Madame Pécresse et le salaire des profs

Madame Pécresse n'a rien compris au métier de prof

Chère Madame Pécresse,

Je me présente, je suis professeure d’anglais en lycée. J’entame cette année ma 13ème rentrée.

Je n’ai jamais eu un désir particulier de voter pour vous, mais je n’ai jamais eu non plus de raison de désapprouver vos convictions. Seulement aujourd’hui, j’aimerais qu’il existe un moyen clair et net d’anti-voter pour vous.

Vous proposez de rémunérer davantage les enseignants, à condition qu’ils passent plus de temps dans leur établissement. En d’autres termes, vous trouvez que les enseignants français, par rapport aux professeurs allemands par exemple, se la coulent un peu trop douce. Vous trouvez que, travaillant seulement 18 heures par semaine, c’est-à-dire en gros du lundi 8h au mercredi 12h, il leur reste deux jours et demi ouvrés plus un week-end pour ne pas être présents dans l’établissement, pour regarder des séries ou aller à la brocante; vous trouvez en somme qu’il est temps que les professeurs français remettent un peu la main à la pâte pour mériter leurs deniers.

Madame Pécresse, croyez-vous que les 18 heures sont réparties sur deux jours et demi? Non, un professeur est présent dans l’établissement 5 jours par semaine, du matin jusqu’en fin d’après-midi ; car certains cours s’enchaînent bien, mais beaucoup d’heures creuses figurent aussi dans l’emploi du temps. Ce qui nous permet certes de travailler en salle des profs, mais qui nous oblige aussi à rester sur place toute la journée.

Et puis très souvent, Madame Pécresse, un professeur a un service de 20 ou 21 heures devant élèves, parce qu’avec 18 heures, son salaire n’est pas suffisant. Après 13 ans d’ancienneté, il gagne 1900€ net. C’est certes mieux qu’un SMIC, et il en est conscient, le professeur ; mais avec le Master 2 qu’on lui a réclamé et un concours très sélectif, il trouve que ça fait pas beaucoup quand même. Alors le professeur qui a du mal à joindre les deux bouts demande des heures supp. Tiens, vous reprendrez bien trois heures supplémentaires avec 35 petits ados de Seconde mignons et rigolos. Et toutes leurs copies à corriger.

Madame Pécresse, croyez-vous que chaque professeur bénéficie d’un assistant qui prépare ses cours en amont ? d’un nègre qui rédige le déroulé du programme à sa place? Croyez-vous qu’un téléprompteur s’allume dès l’entrée en classe, et que le professeur n’a plus qu’à lire son discours rôdé devant élèves, avant de remettre tranquillement sa veste à la sonnerie et de rentrer chez lui en sifflotant, le sentiment du devoir dûment accompli avant d’entamer une longue soirée de liberté ? Croyez-vous que le professeur retourne le lendemain à l’école en toute décontraction après une bonne nuit de 12 heures, car ses cours du jour ont été prémâchés par le bon génie de la lampe à huile pédagogique?

Personnellement je me lève tous les matins à 4h30 pour préparer mes cours ou corriger des copies ; je suis présente au lycée trois jours de 8h30 à 17h30, et deux jours à partir de 10h30 – 5 jours bien remplis ; J’arrive toujours 45 minutes plus tôt pour imprimer les cours et les feuilles d’exercices tapées la veille, et vérifier que je ne vais pas dire de bêtises, ni avoir un blanc. Lorsque je rentre le soir je remplis le cahier de texte en ligne, enregistre et classe les devoirs des élèves envoyés par mail, prépare encore des cours, corrige encore des copies, ce qui m’amène à 21h. J’ai donc fait du 5h30-21h. En une journée. Chaque jour de la semaine. D’autres professeurs seront plutôt du soir : une amie prof travaille plutôt de 21h à 3h du matin, une fois que ses deux filles de 10 ans sont couchées.

Et puis il y a le week-end : ce matin mon frère m’a proposé d’aller passer la journée à la mer. Il fait très beau en ce samedi de septembre, et j’aurais adoré aller marcher le long des falaises de Seine-Maritime : mais non les gars, allez-y sans moi, à la mer, parce que je voudrais écrire à Madame Pécresse, et puis j’ai aussi un cours sur le Bildungsroman à préparer, ah oui et aussi le cours sur le Retelling des Fairy Tales en Première Spé – pour les Secondes je pense que j’arriverai à boucler la boucle, heureusement mon cours de Terminale euro est déjà prêt, par contre il faut que je pense à donner du boulot pour l’assistant anglais en Première euro, et j’ai aussi 3 paquets de copies à rendre pour lundi et mardi, chaque paquet contenant 33 à 35 copies. Oui, dorénavant, ce sont les effectifs moyens dans une classe. Et 33 à 35 synthèses littéraires à corriger, ça prend du temps, ce n’est pas juste Vrai ou Faux, Un ou Zéro, clic clac kodak. Je ne balaye pas simplement la copie d’un regard distrait : j’annote, je propose des améliorations, et en parallèle je prépare les remédiations linguistiques pour un corrigé plus efficace et formateur : je rassemble les erreurs récurrentes, je feuillette mes bouquins à la recherche d’un exercice approprié, ou bien je crée un exercice, ce qui me prend encore une heure ou deux.  Une fois j’ai passé un dimanche de 7h30 à 20h à corriger un paquet de 35 copies (bon, d’accord je me suis arrêtée deux fois 1 heure pour manger). Je ne suis pas là pour crâner, je sais que c’est le lot de tous mes collègues de lycée.

Personnellement je suis du matin, et je préfère aussi travailler le week-end entre 5h et 9h du matin, jusqu’à ce que la maisonnée se réveille : ainsi ma famille n’a pas l’impression que je passe mon samedi et mon dimanche agrippée à mes cours. Si j’y retourne quelques petites heures dans l’après-midi ou le soir, la pilule passe mieux.

« Ne me dites pas que vous passez autant d’heures à préparer vos cours ! », allez-vous dire, Madame Pécresse. Eh bien si. Parce qu’un cours de Terminale en Spécialité Littérature Anglaise, ça demande des heures et des heures de réflexion sur la façon de structurer son programme de l’année, des heures de lecture, de recherches, d’analyses de texte, de préparation de vocabulaire, de réflexion sur la construction d’exercices qui permettraient aux élèves d’apprendre et de progresser. Et mes six autres classes. De septembre à juin.

Régulièrement, après les cours, j’ai des réunions pédagogiques, des pré-conseils de classe, des conseils de classe, des réunions d’information aux parents (pour la Terminale, pour la Première, pour la Seconde), des réunions parents-profs, une ou deux journées portes-ouvertes le week-end. Ah oui, et comme je suis professeure principale, j’ai des tâches administratives, des coups de fil aux parents (sur mon forfait perso), des heures de « vie de classe », des réunions spéciales.

« Mais une fois que c’est fait, les profs se resservent de leur cours de l’année précédente ! », allez-vous dire, Madame Pécresse, et vous tous, les commentateurs critiques et ignorants. Eh bien non. Chaque année on s’y remet. Parce que les groupes d’élèves sont différents, ils sont plus ou moins forts d’une année sur l’autre, parce qu’avec le nombre de classes différentes sur notre service, on n’a pas eu le temps de tout préparer correctement : il faut reprendre, améliorer, enrichir, s’adapter à la nouvelle promotion. Il faut parcourir le web,  aller en librairie et essayer de dénicher un ou deux bouquins inventifs et pratiques qui aideraient à proposer de meilleurs exercices pour tel ou tel point de grammaire, il faut acheter le DVD de l’œuvre cinématographique imposée, le regarder, le découper en séquences, l’analyser, structurer, taper le cours - bouquins et DVD qu’on achète bien sûr avec nos propres deniers, parce que quand on aime son métier, on ne compte pas.

« Oui mais vous avez quand même trois mois de vacances !!! » me direz-vous, Madame Pécresse, et vous autres, commentateurs critiques et ignorants. Oui, nous professeurs avons de longues périodes de vacances. Et heureusement. Parce qu’il n’y a rien de plus fatigant intellectuellement, nerveusement et physiquement, que de faire cours devant 35 élèves toute une journée en ayant toujours en tête que le cours doit être vivant, intéressant, formateur, préparateur au bac, en faisant en sorte de motiver et solliciter chacune des 35 têtes blondes, en ayant la capacité de rebondir sur une question et de pouvoir y répondre du tac au tac, et une fois qu’une heure tellement sportive est terminée, on doit vite fait filer dans la salle d’à côté pour recommencer, puis pour recommencer, et ainsi de suite jusqu’au soir. Les trois mois de vacances ça sert aussi à préparer un nouveau programme entier post-réforme pour chaque niveau, à regarder des films « dans la thématique ». Oui, car il faut que vous sachiez aussi qu’un professeur ne lit plus jamais un livre pour son plaisir, une fois entré en religion : les livres qu’il lit, c’est parce qu’ils correspondent « au programme » ; les séries qu’il regarde, c’est parce qu’on pourrait peut-être y trouver un bon exemple pour une des thématiques de Première Spé ; les voyages qu’il entreprend, c’est pour y prendre des photos qui serviront au chapitre X ou Y du programme de Seconde. Et ainsi de suite.

Madame Pécresse, et vous autres, commentateurs critiques et ignorants, il faut que vous sachiez ceci, une bonne fois pour toutes : il est impossible pour un professeur de ne pas travailler de très longues heures en dehors de ses cours. Le mythe du professeur fainéant a la vie dure, mais cela reste un mythe. Car le professeur fainéant ne tiendrait pas 10 minutes devant ses élèves sans avoir rien préparé en amont. Le néant pédagogique est vite repérable : par les élèves, par la direction, par les parents. Certes, tout ce temps de travail a lieu en majorité à son domicile, mais au moins, à son domicile, le professeur a ses livres à disposition, ses dictionnaires, ses deux ou trois clés USB, son ordinateur propre où sont enregistrés ses favoris, son téléchargeur de vidéo Youtube parce que les sites d’éditeurs pédagogiques lui demandent de payer pour accéder aux vidéos du manuel, et sa cafetière électrique à portée de main, sans laquelle il se flingue.

Alors je veux bien que, une fois élue Présidente de la République, Madame Pécresse, vous imposiez aux enseignants de passer plus d’heures au lycée : mais ces heures ne suffiraient pas. Et puis il faudrait transporter nos kilos de livres entre le lycée et la maison chaque jour. Non, merci, je préfère tout laisser en plan chez moi.

Avant de parler du métier des autres, Madame Pécresse, renseignez-vous, et n’énervez pas les gens qui savent. Je vous laisse, avec tout ça j’ai pas avancé dans mon boulot, je suis bonne pour terminer à 23h et encore une fois je n'aurai pas vu la mer.

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