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Billet de blog 26 décembre 2025

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Quand l’État délègue la violence et renonce à la Justice, le chaos s'abat sur Suwayda

En juillet, Suwayda a été le théâtre d’affrontements entre milices druzes et groupes bédouins, causant des massacres, en particulier dans la communauté druze. Sur le terrain, un journaliste syrien a rejoint les forces pro-Damas et les groupes bédouins, documentant ces exactions et montrant comment l’État délègue progressivement le contrôle des marges et de la violence à des acteurs tribaux.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
La photographie a été prise dans un village abandonné de Suwayda. Les habitant·es ont été déplacé·es, leurs maisons brûlées et pillées, beaucoup ont été tué·es lors de l’offensive. Les pillards emportent tout, sauf les photographies — dernières traces de celles et ceux qui y vivaient. © Altair Najim Alsobih

« Suwayda brûle sous mes yeux. Des colonnes de fumée s’élèvent jusqu’aux collines orientales. Je suis aux portes de ma région, incapable d’y entrer. Les routes sont bloquées par les forces de sécurité. Je suis terrifié à l’idée de ce qui peut arriver à ma famille, juste devant moi, sans que je puisse rien faire. »
— Altair Najim Alsobih

À la suite de l’enlèvement, du vol et de la torture d’un commerçant druze, puis des représailles menées par des villageois contre des quartiers bédouins à Suwayda, une spirale de vengeance s’est enclenchée, faisant près de deux mille morts. Ce cycle de violence a révélé non seulement les fractures confessionnelles héritées du régime Assad, mais aussi les intérêts concurrents de l’État syrien, des puissances régionales et les nouvelles stratégies d’autorité visant à réaffirmer le contrôle territorial.

Incapable de gouverner ses périphéries confessionnelles et territoriales, ni de formuler un projet national unificateur, le nouvel État syrien a délégué une partie de son autorité à des groupes armés bédouins — en particulier à deux grandes confédérations tribales. Cette délégation s’est rapidement retournée contre lui, alimentant un cycle de violences tribales et confessionnelles dont Suwayda est devenue l’épicentre.

Altair est un jeune homme originaire de Suwayda. Lorsque nous nous sommes rencontrés en janvier 2025, à Damas, nous partagions l’euphorie qui avait suivi la chute de la dictature. Quelques mois plus tard, l’horreur est arrivée jusqu’à sa porte. Sa famille était prise au piège à Suwayda, des proches ont été tués, et la région a été placée sous blocus par le nouveau gouvernement. Des affrontements ont éclaté entre forces de sécurité, groupes armés bédouins et milices druzes.

Altair, qui vit à Damas et ne supportait plus de rester spectateur à distance, a décidé de se rendre sur la ligne de front. Il s’est fait passer pour un Palestinien, a modifié son accent et est retourné aux abords de sa région natale. Il a réussi à rejoindre des convois des forces de la Sécurité générale et de groupes bédouins se dirigeant vers des quartiers druzes — les rues de son enfance, à seulement quelques pâtés de maisons. Pendant plusieurs jours, il a partagé leur pain et leurs conversations, photographiant ce qui se déroulait sous ses yeux, tout en observant de l’intérieur la logique opérationnelle et les conséquences locales de cette délégation de pouvoir.

Les citations ci-dessus proviennent directement d’Altair. La partie analytique a été rédigée conjointement, avec le soutien généreux et éclairant de Fajawat Media. L'article original a été publié sur Substack, en anglais.

Illustration 2
Route bloquée par des combattants pro-gouvernement de Damas © Altair Najim Alsobih

D’un conflit local à un champ de bataille régional

Depuis 2011, Suwayda s’était distinguée comme une exception dans la guerre syrienne. Majoritairement druze, une grande partie de la province refusait à la fois de rejoindre l’opposition armée et de soutenir les milices du régime. Sous la direction du cheikh Wahid al-Balous et de son mouvement Les Hommes de la Dignité, près de 50 000 jeunes hommes échappèrent à la conscription forcée. Cette « troisième voie », fondée sur la défense locale, protégeait la communauté contre les attaques de l’État islamique sans tomber sous le contrôle de Damas ni rejoindre les rebelles. L’assassinat d’al-Balous en 2015, largement attribué aux services du régime, marqua un tournant et révéla la fragilité de cette autonomie.

En 2023, Suwayda était devenue l’un des épicentres de la contestation contre Bachar al-Assad. D’énormes manifestations réclamaient la chute du régime et, en décembre, les milices druzes avancèrent même jusqu’aux portes de Damas, devant Hayat Tahrir al-Sham (HTS). Ce geste, très symbolique, inaugurait une nouvelle ère d’incertitude pour la province.

Lorsque Ahmad al-Shara’ arriva au pouvoir à la fin de 2024, il promit une « Syrie multicolore », soulignant l’intégration de toutes les communautés — y compris les Druzes, forts d’une identité affirmée, de leaders influents et de factions armées impossibles à ignorer. Damas s’engagea à inclure les dirigeants druzes dans la gouvernance locale et l’armée, nomma une femme druze gouverneure de la province et initia des opérations conjointes intégrant les factions druzes aux forces de sécurité générale.

Cependant, dès avril, des affrontements éclatèrent dans les banlieues druzes de Damas après la diffusion d’un enregistrement fabriqué insultant le Prophète, attribué à tort à un religieux druze. Le scandale dégénéra rapidement en émeutes à l’université de Homs, où des étudiants incitèrent à des attaques contre des Druzes, Alaouites et Kurdes, tandis que le gouvernement restait inactif.

Portées par des slogans sectaires en ligne tels que « Nous voulons anéantir les Druzes », des factions islamistes et des combattants bédouins venus de Deir ez-Zor, Deraa et de la Ghouta orientale lancèrent des attaques coordonnées contre des villes druzes en périphérie de Damas. Un convoi de secours en provenance de Suwayda fut pris en embuscade, faisant quarante morts, tandis que dix villages druzes furent attaqués. Les forces de sécurité générale scellèrent d’abord la zone, mais après une résistance acharnée, durent se contenter d’un compromis laissant uniquement la police locale en place, produisant une trêve fragile et précaire.

Les conséquences politiques et psychologiques de ce choc confessionnel furent profondes. Les villageois retrouvèrent leurs maisons incendiées et leurs sanctuaires profanés. De nombreux étudiants druzes fuirent Damas et Homs. Surtout, des hommes armés bédouins établirent un checkpoint sur la route principale reliant Suwayda à Damas, près d’al-Masmiyeh, sans être inquiétés par l’État — signe clair de leur contrôle territorial, militaire et symbolique croissant.

En juillet, un conflit parallèle éclata à Suwayda même, opposant Druzes et Bédouins. Les racines de cette rivalité historique plongent profondément dans le sud aride, où agriculteurs druzes et éleveurs bédouins s’affrontent depuis longtemps pour des terres et pâturages rares. Dès 2000, un tel affrontement avait fait plusieurs centaines de morts. « Au fond, ce n’est pas un conflit religieux, mais une lutte pour la terre et les ressources », note le politologue Thomas Pierret. Pourtant, dans le tumulte de la Syrie post-Assad, cet antagonisme ancien a repris avec la participation de l’État et de puissances extérieures, se transformant en une guerre régionale plus large.

Les Bédouins représentent environ 35 000 des 700 000 habitants de Suwayda. Longtemps marginalisés sous Assad et souvent déployés de manière fragmentée pour le contrôle militaire local, ils ont pris un nouveau rôle depuis l’essor de HTS. Shara’ s’est de plus en plus appuyé sur l’identité bédouine, mobilisant leurs affiliations arabes et sunnites tout en étendant les réseaux de guerre qu’il avait déjà établis.

Parallèlement, plusieurs tribus bédouines ont cherché à montrer leur loyauté en rejoignant des opérations militaires, en soutenant les forces de sécurité et de défense, et en fournissant un grand nombre de combattants. Cette dynamique d’autonomisation et d’armement atteignit bientôt Suwayda elle-même, se cristallisant au checkpoint d’al-Masmiyeh établi après les affrontements d’avril.

Certaines tribus se sont révélées particulièrement stratégiques, comme les al-Marasma de Deir ez-Zor, fortement impliquées dans le trafic de contrebande — notamment le tabac — via leurs réseaux transfrontaliers, tout en fournissant hommes et soutien au Corps des Gardiens de la Révolution iranien et aux milices affiliées dans la région. Le chef de la tribu, Farhan al-Marsoumi, a depuis été coopté par le gouvernement de Shara’, et ses hommes ont pris part aux atrocités commises à Suwayda en juillet dernier.

Illustration 3
Un point de contrôle tenu par des habitant·es druzes dans l’un des quartiers de Suwayda. Cette photographie a été prise lors d’un passage dans la rue, alors que j’étais bloqué à Suwayda en raison des fermetures de routes lors des premiers événements d’avril. En entrant dans la ruelle, des enfants sont sortis de leurs cachettes, armés de pistolets en plastique. Ils ont tenté de procéder à une arrestation, avant de se rendre compte qu’ils n’avaient nulle part où emmener le « détenu ». Ils se sont alors contentés de confisquer trois biscuits, qu’ils ont partagés équitablement entre eux. Les enfants imitaient ce qu’ils entendaient de la bouche des adultes et étaient effrayés par les affrontements lointains. Lorsque je leur ai demandé pourquoi ils avaient installé ce point de contrôle, ils ont répondu : « Nous voulons faire face aux terroristes qui s’infiltrent dans nos quartiers. » Le sort de ce point de contrôle improvisé après l’assaut de juillet est inconnu, mais le quartier a depuis été détruit. © Altair Najim Alsobih
Illustration 4
De l’autre côté de Suwayda, je suis entré dans des villages abandonnés aux côtés de forces tribales et de la Sécurité générale — des villages désormais contrôlés par la Sécurité générale et des forces loyales à la nouvelle administration de Damas (après l’assaut de juillet). Ces villages sont entièrement déserts ; leurs habitant·es ont fui vers la ville de Suwayda. J’ai pris cette photographie de deux adolescents combattant dans les rangs des forces pro-Damas. Lorsque je leur ai demandé pourquoi ils étaient venus dans ce village brûlé et abandonné, ils ont répondu : « Nous sommes venus pour le jihad. » J’ai demandé : « Au nom de quoi ? » Ils ont répondu : « De l’islam. » J’ai alors demandé : « Et comment l’islam triomphe-t-il en combattant dans un village incendié, dont les habitant·es ont été pillé·es et déplacé·es ? » Ils n’ont su répondre que par des formules familières, toutes faites — probablement héritées d’une génération plus âgée — révélant des stéréotypes et des jugements préconçus. Alors que je les dépassais pour poursuivre mon chemin, le jeune homme vêtu de noir a tiré deux coups de feu en l’air — un salut ou une menace, je ne saurais le dire. Il m’a souri de loin et m’a fait signe de la main. Dans ces deux images se dessinent les générations futures façonnées par la guerre. Dans d’autres circonstances, les personnes montrées ici auraient pu être amies. © Altair Najim Sobih

C’est au checkpoint d’al-Masmiyeh, le 11 juillet 2025, que tout a basculé. Ce soir-là, un commerçant druze de fruits et légumes, Fadlallah Naeem Dwara, est arrêté par des hommes de la tribu bédouine al-Nuʿaim. Enlevé, dépouillé de son camion et de sa cargaison (cinq tonnes de marchandises, d’une valeur de sept millions de livres syriennes, ainsi que de son téléphone), torturé puis abandonné sur le bord de la route, il devient le symbole d’une insécurité chronique sur l’axe Damas–Suwayda. Si la zone était depuis longtemps marquée par le banditisme, cet incident déclencha une escalade sans précédent.

En représailles, des jeunes du village de Dwara, soutenus par une faction druze, enlevèrent plusieurs Bédouins. Le cycle de vengeance s’emballa rapidement : enlèvements croisés, assassinats ciblés, affrontements armés. Les appels au calme lancés par les autorités religieuses druzes échouèrent à apaiser la colère. La violence s’étendit à des quartiers mixtes et à des villages druzes voisins, tandis que les enlèvements se multipliaient.

À la mi-juillet, le conflit prit une dimension régionale. Des milliers de combattants venus de Deir ez-Zor, d’Alep et de Deraa rejoignirent une fazaʿa — un appel guerrier à la solidarité tribale — mobilisée contre les Druzes, avec le soutien des ministères de l’Intérieur et de la Défense du gouvernement de transition. L’armée encercla Suwayda et coupa ses lignes d’approvisionnement. Des frappes aériennes israéliennes suivirent rapidement, visant des positions autour de la ville. Ces frappes attisèrent la propagande anti-druze, renforcèrent le récit d’une victimisation sunnite et alimentèrent les atrocités — tout en servant l’agenda expansionniste d’Israël en Syrie et en accélérant, chez de nombreux Druzes, une forme de sympathie envers Israël perçu comme un supposé « État protecteur ».

Dans cette guerre psychologique et informationnelle, une désinformation massive attisa les flammes. De fausses images de massacres de Bédouins circulèrent en ligne, alimentant la mobilisation tribale. De plus en plus de tribus bédouines, mais aussi kurdes et turkmènes, se rallièrent par solidarité, dans un élan pan-tribal et pan-sunnite.

Alors que les autorités diffusaient des éléments de langage présentant les violences comme le fait de gangs loyaux au cheikh druze Hijri, d’éléments bédouins incontrôlés, d’une influence israélienne occulte ou de reliquats du régime Assad, une rhétorique génocidaire et raciste s’intensifia sur les réseaux sociaux et parmi les combattants pro-Damas sur le terrain. Le reportage de terrain d’Altair, fondé sur des entretiens avec des membres des forces de sécurité et des combattants bédouins, met en évidence un fort chevauchement entre les groupes armés et la diffusion de discours ultra-sectaires parmi les combattants en première ligne.

Ainsi, Abu Mohammad (nom modifié), membre des forces de Défense originaire de Deir ez-Zor, accompagné de huit hommes, déclare :
« Mes amis — et beaucoup d’autres moudjahidines — lorsque l’armée s’est retirée de Suwayda dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu, nous avons retiré nos uniformes et rejoint les tribus dans leur attaque contre Suwayda, en leur fournissant des armes et des munitions. Quand nous combattons les Druzes, nous combattons Israël, parce qu’ils sont des traîtres et des infidèles. Alors pourquoi cesserions-nous de les combattre, quelles que soient les circonstances ? »

Abu Hudhayfa, combattant bédouin d’une quarantaine d’années, affirme :
« Les Druzes sont une lignée profondément maléfique. La nuit, ils se transforment en monstres avec des crocs, des queues et des cornes comme des veaux. C’est pourquoi nous ne les attaquons jamais la nuit : nous attendons la prière de l’aube, puis nous frappons. Nous avons trouvé sur leurs terres des empreintes et des os qui prouvent leur transformation. »

Deux enfants soldats, âgés d’environ 14 et 16 ans, issus de tribus de Deir ez-Zor, surnommés Abu Mawt (« Père de la Mort ») et Abu ʿAdhab (« Père du Tourment »), déclarent :
« Les Druzes sont des infidèles. Ils prétendent être musulmans, mais ils ne le sont pas. Ils ne prient pas, leurs femmes ne portent pas le hijab, et ils se marient entre frères et sœurs. En tant que musulmans, nous devons soit tous les tuer, soit au moins les expulser de nos terres. »

Les appels à l’éradication se transformèrent rapidement en scènes d’horreur : villages bombardés et incendiés, exécutions sommaires, disparitions, attaques contre les hôpitaux. Les rues de Suwayda étaient jonchées de corps, des familles entières massacrées, faisant peser des risques sanitaires et bactériologiques.

Malgré le cessez-le-feu du 19 juillet, les atrocités ont continué : pillages, déplacements massifs et destruction des infrastructures. Au 22 juillet, plus de trente villages étaient désertés, la province était coupée de l’eau et de l’électricité, et des dizaines de milliers de Druzes fuyaient vers la Jordanie tandis que des centaines de Bédouins cherchaient refuge à Deraa. Après des mois de lignes de front contestées mais figées, le bilan humain atteignait 1 990 morts, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (environ 1 500 d’entre eux provenant de la communauté druze), et plus de 150 000 personnes avaient été déplacées. Le sort d’environ 200 femmes enlevées, pour la plupart toujours disparues, demeure l’un des traumatismes les plus profonds affectant la région.

Alors que le siège se poursuit, le gouvernement affirme fournir de la farine, du carburant et de l’eau. Pourtant, comme le rapporte le journal al-Jumhuriya, les besoins quotidiens de la province restent largement insatisfaits. Les stations-service sont désertes, et Suwayda est privée d’électricité stable depuis le début des affrontements à la mi-juillet, l’alimentation ne revenant que par intermittence au gré des attaques répétées sur les lignes d’approvisionnement. Le service Internet subit également de fréquentes perturbations, souvent liées à des coupures centralisées. Les hôpitaux, quant à eux, sont en situation critique, manquant de traitements contre le cancer et de médicaments essentiels pour les maladies chroniques…

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Une famille à Suwayda nettoyant des lentilles de leurs impuretés durant le siège imposé à la ville. © Altair Najim Alsobih
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Cette horloge s’est arrêtée lorsqu’un des assaillants l’a brisée dans une modeste maison rurale de l’ouest de Suwayda. Avec elle, le temps s’est figé. Sur l’horloge sont accrochées trois photos de famille, ainsi qu’une quatrième représentant Sultan al-Atrash — chef de la Grande Révolte syrienne contre l’occupation française et symbole de l’unité syrienne. © Altair Najim Alsobih

Les mécanismes de la « violence déléguée »

Depuis décembre 2024, la nouvelle armée syrienne demeure profondément fragmentée. Le démantèlement de l’armée d’Assad, l’incorporation de unités entières autrefois loyales à HTS — toujours sous la direction de leurs émirats — et la domination d’officiers jihadistes expérimentés, certains étrangers, chacun imposant sa propre vision de la guerre, ont empêché l’émergence d’une chaîne de commandement unifiée. Les frappes aériennes israéliennes, qui ont détruit une partie de ses blindés et de son infrastructure militaire, ont en outre affaibli ses capacités techniques.

Face à une pénurie de forces, l’Administration transitoire s’est tournée vers un instrument de guerre « à faible coût » : la sous-traitance de l’autorité militaire et sécuritaire aux tribus bédouines, nombreuses en combattants et capables de se déplacer rapidement à travers les lignes de contrôle.

Ce processus a commencé fin avril, après des affrontements entre groupes armés islamistes/bédouins et factions druzes en périphérie de Damas. Dans leur sillage, des forces tribales appartenant à la confédération al-Nu’aim, alignées avec la Sécurité générale, ont établi un checkpoint sur la route Damas–Suwayda. Officiellement présenté comme une mesure de contrôle des troubles sectaires, le checkpoint est rapidement devenu un instrument de domination et d’humiliation collective : extorsions, harcèlements, tirs arbitraires sur les voyageurs et blocages prolongés de la route. Ces pratiques ont accentué les pénuries de nourriture, de carburant et de médicaments à Suwayda, attisé les tensions intercommunautaires et, in fine, déclenché le conflit de juillet.

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Maisons cambriolées et incendiées © Altair Najim Alsobih
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© Altair Najim Alsobih
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Cette photographie a été prise dans l’un des villages incendiés de Suwayda que j’ai visités avec des forces de Damas et des renforts tribaux. L’un d’eux a dit sarcastiquement : « Ce sont les Angry Birds qui ont fait ça », en désignant ceux qui avaient brûlé la maison. © Altair Najim Alsobih

Il est important de noter que derrière la vaste fazaʿa pan-tribale de juillet, toutes les tribus ne se sont pas jointes au mouvement. Par exemple, de nombreuses tribus affiliées aux Forces démocratiques syriennes et au gouvernement du nord-est syrien, dominé par les Kurdes du PYD, sont restées inactives. L’insurrection a principalement impliqué les tribus Uqaydat et Nu‘aim, toutes deux originaires de Deir ez-Zor et sans liens historiques avec Suwayda.

Leur participation a été facilitée par l’intégration directe des chefs tribaux dans l’appareil sécuritaire, avec une accélération à partir d’avril. Hussein al-Salameh, issu des Uqaydat, a été nommé à la tête du renseignement transitoire, Amer Names al-‘Ali, président de l’Autorité centrale de contrôle et d’inspection (anti-corruption), le cheikh Rami Shahir al-Saleh al-Dosh, à la tête du Conseil suprême des tribus et clans, et des figures influentes de HTS désormais très présentes au gouvernement, comme Yussef al-Hajr — tous originaires de la petite ville d’al-Shuhayl (moins de 15 000 habitants) dans le Deir ez-Zor.

Ce système de cooptation, dans lequel les cheikhs et notables tribaux reçoivent armes, privilèges et quasi-impunité en échange de loyauté et de mobilisations ponctuelles contre des « ennemis » désignés, ressemble à une forme de féodalisme, comme le souligne le média Fajawat. Pour les parrains régionaux de Damas — Turquie, Qatar et Arabie saoudite —, ce dispositif poursuit un double objectif : affaiblir les revendications fédéralistes ou autonomistes (kurdes, druzes, voire alaouites) et réactiver les structures tribales comme relais du pouvoir central.

Cette « gouvernance par délégation » confère aux tribus armées une autonomie de facto, hors de toute responsabilité institutionnelle. Pillages, exécutions sommaires, destruction d’infrastructures vitales (eau, électricité, agriculture) et normalisation de la déshumanisation raciste et sectaire — humiliations filmées, exécutions rituelles — en sont les conséquences directes, accompagnées de déplacements massifs de population.

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Combattants bédouins pro-gouvernement posant avant de rejoindre la ligne de front © Altair Najim Alsobih
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Combattants bédouins pro-gouvernement posant avant de rejoindre la ligne de front. On observe le patch rappelant le drapeau de l'organisation État islamique © Altair Najim Alsobih
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Combattants bédouins pro-gouvernement posant avant de rejoindre la ligne de front © Altair Najim Alsobih

Suwayda incarne pleinement ce processus. Même après avoir repoussé les offensives jumelles des groupes salafistes djihadistes et tribaux, la province demeure assiégée, dévastée et mise à l’écart du corps politique syrien. Ces violences s’inscrivent dans une généalogie de brutalité déjà façonnée sous Assad. Reste à déterminer s’il s’agit d’une stratégie délibérée mise en œuvre par Ahmad al‑Shara’, avec le soutien de ses conseillers au pouvoir, ou simplement d’une montée en pression exercée par les chefs tribaux du fait de leur implication militaire et de leur rôle dans la fourniture de combattants.

Parallèlement au retour en force du tribalisme et à la délégation du pouvoir à des forces bédouines, un autre phénomène a émergé : la radicalisation de segments de la jeunesse sunnite. De nombreux jeunes hommes, qui n’avaient pas participé à la révolution de 2011 mais ont grandi pendant les années de guerre, développent aujourd’hui un imaginaire politique nourri de ressentiment et de désir de vengeance. À l’image des shabiha d’Assad (milices paramilitaires pro-régime), ils inondent les réseaux sociaux de contenus sectaires et d’appels à la défense d’une identité ethno-confessionnelle perçue comme existentiellement menacée.

Comme l’illustre le média Fajawat, ce climat paranoïaque érige Ahmad al‑Shara’ en figure messianique tout en excluant d’autres communautés de la révolution anti‑Assad. Dans un entretien, Yassin Haj Saleh observe que le soulèvement est de plus en plus réinterprété à travers des discours mystiques sur le retour des Omeyyades, relayés par des prédicateurs salafistes qui transforment la mémoire de la persécution sunnite en un récit à la fois victimaire — « Ils pensent qu’ils nous sont supérieurs, surtout les éduqués, les diplômés de l’université. Quand nous travaillions dans leurs champs, nous sentions toujours leur mépris. Maintenant, nous prendrons toutes leurs terres et nous verrons comment ils réagiront », explique un combattant de la nouvelle armée syrienne — et de suprématie, justifiant ainsi l’instauration d’un nouvel ordre.

Sur le terrain, cela se traduit par des jeunes bédouins qui griffonnent des graffitis tribaux après avoir pillé des maisons, cherchant à « reconquérir » l’espace dans une fusion symbolique de la violence, du religieux et de l’appartenance tribale.

Le coût de la négligence : érosion de la cohésion sociale et de l’identité civique, retour à l’ère Assad

La féodalisation du pays a accentué l’érosion de la cohésion sociale et de l’identité civique, replongeant la Syrie dans des schémas rappelant l’époque d’Assad. Comme l’observe Fajawat Media :

« Après des décennies de régression intellectuelle et de dépolitisation sous le fouet du national-socialisme ba‘thiste, la Syrie est progressivement revenue à ses réflexes tribaux et féodaux. Dans ce terreau fertile, le modèle islamiste — rejetant la laïcité, la démocratie et la représentation populaire — laisse à nouveau carte blanche aux chefs de famille, cheikhs, seigneurs de guerre et émirs. Leur légitimité dépend uniquement de leur capacité à imposer un équilibre des forces et à prouver leur loyauté envers le centre dirigeant. »

L’ascension d’Ahmad al‑Shara’ incarne cette logique : la légitimité ne découle plus de la représentation, mais de la force. Ceux qui démontrent une capacité militaire et une loyauté sont récompensés — qu’il s’agisse de chefs de faction ayant intégré leurs forces dans l’armée nationale, ou de la confédération Uqaydat, qui a rejoint la campagne de Damas contre Suwayda pour se retirer ensuite en échange de concessions politiques.

Cette dynamique a vidé de son sens ce qui restait du projet national. La Conférence nationale, qui devait poser les bases d’un ordre politique renouvelé, s’est révélée désorganisée et vide de substance. Le nouveau gouvernement s’est davantage préoccupé de reconnecter la Syrie aux marchés internationaux que de cultiver une vie politique authentique.

L’effondrement de toute identité « syrienne » partagée s’est illustré de façon brutale lors des massacres de juillet : un vieil homme, tenu en joue à Suwayda, répondit « Je suis syrien, frère » quand des combattants exigèrent son identité. L’un d’eux rétorqua : « Que signifie syrien ? Musulman ou Druze ? » Quand l’homme répondit « Je suis druze », trois combattants ouvrirent le feu. « Tel est le sort de chaque chien parmi vous, espèce de porcs », cria un autre.

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Une photographie récupérée dans la campagne incendiée de l’ouest de Suwayda, extraite d’un album de mariage appartenant à quelqu’un qui pensait sa maison suffisamment sûre pour y préserver ses souvenirs. À l’arrière-plan, derrière les jeunes marié·es, se dresse un monument commémorant la bataille d’al-Mazraa — la première bataille au cours de laquelle des rebelles syriens ont vaincu les Français. Les habitant·es du village étaient fiers de cette victoire, au point de l’intégrer à leurs albums de mariage. Je ne pense pas qu’ils aient jamais imaginé que leur bataille perdue se ferait un jour contre d’autres Syriens. © Altair Najim Alsobih

De telles scènes nourrissent le traumatisme et perpétuent les cycles de vengeance. Une famille druze interviewée par Altair, libérée après son enlèvement, raconta : « Deux combattants tribaux, âgés d’environ seize ans, ont envahi notre maison. Ils nous ont insultés et forcés à monter dans la voiture de leur émir. À une station-service, des combattants portant des écussons de shahada, comme Daesh, ont voulu nous tuer. Nous avons été maintenus en vie uniquement comme monnaie d’échange pour des prisonniers. »

Sa femme décrivit d’autres abus : « La sécurité publique a forcé les femmes à se tenir contre le mur. Ils ont traîné une jeune femme, pas plus de vingt ans, et ont commencé à l’agresser sexuellement pendant que sa mère et ses nièces criaient. Quand la grand-mère a tenté d’intervenir, ils l’ont battue, immobilisée et ont filmé l’agression de manière humiliante. » Ces témoignages soulignent les multiples couches d’humiliation, de violence sexuelle et de terreur psychologique infligées aux plus vulnérables, aggravant la catastrophe humanitaire à Suwayda.

Les premières semaines après la chute d’Assad semblaient annoncer un renouveau après l’une des dictatures les plus brutales de l’ère moderne. Pourtant, les massacres sur la côte, dans les zones druzes et même à Damas ont anéanti cet espoir. En juillet 2025, une vidéo montrait des activistes pacifiques agressés par des jeunes armés devant l’Assemblée populaire, écho glaçant aux exactions des shabiha sous l’ancien régime.

La société civile a été marginalisée dans ce climat. À Suwayda, des figures comme le cheikh Hikmat al-Hijri, élevé au rang de personnalité éminente depuis 2011, ont monopolisé la légitimité locale, reléguant au second plan la gouverneure provinciale et les organisations de terrain. Parallèlement, de nombreux groupes d’autodéfense ont émergé, beaucoup alignés sur le Conseil militaire de Suwayda, qui plaide pour la décentralisation voire la séparation — et, selon certains observateurs, entretient une coordination tactique avec Israël.

Les structures de milice comme les Men of Dignity, jadis disposées à coopérer avec Damas, ont durci leur position, rejoignant la « Garde nationale » sous le commandement d’Hijri. Pour la première fois, les trois principaux cheikhs druzes (Hijri, Hinnawi et Jerbo’) ont conjointement désavoué Damas, Hijri appelant ouvertement à la séparation. Le divorce entre Suwayda et la capitale est désormais complet, tandis que la militarisation de la périphérie se poursuit.

Dans le même temps, Shara’ a annoncé le lancement d’un nouveau système électoral pour l’Assemblée populaire. Plutôt que d’ouvrir un espace à une représentation authentique, celui-ci semble conçu pour consolider ses propres nominations et concentrer davantage le pouvoir. Un tiers du parlement — 70 membres — sera directement nommé par Shara’, tandis que les 140 restants seront sélectionnés par un comité suprême qu’il a établi. Aucune élection ne sera tenue à Raqqa, Hassaka ou Suwayda.

Autre source d’inquiétude : l’opacité et l’absence d’organisation systématique de la justice transitionnelle. Si certains auteurs ont été arrêtés et confrontés publiquement à leurs victimes, d’autres ont bénéficié d’amnisties inattendues. Il n’existe actuellement aucun mécanisme crédible de responsabilité, ce qui compromet les perspectives de justice non seulement pour les crimes du régime précédent mais aussi pour ceux commis par ses mandataires tribaux et autres factions armées.

Sans une approche globale de la justice transitionnelle à tous les niveaux de la société syrienne, une paix durable reste hors de portée. Dans ce processus, la société civile ne peut rester spectatrice : elle doit émerger comme acteur principal, capable de redéfinir l’identité civique au-delà des loyautés féodales, des réflexes sectaires et de l’autoritarisme militarisé.

Illustration 14
Une scène de la campagne occidentale de Suwayda après l’assaut de juillet. De nombreux chiens de famille ont été tués après avoir tenté de défendre leurs maisons, s’attaquant aux assaillants comme si leurs crocs pouvaient protéger de la violence des armes à feu. © Altair Najim Alsobih
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Un vieil homme a barricadé la porte de sa maison incendiée avec des voitures détruites, et y vit encore, seul. Lorsque je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu : « Où irais-je ? » J’ai ressenti une profonde honte après cela. © Altair Najim Alsobih
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Scène quotidiennes de Suwayda après les affrontements de Juillet © Altair Najim Alsobih

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