Elle était aussi triste que le temps.

Tous ces évènements furent favorables au prince de Li. Comme aucune excitation, cette semaine, n’habita la vie de la princesse, ni théâtre, ni bal, ni voyage, ni amant, cet homme, au demeurant inférieur, occupa sa pensée.

Tous les jours le prince lui envoyait un message. Et peu à peu, l’instant où elle en prenait connaissance fut un moment qu’elle attendait. Elle faisait allumer un feu. Elle demandait à une cithariste de jouer. On lui servait un thé et portant à ses lèvres la brûlure de la tasse, elle lisait.

Le grand sujet des missives du prince étaient les paravents de So-Hi. Comme leur correspondance pouvait être lue, il s’en tenait à des considérations esthétiques. Finissant toujours par la même question : « Quand me rendez-vous visite ? Je dois partir pour le Nord à la fin du troisième mois. »

La princesse ne voulait pas le revoir. Une manière de le punir de son audace. Mais nous sommes faits d’un esprit et d’un corps qui ont chacun leurs projets. Le corps de la princesse avait une mémoire. Son oreille se souvenait d’une langue, sa joue d’une bouche, son corps du poids d’un autre corps…et tout cela tournait comme tourne le sucre que la baguette d’or mêle au thé.

 Le corps lorsqu’il se heurte à une résistance de la tête, attaque la citadelle de nuit. Par les rêves. Une nuit la princesse de Sa-Yan rêva que le prince de Li l’avait rejointe au palais du Jour, qu’il s’était approché d’elle sans se soucier de quiconque et disant : « Je suis le vainqueur de Wi ! », l’avait enfourchée, soulevant sa robe, lui donnant à sentir ses mains qu’elle sentait encore au moment du réveil… Oh !......

Nos rêves nous conduisent rarement au plaisir. Ils ne sont pas là pour nous satisfaire mais pour nous ronger d’insatisfaction. Ils nous chauffent puis nous réveillent en nous disant : « Mais vas-tu me faire jouir, stupidité ! J’ai faim ! Vas-y ! Oh ! La ! La ! Quelle lambine ! »

         Ce matin-là, quand elle se réveilla, serrant son coussin à l’étouffer, jouissant presque au contact de ses draps, la princesse fut brûlée de cette idée : revoir cet homme, passer une nuit avec lui. Rien qu’une. Mais vite. Tout de suite. Ce soir. Certes ce ne serait qu’une passade. Un jouet d’hiver. L’épouser était inconcevable. La princesse de Sa-Yan, veuve du prince de Sa-Yan, ministre de l’Empereur, ne pouvait se remarier qu’avec quelqu’un de son rang. Mais…

Elle se leva dans un émoi tremblant. Fit appeler sa secrétaire. Dicta un message. Accorda un rendez-vous. Elle attendait une réponse dans la journée ou le lendemain. Elle la reçut dans la matinée. C’était tellement insensé ! Comment était-ce possible ? Le château du prince de Li était à plusieurs heures du palais des Songes ! Elle tenait ce message. Elle le lisait. Le relisait. Il disait :

« Je vous remercie de bien vouloir accepter mon invitation. Si vous partez tout de suite. Vous pourrez être chez moi ce soir. Une voiture vous attend pour vous conduire. »

Elle éclata de rire ! Mais quelle folie ! Mais qu’il était fou ! Et tout son désir tomba. C’était trop. Non. Elle n’irait pas. Une voiture l’attendait ! Et combien de voitures dans combien de villes attendaient combien de femmes ! Monsieur le général Li ! Pas très beau, il lui fallait jouer la surprise, l’assaut ventre à terre ! Elle resta une heure à se dire : « Bon. Que vais-je faire aujourd’hui ? » Et soudain le désir qui, le matin, l’avait saisie lui fit connaître qu’il la possédait. On ne plaisante pas avec ces choses là. Elles sont comme des langues qui nous lèchent et nous livrent.

         Tout en s’habillant, noyée dans l’excitation d’un désir qui courait autour d’elle comme un jeune chien, elle se posait une question : « Mais comment a-t-il répondu si rapidement ? De la magie ? »

Non. De la stratégie. Digne du prince de Li, vainqueur de la bataille de Wi. Quand une femme plaisait au prince, il l’attendait comme le chat guette la souris. Le chat, en l’occurrence, était son cocher, un baron ruiné, engagé à bon compte, qui restait nuit et jour devant sa porte ayant reçu des ordres : « Lis ce qu’elle écrit ! Si elle accepte mon invitation, réponds qu’elle vienne dans l’heure ! »

Toutes ces pensées s’envolèrent quand elle monta dans la voiture du prince. Que cette nouveauté était joyeuse ! Non sans quelques interrogations. Lui plairait-il quand elle le reverrait ? Elle se souvenait d’une histoire saumâtre. Un homme excitant qui, lors d’un second rendez-vous, lui avait paru intouchable. Pour se retirer de ce mauvais pas, bonsoir la soirée ! Peut-être le verrait-elle tel qu’il était vraiment : petit, chauve avec ses doigts boudinés. Enfin…Il y aurait du moins les paravents de So-Hi !

Le château du prince de Li était au sommet d’une colline. Au sommet d’un bois. Une ancienne forteresse. Quand la princesse leva le visage observant les remparts, la neige tomba. La neige, déjà ? La neige de son enfance quand elle vivait dans le Nord. La chute du silence.

Elle descendit de voiture. Gelée. Un intendant vint la recevoir. Quoi ? Il ne venait pas lui-même ? Quel rustre ! Moins un. Il la conduisit dans une salle où jouaient des musiciens. Bon, plus un. C’était agréable. Un air qu’aimait la princesse. L’avait-il su ? Plus deux. On lui offrit un thé. Plus trois. Elle attendait le prince qui ne paraissait pas. Moins trois. Zéro. Elle cherchait des yeux les paravents de So-Hi lorsqu’on la fit pénétrer dans une petite pièce où sans doute ils étaient exposés. Mais non.

C’était une salle simplement éclairée d’un feu avec, au centre, un bassin d’eau. Une de ces salles où l’on se baigne, très rares, si ce n’est dans les grands palais. Le prince de Li en avait une ? Son père, autrefois, pour elle, avait ainsi agencé une tour. Une servante lui présenta une robe de bain et lui indiqua le bassin.

La situation était cocasse. Cet homme la traitait comme une danseuse que l’on fait laver avant de la prendre ! Se déshabiller et se baigner, bien sûr ! Dans quel guêpier était-elle tombée ! Et sous quel rideau était-il caché ? Ah ! Ces militaires ! Bien décidée à ne pas rentrer dans ce petit jeu, machinalement, elle toucha l’eau qui était d’une température exquise. Elle avait voyagé toute la journée. Le froid l’avait saisie et ce bain tout à coup, lui parut extrêmement désirable. Son corps lui glissa à l’oreille : « Moi, je veux, oui ! Hop ! La ! Chaud!  Doux ! Vite ! » Elle aimait obéir à son corps. Il savait la récompenser.

Elle se déshabilla au bord du feu, pensant à lui, le fou, sans doute en train de la dévorer. (« Si tu veux voir regarde ! Tu n’auras rien de plus !) Elle passa la robe d’une soie de grande qualité. (Mais où achète-t-il cela ? Il faudra que je le lui demande.) Puis elle glissa dans l’eau, dans l’anéantissement de cette eau. Sa robe flottait comme si elle volait, comme si l’air d’un autre monde la portait. Elle resta un instant à se reposer, sa robe ayant glissé, lorsqu’une main se posa sur ses épaules et les caressa d’huile.

Les fameuses mains du prince de Li…

         Quel rusé… Elle n’eut pas besoin de se retourner pour savoir que c’était lui. Il était penché sur le bord du bassin, courbé vers elle, caressant son cou, ses épaules, jusqu’à ce qu’il vienne lui-même la rejoindre, enlevant cette robe qui flottait, ôtant lui-même ses vêtements.

La princesse resta dans un registre calme et mondain :

-Vous avez une façon de recevoir qui surprend.

-Peut-être parce que c’est un rêve que je reçois et que nous sommes dans nos rêves bien plus libres que dans la vie civile.

         Le prince lui massait la taille et le ventre comme le ferait une servante. Sans plus. Il prenait son temps. Ils avaient toute la nuit.

-Il y a deux jours, j’ai rêvé que je vous recevais ainsi. Je n’avais pas de bain chez moi. Je l’ai fait construire. Hier nous avons eu du mal à trouver la bonne température. J’y suis pour la première fois avec vous.

 -Je pensais que vous aviez l’habitude de recevoir ainsi toutes les femmes que vous faites attendre devant chez elle par votre cocher…

-Je pourrais penser que vous avez l’habitude de vous déshabiller ainsi chez tous les hommes qui vous reçoivent et que vous connaissez depuis peu. Mais je sais bien qu’il n’en est rien. Et que seule l’attirance que j’éprouve pour vous et réciproquement nous conduit à de telles fantaisies.

         La princesse de Sa-Yan éclata de rire. Qu’il était sûr de lui avec ces manigances et ses tours ! Mais cela dura peu car le prince de Li lui serra les côtes à l’étouffer et comme elle s’accrochait à son cou, lui chuchota :

-Savez-vous que l’un des massages les plus agréables et les plus ignorés est celui des os ?

-Des os ?

-Bien sûr. Ils nous soutiennent. Ils sont la charpente de nos vies et nous ne les libérons pas, eux qui aiment jouir tout autant que nos chairs. Tenez, par exemple, il prit le pied droit de la princesse et appuya fermement de ses pouces sur la moindre des articulations, vous voyez, là, je les rappelle à la vie. Le sentez-vous ?

         Mais quel doigté ce prince de Li ! Elle soupira :

-Si un jour, vous ne valez plus rien à la guerre, reconvertissez-vous dans le massage des femmes, vous ferez fortune…

-Cela m’est arrivé. J’ai été blessé pendant un an. Je n’avais plus l’occasion d’étudier les champs de bataille comme j’ai l’habitude de le faire car la victoire n’est pas donnée aux armes mais à l’attention que l’on prête aux lieux, aux hommes, aux circonstances. Et je me suis dit : « Etudie les femmes, comme tu as étudié les hommes. Etudie leurs corps comme tu as étudié les plaines où tu as lancé ton courage. » J’ai donné à ce mot « maîtresse » le sens le plus pur et j’ai étudié.

         La princesse de Sa-Yan interrompit ce beau discours :

-Je me méfie des hommes dans votre genre. Qui annoncent leurs compétences. Qui sont au courant de tout. Et qui ne savent rien.

-Et vous en rencontrez souvent ?

-Il n’y a que ça.

-Vous voulez dire qu’aucun ne vous a donné satisfaction ?

-Aucun. Mais je leur pardonne.

-Je suis rassuré.

-Je ne les en aime pas moins.

-Vous êtes délicate.

-La charge est trop lourde pour eux. Il leur faut à la fois être maître de leur sexe, qui ne doit à aucun moment faiblir, et maître de l’autre sexe qui doit fondre tout au contraire. La complexité de ces deux approches, contradictoires, est impossible. Si ce n’est par le fruit d’un hasard qui se cueille dans l’étonnement le plus total. Non, aucun effort, ne me donne autant de plaisir que ma main. Et la même chose pour eux, je suppose. Quel sexe de femme a plus de force que leurs doigts ? Quelle bouche plus de vigueur que leur poignet ? Nous sommes, hommes et femmes, victimes d’une nature qui veut se reproduire à bon compte. Votre jouissance vous est acquise plus facilement, puisqu’elle procrée. La nôtre facilite l’approche. Elle est épidermique. Quand nous sommes offertes, ce que nous ressentons n’intéresse pas la suite de l’histoire. Arrêtons de faire semblant. Vous et nous. C’est tout ce que je voulais vous dire. Mais n’en soyez pas blessé. Vos mains, votre toucher sont divins. Mais je pense, plus par nature que par étude. Vous avez un magnétisme exceptionnel

-Ah ! L’étude ne fait pas de mal. Dans aucun domaine.

-Et vous voulez savoir où vous en êtes de cette longue étude ? Vous voulez que je vous dise si vous avez assimilé toutes vos leçons antérieures ?

-J’aimerais. Oui. Je suis d’un naturel curieux et savant.

-Je pense que la première sensibilité d’une femme vient du duvet de son sexe. On le dit, métaphore banale, une mousse, une forêt. La main qui le caresse doit être aussi douce que le vent. Il ne faut qu’effleurer. Encercler du pouce et de l’index. Sans jamais pénétrer. La paume et les doigts doivent tantôt se poser. Tantôt attendre. C’est une caresse qui peut se poursuivre longtemps en parlant d’art ou de beauté.

Le prince de Li continua la leçon. Choisissant un autre domaine :

-La seconde sensibilité est celle des os de votre bassin.

-Les os ! C’est votre partie !

 -Je suis du parti de ce qui conduit à la victoire ! Et cette partie, là, tout au bas de votre ventre, qui est la porte de la vie, qui a la souplesse de s’écarter quand la vie paraît, est d’une sensibilité prodigieuse. On dirait la jonction de deux ailes. Et de là, en effet, tout s’envole. Là, le poids du poing fait céder jusqu’au cri. Voulez-vous le sentir ?

Il appuya doucement tout d’abord puis d’une force totale sur cette partie qui s’appelle pubis, rubis des sensations. Qui, en effet la fit crier.

-Vous voyez que j’ai raison.

Et comme elle l’entourait de ses jambes, lui se dégageant, comme si ce n’était qu’une leçon:

-Mais vous avez peut-être faim ? J’ai préparé un itinéraire gustatif pour accompagner la découverte des paravents de So-Hi. Qu’en pensez-vous ?

Sans lui laisser le temps de répondre, il sortit du bain et prit de grandes étoffes qui chauffaient devant le feu.

Il avait préparé un repas dans une pièce entourée des paravents de So-Hi. Le premier s’appelait : « Jardin de nuit quand les rêves fleurissent sous la lune. »

 Il lui offrit des gâteaux blancs, du thé blanc pour que tout soit en harmonie avec la neige et la virginité de leur union. Puis il lui dit :

-Je dédie ce moment à la couleur blanche.

-Mais n’est-ce pas la couleur du deuil ?

-Pas dans mon pays, qui est le Jin. Là-bas le noir est la couleur du deuil. Le blanc est pour beaucoup symbole d’adieu car la mort est une lumière, un moment où la page écrite s’efface et redevient blanche pendant que dans l’ombre des lettres frémissent qui veulent à nouveau se poser.

Ainsi le blanc fut la couleur de ce premier rendez-vous.

Page blanche.

Soie blanche.

Lune blanche

Neige blanche.

Nuit blanche.

Fleurs blanches.

 

Quand la princesse se réveilla le lendemain matin, elle était seule. Le prince de Li lui fit dire qu’il avait eu un rendez-vous qu’il n’avait pu annuler, qu’il serait de retour vers l’heure du cheval.

La princesse était dans cet état de brûlure et de beauté qu’invente l’amour et qui n’existe nulle part si ce n’est après l’amour. Cet homme était de qualité. Tellement au-dessus de tous ceux qu’elle avait connus. Mais elle devait partir. Leur condition les séparait. A quoi bon s’attacher et souffrir. Elle remercia le hasard de l’avoir laissée seule ce matin-là. Mais elle voulut garder, pour elle et pour lui, une trace de cette nuit. Elle écrivit une lettre qu’elle lui laissa.

 C’était ce qui s’appelait : « Une lettre à une amie » Un jeu littéraire de la cour. La lettre en fait n’était écrite que pour celui que l’on quittait. Personne d’autre ne la lisait. Mais elle se présentait comme une confidence, ce qui permettait plus de liberté dans l’expression. Les femmes quand elles se confient aux femmes en disent tellement plus que lorsqu’elles avouent leur amour à ceux qui les inspirent. Par pudeur. Par stratégie.

 

« Mon amie.

Je le quitte. Je ne le reverrai plus. Mais c’est un homme que j’estime. Tu veux sans doute d’autres détails !

Sache que j’aime, quand il fait l’amour, la lisibilité de ses émotions. Certains hommes ne sont que de froids techniciens concentrés sur leurs effets. Lui offre un visage bouleversé par le plaisir que je lui offre. Epuisé par celui qu’il me donne. Ses yeux fermés, ses lèvres entrouvertes ou ses yeux ouverts, troublés par nos gémissements et nos étreintes, tout ceci m’absorbe et m’enchante.

J’ai aimé son corps dès la première seconde quand, dans cette voiture, ses mains ont pris les miennes toutes glacées de l’immense pluie que j’avais traversée pour le rejoindre.

Lorsque je l’ai vu, pour la première fois, cela a été tellement rapide, l’obscurité de la voiture nous ensevelissant, que j’ai à peine eu le temps de le voir. Mais dès que ses mains m’ont touchée, il ne m’a plus été possible de les quitter. Ses mains sur mes mains, sur mes seins, sur mes cuisses, à l’intérieur de mes cuisses. La plaine que nous traversions s’appelait « La plaine des cœurs ». Et nous avions le titre de nos bondissements.

         Quand nous nous sommes embrassés pour la première fois, la douceur de ses lèvres et de sa langue m’a portée dans une marée de frissons. Comme nous étions fous alors, comme nous avions envie de courir dans n’importe quelle chambre tant nous mourions du désir de nous rouler l’un sur l’autre. Je rêvais de le sentir se glisser au plus profond de moi.

Nous avons dû attendre plusieurs jours qui ont ouvert la porte à une nuit, à tant de douceur dans l’hiver sous la neige, à tant d’émotions, à tant de cris, à tant de possession qui jamais ne se lasse.

         J’aime tellement prendre son sexe dans ma bouche, sentir la racine de son plaisir, le lisser de ma langue et de mes lèvres, le serrer violemment entre mes doigts puis glisser sous lui pour qu’il me pénètre, quand tout mon corps rêve de cette seconde sublime : lui en moi.

J’aime tellement quand ses mains serrent mes hanches pour leur donner le rythme qu’il désire, quand il suit le rythme de mes gémissements pour me donner le plaisir que lui seul sait me donner. J’aime tellement quand soudain, après tant d’attente, tant de désir contenu il souhaite jouir en moi et me mettant sous lui, à genoux, me pénétrant pour cette dernière cavalcade effrénée qui le mène à la jouissance, je le sente enfin dans des spasmes qui n’en finissent pas. Ou sentir dans ma bouche le tiède flux de son plaisir …

J’aime tellement…

Je l’aime tellement…

 

Elle s’arrêta là. Posa la lettre. Elle pensa que c’était un beau cadeau. Qu’il lui avait donné beaucoup. Qu’elle lui rendait également. Elle ne pouvait pas finir en disant : « Vous êtes d’une condition trop inférieure pour que nous puissions envisager une suite. On veut me remarier. Je vais partir loin d’ici. Mais tout ce que j’ai écrit est vrai. Je remercie le Ciel, la pluie et la neige de m’avoir conduit jusqu’à vous. Mais pourquoi s’inventer des souffrances ?"

Il comprendrait.

 

Quand elle arriva au palais de l’arbre du jour, le temps était à nouveau au plaisir. La princesse favorite avait un nouveau petit chien. La neige avait couvert les cours du palais. Les seigneurs et leurs dames se lançaient des boules. Elle- même était dans la joie la plus parfaite, sachant à qui elle la devait.

         Un soir, la princesse l’interrogea sur ce prince de Li dont on savait qu’elle l’avait rejoint. Et la princesse de Sa-Yan raconta leur rencontre comme elle avait imaginé le faire, la première fois, au milieu des rires. Elle se sentait traîtresse d’une certaine façon car elle vendait bon marché un homme précieux. Mais tout en taquinant son apparence, elle rendait justice, lui semblait-t-il, à ses qualités. Ce qui retint le plus l’attention fut cette voiture qui attendait nuit et jour que la victime du prince se décide !

La comtesse de Far dit en riant qu’elle regarderait s’il n’y avait pas une voiture sous sa fenêtre. Le comte Kang qui avait été l’ami de la princesse autrefois lui dit :

-Votre choix me surprend. Je croyais que vous aimiez les hommes romanesques. Et là, un militaire…On sait ce qu’ils valent.

-Je le trouve assez romanesque dit la comtesse de Far.

-Plus stratège que romanesque dit la princesse de Sa-Yan. En lui, tout est calcul.

-Stratège et excellent stratège, en effet il l’est.

C’était un homme d’un certain âge, le prince de Go qui venait de prendre la parole. Il avait guerroyé autrefois avec le prince de Li.

-Bien des victoires auxquelles nous devons notre paix viennent de ses combats. Et ce qu’il a fait pour vous, madame, est peu de choses à côté de ce qu’il a fait pour notre patrie.

Vexant. C’était un grognon. Tout le monde le comprit. On ne l’inviterait plus. On passa à autre chose.

Et les choses passèrent. Et le temps passa. Les jours et les choses qui glissent du matin vers le soir et sur lesquelles nous glissons.

 

Un jour se rendant chez une amie, la princesse de Sa-Yan fut à une heure du château du prince de Li. Son cœur se serra. Son ventre se serra. Elle eut une envie irrésistible de le voir. Comme elle ne recevait aucune nouvelle de lui, ce qui se comprenait, elle était privée de savoir ce qu’il devenait. Elle avait envie de lui parler. Si elle avait su que le comte de Go lui avait fait la confidence de ce qu’elle avait dit au palais, elle n’aurait pas fait cette tentative.

-Oui, elle a dit en particulier, que vous étiez plus stratège que romanesque et que tout chez vous était calcul.

Le prince de Li ne répondit même pas. Il avait le cœur traversé d’une lame depuis qu’il avait lu cette « lettre à une amie ». Comme il ne connaissait pas les usages de la cour, il s’était demandé ce que signifiaient tous ces mots, lui qui revenait d’un rendez-vous important avec un cadeau pour elle. Ayant tué un cheval pour revenir plus vite près d’elle. Et trouver : « une lettre à une amie » ! Vite brûlée. Mais à quoi sert de brûler ce qui brûle en nous pour toujours ?

 

         Elle arrive dans la cour du château. Déserte. Elle est étonnée. Personne sur la terrasse. Personne dans les pièces de réception. Puis, enfin, le cocher, ce vieux baron, qui l’a amené au château paraît avec une servante.

-Le prince de Li est-il ici ?

         Il y a un silence avant la réponse.

-Le prince de Li est mort madame.

         Ah ! Quelle violence quand ceux que nous aimons quittent la scène sur laquelle nous vivons toujours. Ils ne sortiront plus ni à cour ni à jardin. Ils n’auront plus ni entrées ni dialogues. La pièce continuera mais plus jamais ils ne paraîtront.

 -Mort ? Mais comment ? Je ne l’ai pas su.

-C’était il y a une semaine. Il rejoignait avec son frère le château de la comtesse Yen qu’il devait épouser quand des Jong les ont attaqués au gué de Kol. Tous deux et tous leurs gens ont été tués. Mais il m’avait donné, pour vous, ceci avant de partir. Le cocher tendit un petit paquet.

         La princesse de Sa-Yan l’ouvrit. C’était une bague de quartz. Avec un mot.

"Plus que le jade encore, la pierre de quartz impose à l'ouvrier qui la travaille une patience inépuisable. Elle exige, en outre, une souplesse d'imagination, une ingéniosité prodigieuses. A toute heure de son travail, il est soumis aux caprices de la matière dont les aspects se modifient à chaque coup de bouterolle. Le noyau principal est-il régulier ? La gangue se détachera-t-elle complètement ou pousse-t-elle quelque filon, quelque filament dans la partie précieuse de la géode? Les veines sont-elles continues ou brisées ? Les taches sont-elles profondes ou superficielles ? Ainsi, à chaque instant, les conditions d'exécution se modifient : d'une sardoine, l'artisan pensait faire d'abord une pêche retenue à sa tige ; après deux mois de travail, une adhérence profonde de la gangue en un point le force à changer son idée première, et il fait une grenade ouverte ; six mois plus tard, quand son œuvre est déjà fort avancée, des macules roussâtres l'arrêtent encore ; il en tire parti, les cisèle, par exemple, en forme de feuilles et trouve moyen de les relier par des veines laiteuses, perdues çà et là, dont il fait des rameaux en relief. Ainsi encore, d'une veine blanche d'onyx, il improvise un dragon ; d'une tache d'oxyde de chrome dans un quartz hyalin, il fait une libellule.

 C’est une libellule que je vous offre car nous n’avons pas connu ensemble la saison de leur légèreté. Peut-être un jour, quelque part. »

 

La bague était une merveille. L’anneau convenait parfaitement. Elle se souvint d’un moment où il avait joué avec une de ses bagues qu’elle avait posée. Cette attention et la simple beauté du bijou lui arrachèrent les larmes qu’elle retenait.

Elle dit au cocher et à la gouvernante ;

-Mais que faites-vous ici. Vous êtes seuls ?

-La famille ne souhaite pas garder ce château. Nous attendons un acheteur. Il sera ici demain.

-Et vous ?

         Le vieux baron baissa la tête et eut un haussement d’épaules qui signifiait : «Nous irons sur les routes. Nous n’avons rien de plus. »

-Puis-je visiter ?

Et elle découvrit l’antre de cet homme. C’était un château perdu dans la brume des larmes. Elle se disait : il vivait là. La pièce qui l’émut le plus fut celle, débordante de livres de bambous où il gardait ses souvenirs, ses campagnes, ses plans…Tout ceci serait brûlé. La princesse de Sa-Yan dit au vieux baron qui n’avait plus de nom :

-Je l’achète. Envoyez-moi les papiers que la famille souhaite. J’ai un collier d’un grand prix que le Roi veut offrir à la princesse des Songes. Il me l’a demandé. Les deux prix se valent. La princesse a son collier. Et j’ai ce château que je veux offrir aux guerriers valeureux qui se retrouvent sur les routes, bien peu récompensés par la noblesse qui les emploie. Le prince de Li m’en avait parlé un jour. Je pense qu’il serait heureux de savoir qu’un lieu les attend au-delà de leurs peines. Vous pourrez y rester et en être les gardiens si vous le souhaitez.

Il en fut décidé ainsi.

Très vite il fut connu que le château de la nuit de l’amour, tel est le nom que la princesse lui avait donné, recevait ceux qui s’étaient battus pour la patrie et qui étaient dans le besoin.

 

Deux années passèrent.

Le frère de la princesse de Sa-Yan, chef du clan Ling après la mort de leur père, était venu transmettre ses volontés.  Le veuvage de la princesse avait assez duré. Trois années de deuil comme les règles l’imposaient. Son honneur, le renom de leur clan, exigeaient une nouvelle union. Avec le prince Han-Ko. Un des amis de leur père. Immense fortune. Il l’épouserait avec ses deux sœurs. La coutume y était favorable.

-Avec mes sœurs ? Mais la dernière a dix ans.

- Nous savons ainsi que dans dix ans elle en aura vingt et que, si le prince souhaite, à ce moment-là, une femme plus jeune que vous, vous avez déjà vingt-deux ans, elle sera chez lui et de notre famille.

-Parce que vous pensez qu’il attendra ses vingt ans pour être dans sa chambre ? Vingt jours peut-être. C’est un mariage que je ne souhaite pas. Que me sœurs ne souhaitent pas.

-C’est un mariage dont j’ai déjà signé le contrat.

-Mon père s’y serait formellement opposé.

-Votre père, aujourd’hui, c’est moi.

-Je préfère rester auprès de la princesse des Songes.

-Le Roi l’a renvoyée. Il en aime une autre. Elle n’est plus rien. Elle est sur les routes. Vous n’êtes pas au coutant des nouvelles du palais ? Vous qui avez tant « d’amis » là-bas ?

-Je suis maîtresse de mes biens. Par décision de feu mon mari.

-Votre situation est un scandale pour les hommes de notre clan qui préfèreraient vous voir morte.

         Le prince lança cette dernière phrase en se levant et en la regardant d’un œil qui signifiait qu’il y prêterait volontiers la main.

-Préparez-vous. A la prochaine lune je viendrai vous chercher.

        

 

Pour la première fois de sa vie, la princesse de Sa-Yan, la favorite de son père, se trouva confrontée à la volonté des hommes. Elle était assise, immobile, prise dans un piège où l’on venait de la jeter, lorsque sa servante, une fille  gaie  comme un tourbillon entra et lui dit :

-Madame, faites atteler, nous partons ! Vous n’allez pas le croire ! Vous savez le grand rideau de la salle des Ancêtres ? Celui dont on vous a volé le pendant ! Figurez-vous que je l’ai vu dans la boutique des étoffes de Mia. A Shan-Deng ! J’y étais chez ma sœur ! Vous qui souhaitiez tant le retrouver !

-Mais que veux-tu dire ? Celui qu’on m’a volé ?

-Je ne sais pas ! En tout cas c’est une étoffe très semblable et qui rendrait à l’autel de vos ancêtres toute sa beauté ! Quand je l’ai vu, j’ai pensé à vous ! je me suis dit : elle sera tellement heureuse !

La princesse remercia les dieux de lui offrir cette nouvelle qui, tout à coup, la forçait à se lever, à filer vers Shan-Deng. Elle réfléchirait dans la course.

Réflexion rapide et vite vue.  Elle n’épouserait pas le prince Han-Ko.  Elle avait de nombreux amis à la cour. Il fallait qu’elle cherche des appuis. La nouvelle favorite n’était pas une ennemie pour elle.

Et toute sa force lui revint. Presque…

Quand elle entra dans la boutique d’étoffes, le parfum des encens mêlé à celui de précieuses clientes lui fit tourner la tête.

-Ma servante me dit que vous avez un pendant qui ressemble à celle-ci…

La princesse avait pris le rideau pour s’assurer de la ressemblance. Mais il n’y avait pas à hésiter. C’était le même. Partout elle l’avait cherché pour le remplacer et aujourd’hui, miraculeusement, il était devant elle. Le même, oui. Mais pas celui qu’on lui avait volé, légèrement brûlé. Celui-ci était neuf.

 Ah ! se dit-elle, comme la vie mélange le pire et le meilleur ! Mon frère m’a rendue folle, et maintenant ce simple rideau me rend la plus heureuse du monde !

         Rien ne l’avait plus désolée que ce vol. Peut-être parce qu’il était intervenu peu de temps après la mort du prince de Li. Cette disparition l’avait d’autant plus blessée  qu’elle la ramenait à celle de cet homme.

Le souvenir du prince, au moment où elle toucha le brocart, revint en elle, comme paraissent au fond de l’eau des formes invisibles que l’avancée de la barque découvre.

Comme elle était dans la boutique, elle en profita pour regarder des soies, des broderies. Ce magasin était connu. Toute la noblesse le fréquentait. Un moment, alors que la tête lui tournait, elle s’appuya près d’une fenêtre et regarda la rue. La rue animée de Shang-Deng, les jours de marché. Des voitures bousculaient la foule. Des chars traversaient car il y avait un gymnase où les seigneurs s’entraînaient à l’arc. La princesse jetait un regard vague lorsqu’un visage retint son attention, lui serra le ventre, mit son cœur en suspens. Comme cet homme ressemblait au prince de Li ! Il était seul sur un char. Mais la princesse qui avait déjà eu de telles impressions, fausses évidemment, car, peu de temps après la mort du prince, elle le voyait partout, calma sa folie et regarda ailleurs. Puis à nouveau la rue. L’homme continuait à avancer. Il allait passer devant la fenêtre. Elle le vit de si près qu’elle-même, pour ne pas être vue, s’enfouit dans une volée de soie. Il n’y avait aucun doute possible. C’était lui !  Lui ? Lui ! Mais quel mensonge ! Mais pourquoi ? Pourquoi lui faire croire qu’il était mort ? Faisait-il partie de ces hommes qui pour des affaires de jeux ou de femmes organisent leurs funérailles et disparaissent ? Mais pourquoi se soucier d’elle et lui mentir à elle ? Et tout à coup elle comprit !

Mais qu’elle avait été idiote et absurde ! Comme l’affaire avait été bien montée ! Ah ! Bravo, vraiment monsieur le stratège ! Il ne devait pas arriver à vendre son château, son château à moitié en ruine. Il avait besoin d’argent. Il l’avait embobinée de romantisme. Et sa mort là-dessus ! Ce qui fait que dans l’émotion elle avait acheté ce château dont elle n’avait rien à faire et lui avait pu partir ailleurs se refaire une vie ! Le prince de Li ! Ce n’était peut-être même pas son nom ! Un escroc !

 Ce qui la blessa le plus fut la lettre qu’elle lui avait laissée le jour de son départ. Comme il avait dû rire !! Mais elle n’était pas femme à se laisser traiter de la sorte. Elle allait le lui revendre son fameux château et tous les blessés qu’elle nourrissait ! Elle retint un peu sa colère car la seule chose qui l’intéressait dans sa vie était ceux qui vivaient au château de la nuit de l’amour. De la nuit de l’amour !

Elle s’adressa à la patronne de la boutique.

-Il me semble que je viens de voir passer le prince Li. Je croyais qu’il était mort.

-Ah ! Non ! C’est son frère qui est mort ! Il est ici de passage dans la famille de son épouse. Les Ging.

Très bien. Marié. Avec son argent sans doute.

La patronne continua ses bavardages :

-Je le sais parce qu’il m’a demandé de lui trouver une gouvernante pour ses deux fils. Il aimerait qu’elle sache lire et écrire. Il faut que ce soit une dame de la noblesse qui n’a plus de moyens de vivre. Et elles ne manquent pas !

-Et où habite sa belle famille ? J’ai connu le prince Li autrefois. Avant… son départ. Nous avions un goût commun pour les paravents de So-Hi.

Ah ! Ça n’allait pas se passer comme ça ! La princesse était folle de rage. Mais bien plus. Blessée. Elle et ses larmes ! Elle et son amour ! L’immonde ! Il allait falloir qu’il s’explique.

Elle sort de la boutique demande à sa suivante de lui passer ses vêtements, se prépare une mise de dame noble qui n’a plus un sou et se présente sans plus attendre au palais de la colline des charmes. Une assez belle demeure. Son argent a été bien utilisé !

Entrant dans la cour du palais son cœur bat à tout rompre. Quel malheur se dit-elle. Je devrais être la plus heureuse du monde puisqu’il est vivant ! Mais au moment où je l’apprends, il n’est plus celui que j’aime ! Tout en l’étant quand même un peu car il y avait à l’intérieur d’elle-même une partie ancienne qui n’avait pas encore reçu les nouvelles du jour,

Elle se présente. Dans un mouvement de préparatifs. Une fête a bientôt lieu.  On vérifie si elle sait lire et écrire. C’est un moment où elle rit à l’intérieur d’elle-même. Quelle journée ! Son frère qui veut la marier avec ses deux sœurs ou la tuer ! Un mort qui redevient vivant. Et elle qui doit prouver qu’elle sait lire et écrire dans une salle au sol de terre battue !

Sans cesse elle pense à ce qui arriverait si lui paraissait tout à coup. Comme il réagirait… Son air blême. Ou… En fait, plus que tout, elle souhaite le voir.

Il n’est pas encore possible de la présenter aux enfants qui sont chez une tante. En attendant, elle aide à la décoration d’une terrasse. Elle a dans la poitrine un éventail de bois qui se cogne sur ses côtes. Et s’il arrivait tout à coup ? A un moment elle entend sa voix. Elle en meurt. Mais il repart.

La journée passe. La nuit tombe. Elle est dans la cuisine où elle doit manger quand un valet vient demander un thé pour le prince de Li. Une fille s’apprête à le lui monter, prend le plateau mais la princesse l’arrête et lui dit : « Laisse-moi faire. Il m’a demandé tout à l’heure de le lui porter. » La servante ne cherche pas à comprendre et indique la chambre du maître.

 

Sera-t-il seul ? Sera-t-il avec des amis ? Son épouse ? Des filles ?  Quand elle arrive devant la porte, au moment de faire glisser le vantail, la tasse qu’elle tient miroite de tremblements. Elle cogne légèrement avec son coude.

-Oui.

Ce seul mot lui ouvre le ventre. Comme si c’était elle la coupable. Comme si c’était à lui qu’il fallait demander pardon. Oh ! Le pouvoir de la mémoire !

Elle entre sans dire un mot, sans bouger. Elle attend qu’il lève la tête. Il est en train d’écrire. Cela dure un moment. Puis il dit simplement sans la regarder :

-Oui. Je suis ému, moi aussi.

Puis il la regarde.

Ainsi…Bien…Décidément…Il s’est encore joué d’elle ! Il faut qu’elle réponde !  C’est un menteur ! Qu’elle ne l’oublie pas ! Elle veut être cinglante mais ce regard qui en rappelle d’autres la laisse simplement moqueuse.

-Je doutais des histoires de morts ressuscités. Mais non, il ne faut pas douter. J’en ai un sous les yeux.

- Je me suis demandé tout aujourd’hui combien de temps vous mettriez, à partir du moment où vous m’avez vu dans la rue, pour venir aux nouvelles plus directement.

Ah…Monsieur le prince Li, stratège en chef du royaume. Bonjour.

-Vous m’avez vue dans la boutique ?

-Non. Mais je savais que vous y étiez puisque votre servante, qui est aussi la mienne, vous y avait amenée.

Bon. La comédie suit son cours. Mais il s’intéresse donc tant à elle que deux ans après leur brève aventure il continue à tirer les cordes de sa vie ?

- Votre servante ? Comment la vôtre ?

-Elle fait partie du château que vous avez acheté.

-Oui…

Ah ! Le château ! Voilà le sujet qu’elle veut traiter promptement. Elle respire, prend des forces et attaque :

-A propos de ce château, que vous m’avez fait acheter fort habilement, jouant sur mon…amitié, pour que j’acquière un bien dont sans doute vous n’arriviez pas à vous défaire, j’aimerais bien…

Le prince de Li l’interrompt :

-Je pourrais vous dire qu’il m’était totalement impossible de savoir que vous souhaiteriez acheter un château, si peu à votre goût, dans lequel vous n’aviez été que si peu. Non. Aucune stratégie n’aurait pu vous mener à ce choix. Mais si je vous le dis vous pourriez ne pas me croire. Voilà pourquoi je souhaite vous interdire définitivement cette pensée.

         Il sort de sa poche le collier de rubis, celui qu’elle a vendu pour acheter le château , et le pose sur la table. Elle en est stupéfaite.

-Reprenez-le. Je ne veux pas que vous pensiez que j’ai disparu parce que j’étais ruiné ou je ne sais quoi d’autre.

-Mais comment avez-vous eu ce collier ?

-Je l’ai acheté à celui à qui vous l’aviez vendu.

-Vous plaisantez. Je l’ai vendu à un bijoutier pour qu’il donne au Roi qui le souhaitait pour la princesse des Songes.

-Je l’ai acheté au Roi. Il ne plaisait pas à sa nouvelle favorite. Et un Roi a toujours besoin d’argent. Ses courtisans sont comme des nourrissons accrochés à ses flancs. J’étais au palais après la bataille de Guen-der. Et quelqu’un m’a proposé ce collier. Je l’ai reconnu tout de suite et j’ai voulu le posséder. Vous le portiez la première fois que je vous ai vue.

Ah ! Une erreur ! La princesse saute sur cette faute de mémoire.

-Ah ! Non ! Je ne le portais pas !

-Si, vous le portiez.

-Non. Je ne portais pas ce collier un jour de voyage, dans une voiture !

-Je ne vous parlais pas du jour dans la voiture. Je vous parlais du premier jour où je vous ai vue. Vous étiez chez un bijoutier. Dans le magasin où So-Hi dépose ses paravents. Vous en achetiez un. Vous étiez accompagnée. De quelqu’un qui semblait vous aimer. Quelqu’un de votre rang. Je ne connaissais pas les paravents de So-Hi. J’en ai choisi quelques-uns ce jour-là. Et j’ai souhaité vous revoir. Moi qui avais si peu de chances de vous plaire. Aucune chance…. Je me suis renseignée sur vos voyages. Et ce fameux jour où il pleuvait je vous ai suivie. Je connaissais la route.  La pluie a été le hasard favorable dont la bénédiction est nécessaire à toute action. A la guerre comme à l’amour.

La princesse ne sut répondre. Il y avait dans cette révélation mais surtout dans la manière de la dire une douceur qui la touchait. N’était-il pas un peu fou ? Mais la folie n’a-t-elle pas son charme ?

-Pourquoi me faire croire à votre mort ? Pourquoi ce mensonge ? A moi ? ?

Le prince de Li fit signe à la princesse de Sa-Yan de poser son plateau et de s’asseoir car depuis qu’elle était entrée elle était restée droite et figée. Le prince prit la théière, la tasse, en sortit une seconde d’un coffre et servit lui-même. Et comme elle restait muette :

-Je devais disparaître. Pour des raisons de famille. Vous avez votre frère. J’ai le mien.

Ah ! Il connaissait son frère ? Puis elle pensa à la jeune servante. D’accord. Espionnée. Bien. On règlerait l’affaire plus tard.

-Il avait des dettes de jeu. Tout l’or du royaume n’aurait pas suffi à le libérer. Il avait engagé tous ses biens et sans me le dire, une partie des miens. Par ailleurs, ma famille souhaitait que je me marie. Je n’avais pas d’enfants. Nos ancêtres s’en inquiétaient. Et, ce qui me décida, le Roi me chargea d’une mission aux frontières où je ne devais pas paraître sous mon nom.  Donc, j’ai fait croire que mon frère et moi-même étions morts, ce qui arrêta les poursuites de nos débiteurs. Il vit actuellement dans les provinces du Sud. Puis je me suis marié.

-Comment avez-vous fait pour vous marier étant mort ?

-Je prétextai un changement de nom pour le service du Roi.  Une famille ne se soucie pas de ce détail quand on apporte dans un mariage une chaîne de montagnes, deux fleuves et cent villes..

Ah ? Il était riche à ce point ?

-Oui. Bien sûr. Je comprends.

- Aurais-je dû donner mes biens aux débiteurs de mon frère ? J’ai préféré les garder pour ma famille. Mon épouse. Mes enfants.

La fin de la phrase fut tranchante. La lame du réel. Elle prit ses distances.

-Vous auriez dû me le faire savoir. J’aurais gardé le secret.

Il la regarda non sans une certaine ironie.

-Le secret vraiment ? D’après ce qu’on m’a dit…ne disiez-vous pas en public que vous n’aviez aucun attachement pour moi ?

Et sans lui laisser le temps de se défendre :

-Vous aviez votre vie. J’avais la mienne.   Pourquoi vous aurais-je donné mes secrets ?

-Vous avez raison. Nous avons chacun nos vies. Chacun nos devoirs.

-Il y a tout de même quelque chose qui m’a blessé, venant de vous. Puis-je vous en parler ?

-Je vous en prie. Je venais vous demander des comptes mais je vois que les rôles sont inversés.

Et lui sans tenir compte de la remarque :

-J’ai été blessé lorsque j’ai appris que vous aviez dit en public que je n’étais pas un homme romanesque.

La princesse éclata de rire :

-Rien que cela ? Blessé vraiment ? C’était une ambition dans votre vie ? Etre un homme romanesque ? Comme dans un livre de chevalerie et d’amour ? Et vous vouliez que toute la cour sache que vous êtes un homme romanesque ?

-Non. Vous. C’est votre opinion qui m’importe. Rendez-moi justice. Je vous rencontre. La partie est perdue d’avance. Je vous espionne. Je vous suis. Je vous enlève. Je creuse un bain tout un jour qui a manqué m’enlever toutes les forces dont j’avais besoin pour vous recevoir. Je commande de la neige pour qu’elle blanchisse la nuit…parce que je vous avais entendu dire qu’enfant vous aimiez la neige…

Elle ne se souvenait même pas de ce détail.

-Vous avez commandé de la neige ?!!!

Elle savait que ce n’était qu’un jeu.

-Cela se fait vous savez. Un roi était amoureux d’une femme qui se mourait. Et comme elle aimait la neige et comme il le savait, il en a fait venir. Une montagne. Pour elle.  Pour qu’elle meure en sachant qu’il l’aimait à déplacer des montagnes…

Puis changeant de sujet pour ne pas creuser davantage les peines qu’ils s’étaient faits l’un à l’autre :

-Je vous remercie d’avoir fait de mon château un asile pour les blessés.

-J’y ai trouvé beaucoup de joies.

- Cela m’a été rapporté.

Et elle, voulant parler d’amour :

-Et…vous a-t-on rapporté que j’ai pleuré quand on m’a dit que vous étiez mort ?

Il attendit un peu pour lui faire attendre la réponse.

-Oui. Je me le suis fait souvent répéter.

Puis comme elle ne disait rien, ayant envie de lui sauter au cou, de sentir une nouvelle fois ses mains sur elle, au moment où il se penchait vers elle, au moment où tout l’amour qu’ils avaient éprouvé chutait sur eux dans la chute de la nuit, quelqu’un, dehors, appela le prince. Ses deux fils venaient d’arriver. Il demanda à ce qu’on les présente à leur gouvernante.

Au moment où ce titre de « gouvernante » lui fut accordé, la princesse de Sa-Yan se dit que vivre avec lui et avec ses enfants, en avoir d’autres, serait le bonheur absolu. Elle avait eu une fille qui était morte à six mois.

Mais c’était une pensée sans racine qui jamais ne pourrait se nourrir du réel.

Le prince de Li se leva. Il devait partir. Au moment de la quitter, elle s’étant levé, lui, ayant posé la main sur le bras, elle, se penchant vers sa bouche jusqu’à en sentir le souffle :

-Vous ne m’avez pas demandé pourquoi j’avais souhaité vous revoir. Je sais que nos conditions nous séparent. Je sais que nous n’avons d’autre avenir que celui d’une nuit passée. Mais j’aimerais, avant de m’installer avec ma famille dans le Sud où je viens d’acheter un domaine, passer à nouveau des moments avec vous.  Puisqu’ils nous plaisent à tous deux. D’après ce que vous m’avez écrit. Etait-ce un simple exercice de style ?

-Non. Le style vient du cœur.

-Bien. Voilà ce que je vous propose. Restez ici le temps de mon absence. Je vous confie mes fils. Ce que j’ai de plus précieux. Je serai de retour dans quelques jours pour cette fameuse fête qu’organise ma femme.  Puis j’aurai une semaine de liberté que j’ai protégée de tout engagement. J’aimerais que nous descendions ensemble la rivière Li. Elle porte mon nom. C’est un signe favorable. Ce sera la dernière fois que nous nous verrons. Je veux un souvenir avec vous pour toute ma vie. Le voulez-vous ? Le voulez-vous comme je le veux ?

-Et…et cette nuit ? lui demanda la princesse de Sa-Yan qui se mourait d’être couchée avec lui.

-Pas chez ma femme, comme une servante. On ne met pas de bijoux quand on est dans les champs.

Ce mot « bijou », la ramena au cadeau qu’elle portait toujours sauf ce jour là :

-Oh ! Merci pour votre bague ! Je la porte tous les jours. Mais je l’ai enlevée…Une gouvernante n’aurait pu la posséder…

         Et lui se souvenant du motif de la bague, qu’il avait achetée ce fameux matin où elle s’était enfuie, lui laissant une lettre pour le tuer :

-La rivière Li est couverte de libellules en cette saison. Attendez-moi. Je reviendrai dans une semaine. 

 

Pendant cette semaine, la princesse de Sa-Yan s’occupa des deux fils du prince de Li. Par un jeu incroyable de la nature, l’un avait hérité du caractère poétique de son père alors que l’autre concevait des stratégies tout en suçant des bonbons. L’aîné était le poète. Un jour où la princesse  le vit en train d’embrasser des fleurs,  comme elle lui demandait pourquoi, était-ce pour respirer leur parfum, il lui répondit :

-Non. Je leur demande pardon de les avoir coupées mais je leur dis que je les aime !

Cette phrase dans la bouche d’un enfant de cinq ans lui parut incroyable.

 Pendant ce temps le plus jeune, trois ans, passait son  temps à concevoir des pièges pour attraper les rats. Il tenait conseil avec ses jouets pour savoir comment protéger les poulaillers. Un bol était une forteresse, des baguettes, une cavalerie. Les grains de riz, ses soldats.

La semaine passa comme tombent des dominos. Inexorablement. Chaque jour l’attente des heures qui la séparait de son retour était comme une vague qui fond dans le frisson de sa puissance.

Puis ce fut la nuit qui se couche pour que se lève le seul jour porteur de vie.

Elle était dans la cuisine veillant au repas des enfants, le cœur en chamade, lorsque des bruits lui parvinrent. Lui !

Mais ces bruits rapidement devinrent des cris, des gémissements des pleurs puis une femme entra en courant, hurlant :

-Notre maître est mort ! Notre maître est mort !

 

La princesse avait tant souffert, une première fois, de l’annonce de la mort de cet homme, qu’elle ne ressentit aucun trouble. Elle n’avait plus cette marchandise-là. Pas une seconde elle n’y crut. Que mijotait-il encore ? Oh ! Qu’il était agaçant avec ses ruses !

Mais le temps passant, tout en doutant, elle était peu à peu bousculée par les larmes, les histoires, les plaintes, le deuil qui vivait partout.

Elle s’en tint à cette idée. Il jouait le mort une nouvelle fois. Pour elle peut-être ? Elle y croyait. Elle n’y croyait pas.

Elle écouta le récit de l’accident. Au moment de rejoindre Cham, une partie de la colline s’était effondrée et le cortège du prince Li avait été pris sous la terre. Onze de ses hommes et lui avaient été ensevelis. Deux seulement avaient pu être dégagés.

Cette nouvelle commença à lui arracher le cœur. Qu’il y ait d’autres morts, qu’il ne soit pas le seul rendait une ruse plus délicate. Oh ! Si c’était un mensonge, elle le tuerait pour de bon !

On annonça en fin de journée que le corps du prince Li venait d’être ramené. Un cortège sous les flambeaux avança dans la cour du château, un corps sur une civière que l’on monta dans la chambre où elle avait été reçue.

Quelqu’un lui demanda :

-Voulez-vous m’aider à le nettoyer ? Il est dans un tel état.

C’est ainsi qu’elle fut introduite dans la pièce. Le corps était posé, nu, collé de terre, le visage enfoncé du côté d’un œil, une épaule démontée.

Le jeu était fini.

 

La princesse de Sa-Yan resta encore quelques jours au château de la colline des charmes. Le corps du prince fut amené vers le Sud où il avait souhaité être enterré. Elle s’occupa des enfants qui furent adoptés par un de leurs oncles. Ils seraient désormais élevés dans leur famille paternelle. Elle les quitta désespérée, eux les moitiés vivantes de leur père.

Puis ce fut le départ. Le cocher du prince de Li lui avait ramené sa voiture pour qu’elle rentre au palais de l’arbre du jour. Il lui proposa même de l’accompagner. Du moins jusqu’au port de Kon-Tan sur la rivière.

 

La princesse était dans sa voiture. Des chars et des piétons attendaient l’arrivée du passeur.

-Vers quelle heure traverserais-je, selon vous ? demanda-t-elle au cocher.

Il jeta un coup d’œil aux voitures et reconnaissant celle d’un ami du prince de Li, lui dit :

- Passez avec lui. C’est à son tour. Vous n’attendrez pas. En ce qui concerne votre voiture, je la ferai traverser tout de suite sur la barge qui ne transporte pas de passagers.

-Je n’ai pas envie de parler avec qui que ce soit.

-C’est quelqu’un que vous connaissez.

La princesse pensa aussitôt à ce vieux général qui l’avait trahie autrefois mais avec qui, du moins, elle pourrait parler du prince de Li. Elle ne voulait pas, non plus, laisser d’elle une mauvaise impression.

Elle sortit dans le vent et le soleil, dans les cris de la manœuvre, dans la gourmandise d’une vie qui n’était plus la sienne. La voiture du vieux général était proche. Elle ouvrit la porte, souleva le rideau et se courbant pour entrer, avant de lever la tête, sentit un parfum qu’elle connaissait. Un parfum qui venait du passé chargée de feu, de musique, de mains posées sur son dos dans la tiédeur d’une eau sur laquelle elle flottait.

L’homme dormait. Le visage caché sous sa cape. Sa main la retenait ; c’est cette main qu’elle vit la première. Avant de la sentir, douceur inégalable, l’enlevant jusqu’à lui, la serrant  comme s’il voulait la préserver, elle chutant. Ils restèrent un moment dans un silence où ne s’entendait que le vent. Puis elle, le regardant et le dévisageant, passant sa main sur sa joue, lui, paraissant à travers ses larmes :

-Mais vous aviez le visage enfoncé !

-Oui. Cela m’a coûté cher. Mais j’ai eu le meilleur maquilleur.

-Mais quel fou ! Mais pourquoi ?

-Pourquoi ? J’ai été un bon fils. On a voulu que je sois un guerrier. Je l’ai fait bien que je sois plutôt poète. On a voulu que je me marie. Je l’ai fait. On a voulu que j’aie des enfants. Je les ai. J’ai accompli tous mes devoirs. Le Roi est heureux dont j’ai consolidé les frontières, ma famille est heureuse, mes ancêtres sont heureux. Et maintenant je veux travailler pour moi. Je veux être heureux, moi. Je veux être libre pour le restant de ma vie. Libre de ne plus tuer. Libre de créer des jardins plutôt que des batailles. Libre d’aimer qui j’aime.

Et comme la princesse n’avait rien à répondre, sombrant dans cet état d’enfance où l’amour est sans mots, il lui chuchota à l’oreille ses secrets.

-Permettez-moi de vous rendre des comptes sur mes extravagances.  Peut-on me les reprocher ? J’ai vécu depuis toujours dans le monde de la guerre et des stratégies. Je sais que chaque acte doit être pensé, étudié, qu’il n’y a pas de campagne victorieuse pour celui qui n’a pas compté, un à un, tous les brins d’herbes qui pourront, sur le chemin, nourrir son armée. Il faut même prévoir le temps, imprévisible. Dans ce domaine j’ai réussi.  Pourquoi ces moyens qui m’ont aidé à défendre la paix de mon pays et qui rendent heureux tous les hommes, ne les aurais-je pas utilisés quand il s’agissait de me rendre heureux, moi ?  Quand je vous ai vue, je savais que j’avais peu de chances de vous plaire. Vous étiez plus imprenable que la citadelle de Kahn. Et pourtant, j’ai réfléchi, j’ai joué des subterfuges les plus insensés. Pour que vous me disiez un jour : « Oui, vous êtes un homme romanesque et s’il était en mon pouvoir d’être libre, et si vous me demandiez de m’épouser je vous dirai « oui ». » Pour deux raisons raisonnables. Nous avons peu de choses en commun sauf notre goût pour l’essentiel : le sexe et l’art qui sont les deux colonnes des mondes heureux.

         Elle était dans tel trouble que sa réponse fut banale :

-Vous voudriez m’épouser ?  Mais c’est impossible.

-Je le sais, mais peu importe. Jouons à ce jeu qui s’appelle : « Nous nous aimons et nous sommes libres. » Voulez-vous m’épouser ?

         Elle attendit un instant caressant un grain de beauté qu’il avait sur la joue et qu’elle aimait.

-Pourquoi pas. Vous êtes distrayant.

-Non, non, dites : « oui ou non ».

-……Oui.

-J’ai gagné.

         Il retira ses mains et prit ses distances.

La princesse de Sa-Yan fut surprise. Un peu…Comment dire…  Avait-il fait tout cela simplement pour « gagner » ? Le jeu allait-il s’arrêter ?

Le prince Li savourait cet instant. Il pensait en lui-même à tout ce qu’il avait dû inventer pour en venir à ce moment où cette femme qu’il aimait réponde  « oui » à cette question insensée, étant donné leur différence de rang. Elle noblesse de cour, lui noblesse militaire, valets indispensables des premiers qui les méprisaient, quand leurs trésors leur étaient dus. Pas assez « romanesques ».

         Il reprit sa passe d’armes :

-Vous voudriez m’épouser ?

-Oui ! Si j’étais libre je vous dirais oui ! De tout mon cœur. Vous le savez ! Mais je ne le peux pas.

-Pourquoi ?

-Je veux bien quitter la cour que je juge désormais à sa juste valeur. Mais j’ai un frère qui me poursuivrait jusqu’au bout du monde. Si je disais oui, je mettrais votre vie en danger. Il compte sur moi pour arranger ses affaires. Il me fera plier en menaçant mes sœurs. Il me torturera tant que je serai vivante.

-Hé bien mourez…

-Comment ?

-Regardez. J’ai deux cadeaux pour vous.

-Vous me les donnerez plus tard. N’allons-nous pas faire le voyage dont vous m’aviez parlé ?  J’ai rêvé pendant une semaine à la rivière Li !  Accordez-le-moi ! Vous m’avez assez fait souffrir ! Puisque vous êtes libre. Je peux retarder mon retour à la cour d’une semaine.

-Et ensuite adieu ?

Puis sans tenir compte de ce qu’elle venait de dire :

-Voici le premier cadeau.

         Il défit un lourd paquet qui contenait un paravent de So-Hi. Un paravent miniature, des dimensions d’un livre. Sa délicatesse n’en était que plus extrême. Il avait quatre panneaux. Un travail d’une beauté sans égale. Le prince de Li le lui commenta.

-C’est moi qui le lui ai commandé. Il a été exécuté selon mes instructions. Il m’a dit qu’il avait pris du plaisir à le faire. Regardez. Sur le premier panneau on voit une femme qui entre chez un bijoutier avec un autre homme. Et ici, un homme est caché, moins beau, qui l’observe. Elle porte un collier de rubis. Sur le second c’est un jour de pluie sur une route. Ils sont dans une voiture. Il est penché vers elle, sa main sur son genou. Il la désire. Elle est surprise. Sur le troisième ils sont sous une nuit de neige à la lueur d’un brasero. Ils sont nus. Ils s’aiment.  Et voici le quatrième. Ils sont sur une rivière. Ils traversent. Lui, on ne le voit pas. Il est dans la voiture. Il dort. Elle, regardez-la. Elle est descendue. Sa voiture, sur une barge, est en train de glisser vers la rive. Elle a un arc et elle lance une flèche vers le ciel.

Que voulait-il dire ? Que signifiait cette dernière scène ? Et comme elle ne savait que répondre, admirant le travail de So-Hi une nouvelle fois admirable, mais plus encore son travail à lui, prince de Li, cette recherche, cette obsession dont elle était l’unique objet mais jusqu’à quand ? Il ajouta :

-Et voici mon second cadeau. C’est un arc. Si vous le prenez, si vous sortez de cette voiture et si vous lancez votre flèche vers le ciel, la barge coulera et votre voiture avec. Et vous serez morte. Mais c’est à vous de décider. Je vais dormir un peu. Faites ce que vous voulez. Si vous ne souhaitez pas mourir et vivre avec moi, ne faites rien. Vous retrouverez votre voiture dans quelques instants.

         Le prince lui caressa la main, se retourna et prit la position du dormeur.

        

La princesse avait à prendre une décision soudaine. Définitive. Difficile. Elle avait à dire adieu aux lieux, aux êtres qu’elle aimait. Pour toujours. A ses deux sœurs qui seraient sacrifiées à sa place. Le prince de Li était aussi un homme qu’elle connaissait peu. Cette folie qu’il avait pour elle, l’aurait-il plus tard pour une autre, la laissant déchirée d’amour ?

 

La barge qui portait sa voiture était arrivée au centre de la rivière.

Elle la vit à quelques mètres d’elle.

Une libellule traversa le carré de la fenêtre.

Elle prit l’arc et le regarda.

         Son père lui en avait offert un quand elle était petite. Elle s’amusait à tirer, riant dans la joie de l’enfant qui pense que toutes les joies sont offertes, que les fautes de tir ne sont sanctionnées que de rires. Elle en éprouva du regret. Le regret de ces heures d’or.

 

Elle sortit.

Elle tira une flèche vers le ciel.

 

        

 

La princesse de Sa-Yan mourut à l’âge de vingt-deux ans dans l’engloutissement de sa voiture sur la rivière  Fen-He. On retrouva son corps, défiguré, accroché à des racines de bambous, bien en aval du cours. Sa famille le reconnut.

Un autre malheur, quelque mois après, frappa son clan. Ses deux sœurs qui étaient conduites vers leur promis, le prince Han-Ko, furent ensevelies sous un effondrement de terre.

Une mort si triste et si identique à celle du prince de Li, qui était mort à 27 ans, brillant général. Ses deux fils furent élevés pendant un an chez une de leurs tantes. Puis ils furent adoptés et élevés par un de leurs parents qui vivait dans le Sud. 

 

         Le peintre So-Hi devint un des grands noms de l’Art de ce temps. Il rendait souvent visite, à un couple qui admirait sa manière. Ceux-là même qui avaient adopté les enfants du prince de Li.  Ils habitaient une demeure au bord du lac Hu. Elle s’appelait : le palais de la libellule sur le miroir de l’eau.

 

C’étaient un homme et une femme amoureux qui   eurent beaucoup d’enfants et…beaucoup de paravents de So-Hi…

 

 

 

 

 

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