La petite mort

La petite mort. C'est l'expression qui m'est venue à l'esprit pour caractériser ma vie pendant les deux mois que j'ai passé en tant qu’employé libre-service en mise en rayon dans une grande surface. Je parle bien de «vie», car ce travail, à coups de 36 heures par semaines, a affecté mon quotidien de bien des manières.

Cet article est une réflexion autour du métier de la mise en rayon. Il se base sur mes différentes expériences professionnelles des deux dernières années au sein de plusieurs supermarchés français. Celles-ci se constituent en une période de deux mois consécutifs dans la même enseigne, et quelques semaines, voire jours, dans d’autres. Cet article est subjectif et situé. Il vise à dépeindre une certaine réalité, ou certains aspects de cette réalité dans laquelle vivent certains employés.

Les débuts

Étudiant, j'ai eu l’occasion de travailler dans différentes grandes surfaces, y compris des magasins de bricolages. Dans ce métier, la plupart des recrutements sont rapides et peu sélectifs. Parfois j'ai passé des entretiens (téléphoniques ou en face à face), parfois j'étais recruté du jour au lendemain par le biais d’agences d'intérim. La première journée démarre toujours rapidement, l'intégration dans l'équipe se fait vite, les employés stables sont habitués. Les nouvelles têtes défilent, parfois s'enchaînent. J'ai déjà été embauché pour une journée seulement. Aussi, après quelques consignes, on est en train de vider des cartons et de mettre en rayon leur contenu. La formation se fait sur le tas, avec les conseils et consignes des employés plus anciens. La première journée permet au nouvel employé d’assimiler et de se familiariser avec plusieurs choses. Tout d’abord, les bases, qui sont aussi le gros du métier, à savoir la mise en rayon. Le secteur auquel l’employé est affecté, ou bien le magasin dans son ensemble. Et enfin la hiérarchie au sein de l’équipe.

Très vite, pour ma part au bout de la première heure, on comprend que ce travail peut être effectué par quasiment tout être humain capable de se mouvoir. Car au-final, ce qui importe réellement pour le magasin, c’est que l’employé ait deux bras et deux jambes, et qu’il sache s’en servir sans trop faire d’erreurs, et sans qu’on soit toujours derrière lui.

Le travail quotidien de l’employé libre-service en mise en rayon

En quoi consiste ce métier me direz-vous ? Eh bien, les premiers jours, il consiste à maintenir en état un certain nombre de rayons, chiffre qui dépendra de la taille du magasin. Pour ce faire, il faut les remplir, c’est-à-dire mettre en rayon les articles que le magasin vend.

Ceux-ci se trouvent en général sur des palettes ou des "rolls", sortes de cages de métal à roulettes, que l’on trouve dans la réserve du magasin. En général, les journées se ressemblent ; l’employé commence par aller chercher une palette en réserve, l’amène dans la partie du magasin réservée à la vente et remplit les rayons avec les articles qui se trouvent sur ladite palette. Lorsque plus rien ne rentre sur la palette, ou que celle-ci est vidée, l’employé ira la déposer à l’endroit prévu et commencera à en vider une autre. Elles se distinguent en deux catégories : les palettes d’arrivages, avec uniquement des nouveaux produits, où en temps normal 80% des articles rentreront en rayon, et les palettes de stock. Pour moi, celles-ci sont les pires ; elles sont composées d’articles qui ne rentraient pas la dernière fois qu’ils ont été sortis, contrairement aux palettes d’arrivages, et souvent mal construites. De ce fait, l’employé se retrouvera fréquemment à sortir sa palette de stock juste pour essayer de faire rentrer quelques articles en rayon, puis la ramènera, très souvent encore pleine. C’est en me trimballant ces palettes aux trois quarts remplies d’articles que je savais d’avance ne pas rentrer en rayon qui m’a abattu les premiers jours. Surtout que le processus est pénible et répétitif : il faut se baisser, prendre le carton, se relever, l’ouvrir, aller jusqu’à l’endroit où le produit se trouve, et vérifier s’il rentre. Si c’est du stock, ça ne rentrera sûrement pas, mais il faut vérifier quand même. Ensuite, on ramène le carton à la palette, on en reprend un et ainsi de suite, jusqu’à avoir tout vérifié. D’autant plus que les premiers temps, l’employé ne connaît pas les rayons, il doit donc chercher chaque article, parfois de longues minutes, avant de voir que celui-ci ne rentre pas. Selon les secteurs, il devra également faire attention aux dates de péremption et devra donc mettre les produits dans un certain ordre ; les plus anciens devant, les plus récents derrière. Dans le secteur frais, il faut en plus quotidiennement vérifier les dates et faire le tri.

Selon l’heure et le jour, il faudra également faire le facing, c’est-à-dire avancer les produits pour qu’ils soient visibles pour les clients. Rendre les rayons attrayants, même si ceux-ci sont poisseux, du fait de bouteilles de sauces cassées au fond du rack que personne n’a nettoyé par exemple. Tant que c’est joli et ordonné pour le client, c’est le principal. Arriver à ce stade de connaissance du métier m’a permis de dresser un simple constat : le magasinier n’existe que parce qu’il est moins cher qu’un robot. Et peut-être pour apporter une touche d’humanité au magasin.

Mais tout n’est pas si noir ; au fur et à mesure que l’employé prend de l’ancienneté, il se verra confier d’autres tâches. Car à force, il connaît bien le magasin et l’emplacement précis de beaucoup d’articles, et maîtrise les tâches annexes. Il peut ainsi avoir plus d’autonomie, comme imprimer et fixer les étiquettes, gérer les arrivages et compter les produits ou guider les moins expérimentés. Le nombre de ces tâches est sans doute élevé et varié selon les magasins. En outre, ma juvénilité dans ce métier comparée aux employés avec 5, 10, 20 ans d’ancienneté me limite dans cette partie de la réflexion. Il n’empêche que même les employés les plus anciens consacraient la majorité de leur temps de travail à remplir les rayons, machinalement. Entre ces tâches, l’employé peut bénéficier de ‘’temps morts’’ officieux, en allant chercher quelque chose en réserve, ou en se baladant pour vérifier les rayons par exemple.

En somme, les tâches sont factuellement répétitives, usantes et parfois difficiles. Je pense d’ailleurs ici aux personnes avec des problèmes physiques et aux personnes âgées. Au-final, le but de l’employé est de faire en sorte que le magasin soit approvisionné et qu’il soit beau et organisé pour que les ventes soient bonnes. Il doit également économiser la place disponible en réserve, d’où le fait d’essayer de vider des palettes de stock remplies aux trois quarts de produits qui ne rentrent pas en rayon. Il est ainsi donné et connu de tous que ce travail est ennuyant et démotivant. Dans tous mes emplois dans ce secteur, je n’ai jamais eu l’impression de changer quelque chose. J’ai travaillé pour le profit de gens que je ne connais pas, loin de ma réalité et de ceux de leurs employés. Même si un jour je me donnais à fond, le lendemain tout était à recommencer. Et même si je m’étais tué à la tâche tous les jours, d’autres rayons auraient été moins bien rangés, mon influence sur l’état du magasin aurait donc été minime. Alors à quoi bon s’investir ? Personne ne vous remerciera vraiment, et même si vous êtes fliqué, vous pourrez toujours bâcler une partie du travail. Je pense que cette pensée est dans l’esprit de quasiment tous les gens dans ce métier. Ce travail démotive en masse ses acteurs, qui n’ont souvent pas la foi de se donner plus que nécessaire. On est là pour faire ses heures, gagner son pain et rentrer chez soi. Il est donc inutile de trop se donner, car dans tous les cas rien ne sera jamais terminé, et vous serez sûrement seul à vous fatiguer. L’employé ne sert qu’à faire tourner la machine, inlassablement, jours après jours. Pour finir, je me remémore ici une phrase qu’un chef de secteur m’avait dit un matin, qui pour moi exprime très bien le rapport qu’ont les employés à leur travail : ‘’ça passe vite là, c’est bien’’.

Le rapport à l’argent gagné 

Il est bien connu que le SMIC ne permet pas de faire grand-chose. Globalement, ceux qui travaillent dans la mise en rayon ne peuvent espérer que ce salaire, à savoir environ 1200 euros nets par mois, pour un 35 heures par semaine. Avec différents paramètres, comme l’ancienneté, ce chiffre peut augmenter, mais probablement pas énormément. Si l’employé a un loyer à payer, selon les régions, il pourra déjà soutirer à ce chiffre plusieurs centaines d’euros.

Prenons un exemple en Haute-Savoie, avec un appartement T2, au coût mensuel de 600 euros. Rajoutez-y d’autres frais, comme l’eau et le chauffage, la nourriture et l’essence. J’ai connu certaines personnes qui faisaient 20 ou 30 km par jour pour aller travailler. Rajoutez-y les éventuelles dépenses en loisirs et les dépenses liées au ménage. J’en suis arrivé à la conclusion que ce faible salaire est une cage, qui vous retient au piège dans ce travail, faute de pouvoir espérer un meilleur métier pour les plus anciens. Parfois, certains employés ne font que survivre avec ce salaire, d’autres arrivent à vivre, mais à basse échelle. Vous pourrez peut-être aller au restaurant de temps en temps, mais vous n’irez pas en week-end quand bon vous semble et où vous voudrez. Qui plus est, avec des emprunts sur le dos, parfois des addictions, comme la drogue, l’alcool ou le tabac, ou l’envie de se faire plaisir pour souffler après une dure journée, ce travail ne vous permettra pas d’économiser. Je pense que beaucoup d’employés dépensent presque la totalité de leur salaire chaque mois. Car un travail difficile comme la mise en rayon amène les employés à chercher du réconfort ailleurs. Joints, alcool, et tabac sont le quotidien de beaucoup d’employés, sur leur lieu de travail ou bien aussitôt rentrés chez eux. Il est également important de compter ce qui est acheté pour être consommé durant les pauses, chiffre qui peut s’avérer être plutôt important à la fin du mois, du moins pour ceux qui ne ramènent pas leur gamelle. Tout ceci a un coût, plutôt important, mais qui rend le travail plus agréable, supportable. De ce fait, j’ai souvent eu l’impression que beaucoup travaillaient pour se payer entre autres ces distractions, puis en avaient l’usage pour pouvoir avoir la force d’y retourner le lendemain, et ainsi de suite.

 

Le cercle vicieux de l’emploi du temps

C’est ici le point clef de cet article. En plus de tous les autres facteurs cités, celui-ci est celui qui impacte la vie de l’employé de la pire des façons. C’est la cerise sur le gâteau. Car factuellement parlant, des jobs mal payés et peu intéressants, il y en a à foison, avec pour certains des horaires convenables.

En mise en rayon, on travaille le samedi. Des rondes sont parfois mises en place entre les employés, qui font que chacun a son samedi comme jour de repos toutes les quatre ou cinq semaines. Sinon, c’est le sacré saint dimanche, accompagné d’un autre jour dans la semaine. En ce sens, lorsque on n’a pas de week-end, le travail est omniprésent : puisque les jours de repos ne sont pas consécutifs, l’employé sera au-final toujours lié au travail, celui-ci ne quittera jamais sa tête puisqu’il devra toujours y retourner le lendemain, ou le surlendemain. Prenons un exemple : le jeune qui travaille toute la semaine, arrive fatigué le samedi soir. S’il veut sortir, il ira peut-être faire la fête, épuisé, pour se lever tardivement le lendemain, et finir sa journée de repos avant de repartir le lundi au travail. Partir en week-end quelque part est difficile, car à moins de poser comme jour de repos le samedi ou le lundi, il est inutile de partir dormir une nuit ailleurs le samedi soir pour rentrer le dimanche soir. Cela renforce donc la cage dans laquelle se retrouve pris l’employé. Et ce cas de figure peut être empiré dans le cas où l’employé ne bénéficie que d’un seul jour de repos, comme ç’a été mon cas. Dans cette situation, la pause hebdomadaire est presque inexistante, et les semaines s’enchaînent à grande vitesse. En outre, l’organisation de la journée de travail fait que de manière générale, l’employé commencera soit tôt le matin à cinq heures, et finira vers midi, soit il commencera en début d’après-midi et finira le soir, vers dix-neuf heures ou vingt heures. Dans le premier cas, la fatigue s’accumule, la journée de travail passe vite, et en résistant à la fatigue, on peut avoir des loisirs l’après-midi. Dans le deuxième cas, la journée s’étire et semble gâchée.

Les emplois du temps sont très souvent fixes, et vous isolent. L’employé aura tendance à moins voir ses proches, du fait de ces horaires en contradiction avec les horaires de bureau, et parfois irrégulières. Ajoutez-y la fatigue qui s’accumule, la plupart des gens auront tendance à vouloir rester chez eux, avec leur moitié (ou pas), devant des écrans, et avec les distractions citées plus haut. Car se lever à quatre ou cinq heures tous les matins, parfois plusieurs semaines ou mois d’affilés, ça vous draine. Et si vos proches ont des jobs avec des horaires de journée, vous vous sentirez également isolé si vous êtes toujours de l’après-midi, car vous ne pourrez les voir qu’à partir d’une certaine heure le soir. Evidemment, cette situation peut encore être empirée dans les cas extrêmes, mais existants, des journées de travail divisées en deux parties, avec trois ou quatre heures le matin et trois ou quatre heures l’après-midi, avec une pause de trois heures entre les deux sessions. On peut alors mentionner ici les employés habitants à trente ou quarante minutes de leur lieu de travail, qui se voient bénis par ce genre de journées. Un autre cas de figure est l’alternance des journées, avec le lundi où l’employé commencera à treize heures et finira à vingt heures, pour reprendre le lendemain à cinq heures. En gros, vous rentrez chez vous, mangez un bout, vous dormez, et c’est reparti le lendemain après 9h de temps hors du travail.

 

Les employés et leur rapport au travail

Pour finir, on pourrait résumer cette section par le mot ‘’lassitude’’. Dans les supermarchés, je n’ai croisé aucun employé trouvant son job intéressant, et la plupart affichent une mine lasse, car ils sont au travail, et rien de plus. Leurs tâches sont répétitives et inintéressantes. Tous attendent la fin de la journée, et ça dès son début. On ne pourrait cependant s'arrêter à ce constat.

Parmi les employés que j’ai pu rencontrer, certains faisaient leur travail en silence, affichant un profil discret. Ces gens-là semblent également ne pas aimer leur travail, mais à force d’années de pratique, s’y sont habitués et ne se plaignent pas, ou peu. D’autres au contraire se plaignent et pinaillent. En général, ils critiquent leurs tâches, leurs collègues, ou la hiérarchie et ont toujours quelque chose à dire sur tout. D’autres encore semblent plus impliqués, et sont contents de montrer qu’ils le sont. "Je fais tout ici" est une phrase récurrente de ce type d’employés. Ce qui m’a le plus frappé, et je vous l’expliquerai avec un exemple, c’est cette implication qu’ils ont dans leur métier, qui contraste avec celle des autres. Même si la plupart des employés, en particulier les anciens, s’appliquent et font globalement ce qu’on attend d’eux, chose d’ailleurs nécessaire si on veut que la journée se passe vite et bien, d’autres dépassent ce rôle. On peut les voir alors très soucieux de limiter les pertes économiques du magasin, la propreté de la réserve, la mise en avant des produits, comme si c’était au-final leur entreprise et leurs bénéfices. Certains font des heures supplémentaires, souvent non rémunérées. Ces employés semblent d’ailleurs vouloir montrer en grade. Et, chose que j’ai trouvé marquante, cet attachement particulier de ces employés au bien-être du magasin n’est qu’à sens unique. Dans la plupart des cas, l’entreprise ne le leur rendra pas de manière équivalente. Pas de primes, juste une possibilité d’évolution, comme en devenant chef de rayon, chose qui ne les exemptera pas de vider des cartons tous les jours. Pour conclure, je pense que cette proactivité de la part de ce type d’employés leur permet au final de tenir, et d’apprécier un peu plus leur métier. Car s’y impliquer, même si ce n’est pas intéressant, permet sûrement de s’y plaire un peu plus, plutôt que de subir la journée avec lassitude ou énervement, comme c’était mon cas. 

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