Bal tragique à Colombey

Avant Charlie, il y eut Hara Kiri "le journal, bête et méchant" . Si le journal changea de nom, ce n'est pas par fantaisie de la rédaction, mais parce qu'Hara Kiri fut bel et bien interdit. A cause d'une caricature.

Un peu de mémoire, un peu d'histoire peut servir à s'orienter au milieu de la propagande incessante et du bruitage médiatique.

Dans son no 94, daté du lundi 16 novembre 1970, la couverture de l'hebdomadaire Harakiri titre : « Bal tragique à Colombey – 1 mort » à la suite du décès du général de Gaulle dans sa propriété de La Boisserie à Colombey-les-deux-églises, le 9 novembre 1970. Le choix de ce titre faisait référence à un fait divers qui avait défrayé la chronique le premier novembre précédent : l’incendie d'un dancing, le 5-7, à Saint-Laurent-du-Pont (Isère) où 146 personnes avaient trouvé la mort. La presse d'alors, plutôt que de dénoncer l'absence criante de conditions de sécurité de l'établissement, s'était dédouané avec l'expression "bal tragique" qui faisait passer pour un coup du destin, ce qui était le résultat de négligences criminelles. La couverture d'HaraKiri dénonçait cette hypocrisie en affichant la même "légèreté" pour la mort du Grand Charles. 

Dès le lendemain, le 17 novembre, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Raymond Marcellin censure le journal. Si l'hebdomadaire n'est pas totalement interdit, la mesure prise par le pouvoir aboutit au même résultat, Harakiri hebdo étant « interdit à l'exposition et à la vente aux mineurs ». Pour continuer, il fallait changer de titre. Wolinski raconte avec humour le débat sur le nouveau titre, où fuse même à la suite d'un gag, la proposition "ta main salope". Pas sûr, que ce gag serait aujourd'hui apprécié dans Charlie. En tout cas, la République de l'époque, c'était déjà la Cinquième, ne semblait pas considérer comme sacré le droit des humoristes et des caricaturistes. Il y avait certaines choses avec lesquelles on n'avait pas le droit de plaisanter. Fort heureusement, les auteurs de cette plaisanterie ne furent pas inquiétés, mais la République Française avait posé une limite impérative au droit au blasphème.  

Bien évidemment, une plaisanterie n'est jamais neutre. Et les soixante-huitards dont j'étais, tous ceux qui un an auparavant criaient "10 ans ça suffit", tous ceux là, rirent de bon coeur et se jetèrent sur le numéro suivant intitulé "Charlie", journal satirique qui vécut jusqu'à l'arrivée de l'Union de la Gauche au pouvoir, tant il est plus facile de se retrouver dans la critique humoristique d'un régime que l'on combat. 

Le lundi 16 novembre au matin , je me précipitais à mon habitude pour acheter mon journal préféré dans le premier kiosque. A cette lointaine époque, il y avait beaucoup de kiosques. En découvrant la première page, j'éclatais de rire. Et je fus traité de "petit con" par la marchande de journaux qui avait des cheveux gris et était choqué que l'on puisse rire de la mort du Grand Charles. Je n'en tins pas compte sur le moment. Puis, je compris peu à peu, que les générations qui avaient vécues certains événements historiques que je ne connaissais que de seconde main, pouvaient être choquées, blessées même, par cette légèreté. 

Le sacré est très variable, selon les circonstances et les individus. Ce sentiment ne peut servir à porter atteinte à la liberté d'expression. Mais le choix d'un objectif pour une plaisanterie ou une caricature, n'est jamais neutre. Le rire peut aussi être cruel et il est plus honorable de rire de soi-même que de rire des autres. J'ai appris l'humour juif avec mes amis juifs, mais il y a des plaisanteries "juives" que je ne me permettrais pas de faire moi-même. Est-ce que la cinquième république d'Emmanuel Macron mettrait en avant la une "Bal tragique à Colombey" comme un blason de la laïcité républicaine? 

Avant de lancer un "bon mot", on peut se demander si quelqu'un peut en être blessé. Et qui? Cherche-t-on le rire complice ou l'insulte? Dans le premier cas, on retrouve une complicité, une fraternité même, dans un grand éclat de rire. Mais, lorsque la plaisanterie tourne à l'insulte on met du sel sur les plaies. Je conseille de voir ou revoir "Ridicule" l'excellent film de Patrice Leconte.

Bien évidemment, ces réflexions ne concerne en rien, Samuel Paty, enseignant consciencieux victime d'un crime abominable. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.