Vivre, ensemble

Adresse aux lycéens pour mieux comprendre les enjeux de l’affaire du collège du Bois d’Aulne de Conflans-Sainte-Honorine et de l’acte terroriste qui a conduit à la mort d’un professeur le 16 octobre 2020

Samuel Paty, un professeur au service de la République.

Cette reprise des cours n’est pas une reprise comme les autres. Le vendredi 16 octobre, tandis que vous quittiez le lycée, un professeur d’histoire-géographie, un professeur de l’Education nationale, a été la victime d’un attentat terroriste. Ce jour-là, la tête de Samuel Paty gisait sur le trottoir à Conflans-Sainte-Honorine, à quelques pas du collège où ce collègue exerçait. Il a été tué pour avoir fait son métier. Il était chargé de l’enseignement moral et civique (EMC). Dans ce cadre, comme de très nombreux professeurs, il abordait une valeur essentielle de notre démocratie : la liberté d’expression, et ce dans le respect d’un principe fondamental de la République : la laïcité.

Au cours d’une séance d’EMC, il a en effet montré une caricature issue du journal satirique Charlie hebdo à ses élèves de quatrième – qui avaient la possibilité de détourner le regard en fonction de leur sensibilité individuelle – afin d’analyser ensuite le message véhiculé par ce document avec eux, avec tous. Il a donc utilisé une méthode qu'il jugeait appropriée pour développer l’esprit critique de ses élèves et leur ouverture à la discussion.

Les caricatures de Mahomet, pomme de la discorde.

Le sujet de la caricature est l’objet du scandale qui a suivi. Ce dessin de presse publié en 2012 représentait Mahomet nu, un homme considéré comme le prophète majeur de l’islam. Mahomet (ou Mohammed) est un personnage historique décédé 1380 ans avant cette publication. Il n’a donc pas pu se sentir attaqué par ce dessin qui le représentait dans une position dégradante. Cette caricature ne visait donc pas une personne vivante. Pour la dessinatrice et son journal, il ne s’agissait pas non plus de rabaisser un groupe de personnes sur la base de leur appartenance à une religion : l’islam. Publier ce dessin n’était pas un acte raciste. Ce choix visait plutôt à tourner en dérision cette religion. C’est-à-dire qu’il visait à rire d’une forme de croyance, d’un ensemble d’idées. Ce dessin se moquait en effet particulièrement de l’intégrisme de certains musulmans, en rapport avec une actualité, celle des attaques répétées et des appels à la haine que subissait le journal Charlie Hebdo depuis 2006 de la part d’organisations religieuses. L’équipe de ce journal s‘est donc exprimée librement comme l’y autorise les lois de la République française, comme l’y encourage les principes de la République française. En usant de cette liberté, elle s’est engagée. Elle savait qu’elle allait froisser certains – des croyants surtout – qui n’allaient pas aimer. Mais elle les imaginait assez intelligents pour accepter que d’autres personnes allaient au contraire y voir un intérêt, et pour accepter que ces citoyens-là soient libres d’acheter ce journal qui a pour habitude de critiquer toutes les religions.

L'affaire du collègue du Bois d'Aulne : la plainte d'un parent, la déraison des réseaux sociaux.

Revenons au collège du Bois d’Aulne à Conflant-Saint-Honorine. Le parent d’une élève – qui n’était pas présente au cours d’EMC lors duquel la caricature a été montré – a lancé des procédures à l’encontre du professeur, auprès du collège et auprès de la police. Ce parent a dans le même temps déclenché une violente campagne d’opinion contre le professeur sur les réseaux sociaux, créant ainsi un climat de haine propice à tous les débordements. Ses propos étaient mensongers. Le professeur a dû porter plainte pour diffamation : l’intégrité de sa personne était en jeu.  Pourquoi le parent d’élève a-t-il agi ainsi ? Parce que le professeur – fonctionnaire de la République – n’avait pas respecté ce que le père de l’élève considérait comme un interdit : montrer une représentation du prophète de l’islam. C’est pourquoi il considérait le professeur comme un « voyou » et il voulait obtenir son renvoi. De son point de vue, analyser un tel dessin à l’école constitue une provocation inadmissible. Il a accueilli le choix pédagogique d’un professeur avec intolérance, en construisant un statut de victime blessée, sans entrer en discussion, sans faire d’effort de compréhension de la situation d’apprentissage comme des valeurs portées par cet enseignement. Il s’est engagé dans un but, un seul : faire accepter à tous un dogme, c’est-à-dire un point de sa religion imposé comme indiscutable, ici en l’occurrence un interdit ; et donc faire reculer l’école dans sa transmission de valeurs émancipatrices, c’est-à-dire dans son éducation à la liberté.

La Laïcité, valeur fondamentale de la République et pilier de l'école.

Or, la République française est un régime laïc, l’école de la République est laïque. Une charte affichée dans le hall de l’administration nous impose à tous, acteurs de l’école, le respect de cette laïcité. Dès lors que nous décidons de travailler, d’apprendre, ou d’envoyer nos enfants à l’école publique, nous sommes tenus par le respect de ce contrat. La laïcité n’est pas un principe d’interdiction, mais une condition de la liberté d’opinion et d’expression à l’école, allégées ainsi du poids de discours religieux prosélytes qui créent des conflits et empêchent de réfléchir ensemble sereinement. La laïcité c’est aussi la garantie de la liberté religieuse dans la société, car la neutralité de l’Etat en matière de religion met toutes les confessions à égalité. Elle permet à tous de croire – ou de ne pas croire – et de pratiquer librement.

Dans d’autres pays, en Arabie saoudite ou en Iran, le professeur aurait été durement châtié, car la charia – la loi islamique – s’applique. Et les interdits de la religion officielle de l’Etat concernent alors toute la société. Au contraire en France, où l’on enseigne par ailleurs l’histoire des trois grandes religions monothéistes que sont le judaïsme, le christianisme, et l’islam, les professeurs ne sont pas tenus de respecter les lois de chacune des religions. Comme l’Etat français ne reconnaît aucun culte, comme la religion n’est pas son affaire, le blasphème et le sacrilège – qui sont des paroles ou des actes outrageant une divinité ou religion – n’existent pas dans la loi. Samuel Paty était donc dans son bon droit.

De la campagne intégriste à l'acte terroriste.

Mais il a été assassiné en sortant de son collège, en rentrant chez lui. Sa tête a été coupée, a roulé sur le trottoir, a été ramassée, photographiée, et montrée sur les réseaux sociaux. Pour sidérer. Pour faire peur. Pour terroriser. Pour terroriser les citoyens français qui usent de leurs libertés. C’est la raison d’être du terrorisme. En effet, l’intégrisme du parent d’élève – c’est-à-dire son intransigeance à faire respecter une tradition religieuse en refusant toute évolution dans le cadre de la société contemporaine dans laquelle il vit – a conduit à l’acte terroriste. La vidéo de dénonciation du professeur était une cible placée dans son dos. Un jeune homme tout à fait extérieur au collège et qui s’était réfugié en France avec sa famille, a alors commis l’irréparable. Il avait pourtant été accueilli par la République française – dans sa tradition d’ouverture et de tolérance, dans l’esprit des droits de l’homme – pour échapper à la répression qui pouvait le toucher dans son pays d’origine, la Russie.

Le piège de l'islamisme, le refus des amalgames.

A qui profite son crime ? Aux islamistes. Le mot « islamiste » n’est pas synonyme du mot « musulman ». Il existe des mots différents pour désigner des réalités différentes. L’islamiste ne se contente pas de vivre sa foi. Il défend une vision intégriste de sa religion, et veut l’imposer à tous. Le père de l’élève qui a dénoncé Samuel Paty sur les réseaux sociaux est un islamiste.

En bref, une petite partie des musulmans en France sont des intégristes. Nombre d’intégristes musulmans sont des islamistes. Quelques islamistes deviennent des terroristes ou les encouragent. Aucune confusion n’est possible, aucun amalgame ne doit être réalisé entre les musulmans dans leur ensemble et les islamistes. Séparer les musulmans du reste de la communauté nationale, réduire les musulmans à leur identité religieuse : c’est le projet politique des islamistes.

L’islamiste fait donc de la politique. Lorsque des responsables politiques en poste au sommet de l’Etat désignent les islamistes comme leurs ennemis, ils s’en prennent à ceux qui attaquent l’unité de notre communauté nationale autour des valeurs de liberté, d’égalité, et de fraternité. Ils s’en prennent à une idéologie, à un programme politique. Ils ne s’en prennent pas aux musulmans dans leur ensemble. Des musulmans meurent aussi dans les attentats, à Montauban en 2012 comme à Paris en 2015 ou à Nice en 2016. L’immense majorité des musulmans pleurent aussi après les attentats.

On l’a dit, les islamistes entretiennent une confusion. Ils assimilent la critique de leur religion à du racisme. C’est une arnaque intellectuelle. Elle se diffuse notamment en manipulant la jeunesse sur les réseaux sociaux dont les formats et l’immédiateté favorisent l’émotion immédiate à la réflexion. Cette arnaque vise à créer de la censure à l’école comme dans le débat public autour des questions liées à la place des religions dans la société. Cette censure permettrait aux islamistes de mieux imposer ensuite leurs règles à tout le monde. Cette censure est le contraire de la liberté d’expression.

Eduquer à la tolérance et à la liberté.

Vous êtes peut-être pour certains perméables à cette arnaque intellectuelle et réagissez avec indignation lorsque d’autres usent de leur liberté d’expression dans le cadre de la loi de la République. Mais le rôle des professeurs ne consiste pas à vous conforter dans cette posture. Ils travaillent à vous aider à vous forger vos propres outils de défense intellectuelle. On grandit souvent en apprenant à penser contre soi-même, contre ses idées préconçues, en les confrontant à celles des autres, en développant sa raison critique, pour devenir plus libre, pour mieux nous comprendre les uns les autres. Pour rester une nation unie. Pour vivre ensemble. Pour vivre, ensemble.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.