DÉRUSSIFICATION EN UKRAINE

Au nom de la dérussification en Ukraine, c'est aussi les symboles de la culture que l'on attaque

 

Tiré de Tehnopolis, seul journal économiquement et politiquement indépendant de la région du Donbass.

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PAVEL JEBRIVSKI S’APPRÊTE À CHASSER POUCHKINE DE KRAMATORSK

 

Le gouverneur de la région de Donetsk, Pavel Jebrivski a émis l’intention d’attribuer au parc Pouchkine le nom de Konrad Gamper.

 

Les Editions « Vostotchny proekt » (Le projet de l’Est), en particulier, communiquent le texte suivant (textuellement) :

 

- Nous voulons donner au parc Pouchkine de Kramatorsk le nom de Konrad Gamper, le fondateur des usines de construction de machines, a répondu Jerbivski. Nous n’avons rien contre Alexandre Pouchkine. Au fait, qu’a-t-il fait pour Kramatorsk ? Tandis que l’apport de Gamper, dans l’histoire de cette ville, est énorme. Tout doit être chargé de sens. D’un sens véritable. Historiquement fondé. La destruction du "sovok" (ici, « soviétisme, NDT ») est notre objectif primordial. Elle doit passer par notre conscience, par notre âme.

Il semble qu’en « passant par la conscience » du même Jebrivski, « la destruction du soviétisme » ait heurté son bon sens.

Quel rapport Pouchkine a-t-il avec le soviétisme, qui n’avait pas encore commencé non plus lorsque Gamper est né, c’est-à-dire en 1846 ? La question est, bien sûr, intéressante, et, à n’en pas douter, « historiquement fondée ».

Si l’on se fonde sur le « sens historiquement fondé» et que l’on considère ce que la ville de Kramatorsk doit à Gamper, alors on peut la rebaptiser « Kondrask », par exemple. On peut intituler ses usines : "Konrad Gamper". Pour ne pas se tromper après leur changement de nom, on peut en appeler une « Novogamperovski »[1], une autre « Starogampervoski »[2], une troisième « Ulrichovitch »[3] (patronyme de Konrad Gamper) par analogie avec l’usine Ilitch de Marioupol. Quant au « patrimoine » de Gamper en particulier, les usines, donc, personne ne les a baptisé « Pouchkine ».

Si l’on se fonde sur ce qu’a accompli Pouchkine pour Kramatorsk, alors il est temps de s’interroger : qu’a fait Chevchtchenko pour cette ville ? Tous les deux, Pouchkine et Chevtchenko sont nés dans l’empire russe. Pouchkine, outre le fait qu’il fut un poète russe, comme Chevchtchenko, a créé, en Ukraine, alors qu’il se trouvait à Kamenka (aujourd’hui, dans l'oblast’ de Tcherkassy, tout près de la patrie de Tarass Chevchtchenko, et plus encore de son lieu d’inhumation). Mais ni l’un, ni l’autre, n’ont rien créé à Kramatorsk.

Si on part du propos dans son intégralité, « Qu’a fait Pouchkine pour Kramatorsk ? », alors, on peut se poser les mêmes questions à Moscou, à Saint-Pétersbourg, Krasnodar et dans d’autres villes russes où sont érigés des monuments à Kobzar. Par exemple, à Novossibirsk, où a été inauguré un monument à Chevtchenko en 2015. Du reste, comme nous l’avons déjà signalé, Chevchtchenko est né dans l’Empire russe, il y a vécu, il y est mort. C’est pourquoi il a pu y faire quelque chose pour une ville.

Mais en allant plus loin, par exemple à Cuba, au Danemark, en Grèce, en Argentine et au Brésil où sont érigés des monuments à Chevtchenko, on peut également se demander là-bas : “Mais globalement, qu’a fait Chevtchenko pour notre ville, notre pays ?

Cette question, les aborigènes d’Australie, à Canberra, où se dresse un monument « Les Pensées de Chevtchenko », peuvent se la poser. Un chef d’une tribu administrative est en droit de proposer de troquer un monument à Chevchtchenko contre un autre pour une race locale et rare de Kangourou, la poche sur l’épaule, du moment que ceci est « historiquement fondé ».

Ainsi, si l’on se base sur le « fondement historique » et sur la question : « Qu’a-t-il fait pour nous ? », l’élimination de Pouchkine du parc de Kramatorsk risque d’avoir une résonance à l’échelle mondiale.

 

 

P.S

A propos, outre le fait que l’on appelle « sovok » [4] tout ce qui présente des signes de la mentalité soviétique, il existe encore une interprétation intéressante de ce mot. Le « sovok » est un être bête, entièrement dénué d’indépendance d’opinion personnelle, suivant aveuglément les prescriptions du Parti et croyant en la propagande de masse, sans s’être trouvé la place qui lui convient dans notre société.

 

P.P.S

On trouve des monuments à Pouchkine, ainsi que des monuments à Chevtchenko, dans tous les continents et dans de nombreux pays au monde. Dans quelle mesure est-ce « historiquement fondé » ? Par exemple, dans cette même Finlande qui venait de se libérer du joug de l’empire russe en 1917, se dresse un monument à Pouchkine dans le parc municipal de Kuopio. Il n’a été inauguré qu’en 1986. La Finlande n’a pas été contaminée pour autant par le « soviétisme », et en 2010, se trouve en tête des « meilleurs pays du monde ».

 

Oleg Koubar, le 23 – 12- 2017

 

 

 

 

[1] De « novyï » nouveau. Le suffixe « ovski » est un suffixe adjectival. Le mot usine, en russe, est masculin.

[2] De « staryï », vieux.

[3] Les Russes ont un patronyme en plus de leur nom de famille, qui se termine par « itch » ou « ovich », et qui est formé sur le prénom du père.

 

[4] Il est intéressant de noter qu’en russe, le mot « pelle à ordure », sovok, est un homonyme. NTD.

 

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