La barrière

Pour garder le pied du bon côté les artistes se renient

 

La barrière

Je m'appelle bêêêh et je suis un mouton.

Cela fait pas mal de temps que je regarde justement à travers la barrière. Mais cette fois c'est pour de bon. Je me suis informé de la situation de notre groupe et comme chaque année étant trop nombreux dans ce parc, la nourriture devient rare. Pourtant de l'autre côté de la barrière, c'est l'abondance. En parlant autour de moi, tout le monde me dit que c'est dangereux et que les gardes chiourmes, ses chiens de garde attraperont tous les évadés avec la plus grande  fermeté, J'entends et renâcle m'enfin! bêêêêh! quoi ! Pour une fois je suis d'accord en partie avec mes congénères et entreprends de modifier mon langage. Après deux semaines j'y suis presque et mon bêlement s'est transformé en aboiement, enfin presque. Après  une bonne nuit de repos je décide que c'est aujourd'hui le grand départ vers cette prairie luxuriante. Mais il reste un problème et de taille. Je suis beige et ces chiens sont noirs et blancs. Soudain un éclair de génie me traverse,  je me dirige vers ce point d'eau et décide de m’enduire de cette boue pour cacher ma couleur mais aussi cette odeur qui à coup sûr ne manquerait pas d'alerter et de dévoiler mon stratagème. Ça y est je suis prêt. Attendant que le troupeau s'approche de la clôture, je prends mon élan et prenant appuis sur un de mes congénères, rebondis et passe de l'autre côté. Le reste de la bande commence à crier : Reviens tu vas te faire gauler ! Avec tout ce raffut les gardes ne tardent pas à arriver et surpris de compter un nouvel arrivant me questionnent. D'où viens tu ? Comment tu t’appelles ? C'est à ce moment que gardant mon sang froid je leur parle en essayant de ne pas fourcher avec ma langue, Bêwouah ! Bêwouah ! Comprenant que je suis des leurs la tension redescend mais l'un d'eux plus suspicieux que les autres me dit que j'ai un accent bizarre, mais étant seul, finit par accepter ce qui semble l'évidence. Pouvant à présent profiter de cette herbe grasse, j'ai une pensée émue pour mes anciens camarades et c'est avec un peu de culpabilité que je prends mon premier festin. Tout en mangeant plus que de raison, je me dis que ça y est c'est gagné, plus de disette, plus de risque de me voir enlevé par ce grand bipède qui régulièrement opérait des ponctions dans notre groupe.

Cela fait maintenant deux ans que je suis de l'autre côté de la barrière, et je n'ai plus besoin de me rouler dans la boue. En effet ma toison a progressivement laissé place à ce pelage sombre, et mon accent a disparu. Mais les changements ont été plus profonds et je me suis surpris à aboyer après avoir constaté un trou dans le grillage. Différent à la base, je ressemble aujourd'hui à mes nouveaux compagnons. Oui j'y suis arrivé, mais à quel prix ? J'ai perdu mon identité et ne suis plus qu'un bulldog au service de la répression, de la peur, du mensonge et du mauvais goût.

Quel est ce changement qui s'opère chez les gens qui une fois passés de l'autre côté de la barrière leur fait pousser des zèles?

Seule la formation d'un groupe compact réussira à faire tomber cette barrière sans pour autant changer les esprits.

Oui il va falloir s’agglomérer et devoir aussi laisser ces querelles microscopiques si l'on dézoume un peu. C'est à ces seules conditions que nous retrouverons le pouvoir.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.