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Billet de blog 8 avr. 2020

Du journalisme d'investigation au journalisme embarqué dans la guerre au virus

L'article de Pascale Pascariello sur le Pr Raoult ne nous apprend pas grand chose sur lui, mais beaucoup de choses sur ce qu'est devenu Mediapart dans la pandémie actuelle.

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Journalisme d'investigation, c'est le label Mediapart. Et nous les abonnés nous voulons y croire. Il y a bien eu un gros loupé avec la dernière campagne présidentielle où nos investigateurs, trop occupés à dénoncer le danger fasciste, ont oublié d'investiguer sur le candidat Macron et ses soutiens. Nous fûmes surpris et déçus de l'abandon subit de Julien Assange face à la meute qui le traquer. Notre journal préféré, s'est rattrapé un peu tard sur ce coup là. Et comment comprendre les embrouilles entre Mediaprat et Denis Robert au cours de son combat contre Clearstream? Puis, ce fût la surprenante tentative de discréditer Juan Branco, malgré la pertinence de sa dénonciation virulente du régime et de son fonctionnement. Jalousie professionnelle? Querelles d'ego? Pourtant, dans les trois derniers cas, on a vu apparaitre une méthode douteuse. Plutôt que de critiquer les révélations d'Assange, celles de Denis Robert ou de Branco, c'est l'attaque ad hominem que choisit le journal. Les méthodes d'Assange, le supposé "complotisme" de Denis Robert ou les relations de Branco sont tout à coup plus importantes que ce qu'ils révèlent.

Mais avec le débat sur le traitement à opposer à l'épidémie de covid 19, on atteint des sommets. Ce qui importe au plus haut point, c'est de savoir quels sont les traitements efficaces contre le virus. Comment les laboratoires de recherche travaillent, sur quelles pistes, à quelles échéances? Que se passent-ils dans les autres pays? Mais vous ne trouverez rien de tout ça dans les articles signés par les journalistes de Mediapart. Vous pouvez le trouver dans des billets de blog qui ne sont jamais en une, sauf une fois celui de Laurent Mucchielli. Or il y a une expérience incontournable, celle menée à Marseille par l'IHU Méditerranée. Pas un test sur un petit groupe randomisé. Non, une expérience grandeur nature dont on peut lire les résultats quotidiens sur le site de l'IHU Méditerranée. Et pour couronner le tout, une expérience scandaleuse car elle se fait à une échelle de masse en contradiction totale avec les orientations imposées par les instances françaises de Santé Publique et malgré les interdictions réitérées du ministère de la santé et les anathèmes de ces zélés porte paroles. 

Cela pourrait rester une aberration locale, s'il n'y avait les résultats! Aujourd'hui, sur 2187 patients traités par la combinaison hydroxychloroquine et azithromycine, il y a 10 décès à déplorer. Ce qui nous donne un taux de mortalité de 0,45 %. Sachant que les patients soignés viennent principalement de Marseille, mais aussi de toute la France. Tout le monde est testé puis soigné si le test est malheureusement positif, au prix d'heures d'attente, puisque c'est environ 800 patients par jour qui défilent devant l'hôpital de La Timone. L'IHU méditerranée ne teste pas seulement ceux qui se présentent, puisque 63704 tests ont été réalisés à ce jour, comprenant une portion significative de la ville de Marseille qui permet d'estimer à 15% environ la proportion d'habitants atteints par le virus, mais pas nécessairement malades. La mortalité sur l'ensemble des malades hospitalisés dans les hôpitaux de la ville dépasse maintenant les 1%. Le problème qui saute aux yeux de toute personne de bonne fois, c'est que le taux de décès dans l'ensemble des hôpitaux français tourne lui autour de 10 % . Ce qui revient à dire que si vous êtes hospitalisés à Marseille, vous avez 10 fois plus de chance de survivre qu'à Paris ou à Mulhouse. 

Je trouve ce résultat choquant. Comme il est choquant de constater que le taux de mortalité pour 1 million d'habitants est de 22,2 en Allemagne et de 158,5 en France. Et que l'on ne nous raconte pas que l'Allemagne va suivre les pas de la France. L'épidémie a démarré en même temps dans les deux pays, mais les courbes ne se ressemblent pas. Par contre, la France court sur les traces de l'Italie. L'argument du décalage dans le temps ne tient pas plus pour Marseille où le dépistage massif a permis de mettre en évidence une présence importante du virus.

Mais le plus choquant, c'est que ces questions, à de rares exceptions prés, n'intéressent pas les journalistes en particulier ceux de Mediapart. Non, ce qui les intéresse, ceux sont les turpitudes du Pr Raoult et accessoirement la crédulité de ceux qui préféreraient, s'ils avaient à choisir, son traitement plutôt que le Doliprane. L'article de Mme Pascariello s'inscrit dans cette brillante série. Que nous apprend-t-elle sur le Pr Raoult? Que son service fonctionne en conformité avec les exigences imposées par la politique de recherche française. Autoritarisme en interne, publications à tout va, recherche de financement privés, coup de pouce aux résultats d'expériences ... Mais il aurait été honnête de dire que les détracteurs de Raoult dans le milieu, fonctionnent de la même façon. Mme Pascariello prouve son ignorance de la réalité du milieu lorsqu'elle nous révèle que les doctorants sont employés au service des théories de leur directeur de thèse. Ciel, quelle découverte! Et le nombre de publications sans intérêts qui encombrent les bibliothèques des universités et centres de recherche du monde entier ne date pas d'hier! Non, le Pr Raoult n'est pas un franc-tireur, ce n'est pas un soixante-huitard attardé, ce n'est pas le chevalier blanc de la recherche. Ce n'est pas un marginal du milieu, il est installé en plein coeur. Tant pis pour ceux qui rêvaient à un chercheur génial découvrant un médicament miracle. Ça n'existe pas. En tout cas, le Pr Raoult ne correspond pas à ce portrait, comme l'avait déjà bien documenté Marsactu.

Par contre, il aurait été plus intéressant de documenter les caractéristiques de l'IHU Méditerranée. Le seul centre de recherche en France dédié à l'observation des épidémies mondiales et fort bien équipé pour cela, d'où sa réputation internationale. C'est dans ce but qu'il a accumulé une quantité exceptionnelle de virus et bactéries de toute sorte, comment peut-on le lui reprocher? On peut aussi trouver sur son site les bien réels exploits de la recherche pratiquée dans ce lieu ainsi que le rapport prophétique du Pr Raoult sur les dangers d'une pandémie virale venue d'Asie et les propositions pour y remédier. Autre caractéristique importante de cet institut, ses relations internationales. En particulier, il est très branché avec la Chine et ses chercheurs ne prennent pas les chercheurs chinois pour des imbéciles, ce qui expliquent leur vitesse de réaction au vue des premières expériences chinoises sur l'utilisation d'une vieille molécule, la chloroquine, dans la lutte contre le covid 19. Ce n'est pas le seul centre universitaire à Marseille qui travaille en étroite collaboration avec les chinois, pour le meilleur et pour le pire. Mais ce qui est peut-être le plus important dans la crise actuelle, c'est la triple vocation de l'IHU méditerranée, recherche, enseignement, soins. Cette triple vocation est matérialisée par l'emplacement de l'IHU entre la fac de médecine et le plus grand hôpital de Marseille, La Timone. Et là on en arrive à ce qui est vraiment précieux dans la trajectoire de l'IHU et du Pr Raoult. La décision de rompre avec le train train meurtrier du ministère de la santé est annoncé dans un communiqué du 22 mars. Clin d'oeil? Les médecin de l'IHU annoncent mettre toute leur énergie dans le combat contre l'épidémie en utilisant tous les moyens à leur disposition. D'où les test massifs et l'utilisation immédiate du seul traitement à leur disposition, testé en Chine avec un certain succès et ne présentant que très peu de risques pour les patients. Vous ne pourrez lire ce communiqué nulle part dans la presse main stream, mais sur le site de l'IHU et il permet de comprendre bien des choses. Depuis ce moment, la priorité de l'IHU c'est la lutte contre la pandémie, ce dont tout le monde se félicite à Marseille et qui pose un gros problème politique au gouvernement.

Mais voilà, plutôt que d'enquêter conformément à sa vocation affichée, Mediapart a choisi de rallier la meute des journalistes "embarqués" dans les fourgons du ministère de la santé et de la clique au-dessus de tout soupçon qui a mis la main sur le système de santé publique avec les résultats que l'on peut comptabiliser chaque jour.

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