Une fois de plus, la vie politique locale se donne en spectacle. Une fois de plus, on nous invite à nous indigner… mais pas au bon endroit.
À Bandol, comme dans tant d’autres communes, la campagne municipale s’enlise dans une affaire de courriers, de plaintes, de mots lourds « menace », « chantage », « pression ». Le maire, Jean-Paul Joseph, saisit la justice après avoir reçu deux courriels de Franck Bertoncini, son sixième adjoint qu'il a mis sur la touche.
Mais à force de regarder la forme, on oublie le fond. Et le fond, lui, est autrement plus préoccupant.
Car le véritable scandale en politique municipale n’est pas l’existence de courriers, fussent-ils déplacés ou maladroits. Le véritable scandale, celui qui mine la démocratie locale depuis des années, c’est la banalisation de pratiques qui s’éloignent de l’intérêt général. C’est l’habitude prise par certains élus de confondre pouvoir public et intérêts privés. C’est l’opacité devenue norme. C’est l’idée, profondément ancrée, que tout finit par se régler entre initiés.
À entendre certains discours, on croirait que la morale politique commence et s’arrête à une plainte déposée. Comme si la justice ne devait s’intéresser qu’aux mots, jamais aux actes. Comme si la véritable violence faite aux citoyens n’était pas ailleurs : dans des décisions prises sans explication, dans des choix budgétaires orientés, dans des arrangements discrets, dans des conflits d’intérêts niés ou minimisés.
La politique locale souffre d’une indignation à géométrie variable. Quand des habitants questionnent des aménagements contestés, des projets qui profitent toujours aux mêmes, des décisions qui interrogent l’éthique publique, on leur répond par le silence ou le mépris. Mais lorsqu’un élu se dit personnellement atteint, alors soudain tout devient grave, tout devient scandale, tout devient urgence démocratique.
Il y a là un profond renversement des valeurs.
Être maire, ce n’est pas seulement être une victime potentielle. C’est avant tout être dépositaire d’un mandat. Cela suppose une exigence d’exemplarité constante. Cela suppose de se prémunir contre toute situation pouvant être perçue comme une prise illégale d’intérêts. Cela suppose d’accepter le regard critique des citoyens, y compris lorsqu’il dérange. Cela suppose, surtout, de rendre des comptes.
Or ce que beaucoup de citoyens ressentent aujourd’hui, ce n’est pas de la protection, mais une mise à distance. Ce n’est pas de la transparence, mais une accumulation de zones grises. Ce n’est pas un débat démocratique, mais une succession d’écrans de fumée.
À force de judiciariser chaque campagne, on évite soigneusement de poser les vraies questions : comment est gouvernée la commune ? Selon quels principes ? Au service de qui ? Dans le respect de quelles règles éthiques ?
Les électeurs n’attendent pas des querelles personnelles ni des stratégies de victimisation. Ils attendent une chose simple, presque naïve : que l’intérêt général prime réellement sur les intérêts particuliers. Que les règles soient les mêmes pour tous. Que le pouvoir local cesse d’être un entre-soi protégé par le bruit médiatique.
Ce n’est pas une lettre qui abîme la démocratie. Ce sont les pratiques qui la vident de son sens. Et tant que cela ne sera pas regardé en face, les scandales continueront : non pas parce qu’ils sont révélés, mais parce qu’ils sont tolérés.
À en juger par l’afflux de témoignages, de documents évoqués et de prises de parole qui circulent massivement sur les réseaux sociaux depuis hier, il est illusoire de croire que l’on en restera là. À Bandol, les dossiers dits « opaques » refont surface, et les prochains jours pourraient bien apporter des révélations que beaucoup préféraient voir rester dans l’ombre.