Se souvenir de Gabrielle

 

Se souvenir de Gabrielle

 

On était en 1969 ou 1970, je ne sais plus. En réalité, sans doute en 1971 et j'avais dix ans. Cela s'appelait Mourir d'aimer. Annie Girardot y était belle à mourir. J'avais découvert le film en vignettes façon roman-photo dans le magazine féminin comme on dit auquel était abonnée ma mère et j'avais lu, triste et fascinée, l'histoire de Danielle-Gabrielle. Je ne l'ai jamais oubliée.

 

Je ne vais pas rappeler ici cette histoire tragique, cette vie mise en pâture aux bonnes consciences, à l'époque où les carcans s'ouvraient enfin, où un professeur pouvait descendre de sa chaire pour transmettre et donner envie d'apprendre. C'est cela, semble-t-il, que les tenants du savoir et du pouvoir n'ont jamais admis : qu'une femme, jeune, belle, sensible, intelligente, brillante, puisse aimer et faire aimer la littérature de la plus belle des façons : d'égale à égaux. Au delà de l'histoire d'amour, il y a cette impardonnable et dangereuse liberté d'être.

 

J'ai découvert l'histoire de Gabrielle à travers ses lettres1, à travers ce très beau portrait qu' a fait d'elle Raymond Jean, qui fut son professeur attentif quelques années avant « l'affaire ».

 

Qu'il me soit permis ici de lui rendre hommage, pour avoir écrit ces phrases si justes qui la dessinent, elle, Gatito, en silhouette à contre-jour, la physionomie pointue, les yeux inquiets (…), qui donnent à voir et à aimer, par delà la mort et l'oubli, une femme lucide, combative, assoiffée de bonheur « non conforme » - et seule.

 

Pouvoir de celui ou de celle qui écrit que de redonner aux morts la parole, de faire redire aux morts rajeunis leurs passions interrompues ainsi que l'écrit Jean Starobinski2.

 

A l'heure où lire et faire lire est toujours la meilleure façon de s'émanciper et de s'ouvrir au monde, à l'heure où la représentation de notre république s'incarne dans un individu qui méprise tout à la fois mai 68 et la Princesse de Clèves, il est bon de se souvenir de Gabrielle.

 

Quelques lignes extraites d'une lettre à Raymond Jean, datée du 16 mai 1969:

 

« (…) J'aurais tant à vous dire. J'essaierai de vous raconter, pour vos futurs livres, si je survis à tout ceci. Pas à cette expérience, car je crois que je remonte un peu la pente, mais à tout ce qu'avait d'insidieux, de corrosif, ce qui a précédé, ce qui suivra. Le livre de Cocteau, je l'ai relu, c'est simple, c'est net, cela se passe en trois jours. Qu'ils ont de la chance, les personnages de théâtre.

Le personnage de roman met plus longtemps à aller au bout de son destin, il le fait, à chaque instant, c'est dur, mortellement douloureux : Sisyphe.

(…) »

 

Article du Monde paru le 4 septembre 1969 :

 

« Condamnée le 10 juillet dernier à douze mois de prison avec sursis et à 500F d'amende pour détournement de mineur, Mme Gabrielle Russier, trente-deux ans, professeur de lettres, a été trouvée morte, lundi soir, dans son appartement marseillais de la Résidence Nord: elle s'était suicidée en s'intoxiquant par le gaz. L'aventure vécue durant plusieurs mois par la jeune femme avec l'un de ses jeunes élèves trouve ainsi un épilogue tragique »

1Gabrielle Russier, Lettres de prison précédé de Pour Gabrielle par Raymond Jean, Le Seuil, 1970

2Cité par Danielle Salenave dans Le Don des Morts, sur la littérature, Gallimard, 1991

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