Lettre ouverte au Président - Les enfants de 77

J'ai écrit cette lettre ouverte au Président Macron au début du mouvement des Gilets Jaunes. Elle est tout autant d'actualité aujourd'hui, mon indignation n'a pas baissé, mon ressentiment envers sa politique et son attitude supérieure non plus. Et mon espoir que le monde (politique) change est intact. Ce n'est qu'un début, j'ai tant de choses à lui dire.

Hey, Manu! Je peux t’appeler Manu? Et puis te tutoyer… C’est qu’on a le même âge. Et comme on dit en Polynésie, on aurait pu être sur les mêmes bancs d’école, alors, même le Président, on le tutoie. La Polynésie… Tu sais, les “Outre-mers”. Mais, peut-être, ça t’intéresse pas vraiment. Les pays, les territoires, les départements d’outre-mers, que t’as voulu « moteurs » de la transition écologique mais où on brûle les déchets dans des décharges à ciel ouvert, à quelques mètres du lagon, faute de moyens pour les transporter par bateaux dans des centres de traitement.

Hey, Manu! T’as oublié? Les années 80, les années d’espoir et de liberté… Ah, c’était pas beaucoup mieux qu’aujourd'hui, mais on était jeunes et on y croyait…. T’as oublié le « Touche pas à mon pote »? ou peut-être t’avais pas de pote, ou tous de la même couleur. A l’époque les artistes s’engageaient, les restos du coeur se créaient et on chantait même pour l’Ethiopie. On croyait que le monde allait changer… On faisait même tomber des murs. Ca te gène pas ce genre de murs? A croire que non, vu que tu collabores, serres la main, mets des tapes dans le dos de celui qui crée un mur entre son pays et l’Amérique Latine, entre lui et les pauvres qui pourraient venir chercher espoir. Tu te souviens, les bras ouverts des Allemands de l’Ouest pour tous ceux de l’Est? Ont-ils mis à mal l’économie? Ont-ils propagé la haine et les ressentiments?

Hey, Manu! T’as oublié? Les parties de foot endiablées à la récré. On devait choisir les membres de l’équipe à “chou-fleur”. Même les mauvais, les petits, les sans-souffle, les sans-ballon. Peut-être tu n’as pas joué au foot, ou n’as tu jamais fait partie d’une équipe… Mais pourquoi on ferait pas pareil à l’Assemblée, pour choisir ceux qui vont nous représenter? Imagine, 20% des députés tirés au sort! Même parmi les sans-dents, les extrémistes, les plus pauvres et les sans-technique. Ca aurait de la gueule, non? Et puis tant qu’on y est, imagine que leur salaire reste le même. Députés 6 mois, avec le salaire de leur boulot… des congès payés citoyens en quelque sorte. Ca éviterait peut-être le carriérisme en politique, l’envie de richesse plus que d’engagement. Ce serait bien une règle à mettre en place pour tous les politiques : Le meme salaire qu’avant mais nourris, logés et habillés à Paris pour pouvoir être présents? Une assemblée « représentative » pour de vrai!

Hey, Manu! T’as oublié? Tu te souviens de Tchernobyl? Oh, on avait à peine 9 ans et on ne comprenait pas tout… On avait juste peur que ça traverse les Alpes, et on s’imaginait les monstres verts, les Godzilla qui fleuriraient, dans des rêves d’enfants faits de monstres chelous. Mais peut-être, tu ne rêvais pas? Ce qui me gène dans « énergie nucléaire », c’est les mots « Tchernobyl et Fukushima ». Et puis surtout, c’est le mot «arme»! T’as oublié tes cours de 3ème? Après l’horreur des camps et de la Shoa, on finissait par Hiroshima et Nagasaki. On soulignait au stylo rouge ces dates à retenir, symboles de la folie humaine! Alors moi, je suis pas un flippé, ni un écolo invétéré… Mais, quand même, j’ai vu les girouettes mues par le vent, j’ai été fasciné par les moulins à vent, et j’ai appris à éteindre les lumières. Dis Manu, tu pourrais les éteindre, toi, tous ces néons publicitaires inutiles et futiles, symboles de cette société de consommation? Tu pourrais leur dire d’arrêter ce gaspi? Et puis, tiens, tant que tu y es, demande leur, à toutes ces entreprises, de moins polluer… Il y a bien eu une loi, des normes à respecter, mais j’ai jamais entendu une seule se faire épingler…

Hey, Manu! T’as oublié? On apprenait sur des grandes cartes l’URSS, les USA ou la France. On apprenait leur démographie et les richesses du sol. Mais peut-être que la Terre, ça t’a jamais vraiment intéressé. On apprenait l’Afrique aussi… Enfin, le continent, pas les pays. Juste ce qui pouvait nous servir : les réserves de pétrole, les minerais d’Afrique de l’Ouest, l’Or. La FranceAfrique, l’(ancien) empire colonial, quoi! Ils ont été sympas, ils ont évité les diamants de Centrafrique… Mitterand devait pas vouloir enfoncer Giscard, ou alors mon prof était de droite. Alors, je te regarde et je ne comprends pas. Pourquoi tu n’y vas pas? Une petite visite au Gabon, au Mali ou en RCA pour signer des accords commerciaux “bilatéraux”. Tu le fais bien pour la Chine, le Canada ou les USA. Ou alors, peut-être que les accords “unilatéraux”, on les signe en catimini, et seulement à Paris? Tu ne fréquentes peut-être que les pays de ton niveau social… Faudrait pas que tu penses, toi aussi, à un mur, ou à bloquer les ressortissants de ce genre de pays à la frontière. Ah, mais j’oubliais les camps de réfugiés en Turquie, au Maroc ou en Algérie. L’avantage avec l’Europe, c’est qu’elle repousse les frontières et la misère au-delà de l’horizon, où le regard ne porte pas. Quand bien même ils essaieraient de s’approcher, suffit de couler les bateaux et ancrer au port ceux qui pourraient les aider.

Hey, Manu! T’as oublié? On jouait à la guerre avec des arcs et des flêches à ventouse, des armes en bois ou même des petits soldats. Touchés, on devait faire les morts. C’était toujours très théâtral mais jamais vraiment crédible… Même en retenant notre respiration, on clignait toujours d’un oeil, on bougeait toujours un doigt. On voulait peut-être repousser le sort, n’être jamais vraiment celui qui est mort. Mais peut-être que tu y as trop joué, ou que tu savais super bien faire le mort… ou la provoquer. Comment tu imagines vendre encore des armes? Oh, c’est facile, les morts ne sont pas sous nos fenêtres. C’est tellement plus supportable quand ils meurent au Yemen, en Syrie ou au Rwanda. Tu n’es pas le premier, mais tu pourrais être le dernier… Imagine que la France dise STOP, qu’elle arrête tout, qu’elle ne produira plus que pour sa propre armée? Qu’elle se refuse à propager l’horreur, la douleur et la mort pour des richesses souterraines et des gazoducs. Qu’elle se refuse à utiliser les peuples d’autres pays comme boucliers, comme chair à canon, comme petits soldats pour qu’on puisse vivre ici grassement. Imagine, Manu, si t’étais le Premier? Et c’est pas la peine de me demander si j’ai oublié mes cours d’économie…. parce que je sais que toi, c’était sans doute ta matière préférée. Mais j’ai toujours pensé que les richesses et la créativité étaient comme de l’eau, suivaient la mécanique des fluides. Si tu y fais barrage, elle trouve toujours où s’immiscer, toujours une nouvelle voie par laquelle se répandre. Alors, si tu arrêtes les armes, Manu, demain, les mêmes ingénieurs trouveront des solutions innovantes pour recycler toutes ces entreprises d’armement… et je serais prêt à parier que fleuriront sur nos canons des solutions nouvelles et bienfaisantes, des énergies et un élan nouveau.

Hey, Manu! T’as oublié? On a fêté le bicentenaire de la révolution. On avait 12 ans et peut-être bien qu’on était plus préoccupés par nos premiers flirts que par les explications historiques. Mais peut-être que tu ne flirtais pas… ou que justement tu ne faisais que flirter. Mais on peut pas oublier « Liberté, Egalité, Fraternité ». C’est écrit partout, rabâché par tous.

La liberté de pensée… de s’opposer, de dialoguer, de proposer de nouvelles choses. La liberté de paroles, de culte, de vivre différemment, de s’affranchir des conventions et des traditions néfastes… La liberté de changer.

L’égalité de droit au bonheur... Pas de richesse, tu vas me traiter de communiste, mais une certaine idée de la justice sociale. Lutter contre le cumul des mandats, des salaires, des fonctions. Lutter contre les prêts et la défiscalisation avantageux pour ceux qui ont le plus. L’égalité d’un monde plus juste où les gens utiles au peuple, aux autres, seraient davantage valorisés, considérés et reconnus. Où chacun concourrant à un bénéfice toucherait une part des dividendes. Où le salaire d’un PDG ne pourrait excéder 5 à 6 fois celui de l’employé le moins payé. Une égalité de reconnaissance face aux succès et aux échecs.

La fraternité... avec tous ceux qui composent le monde. Pas seulement les Français, pas seulement les riches, pas seulement ceux de ta classe sociale ou de ta religion. La fraternité de tous dans l’acceptation de sa différence et dans la reconnaissance de son humanité égale. Où chacun vaudrait l’autre. Mais peut-être as-tu oublié tes cours d’Histoire, de pré-histoire? Parce qu’à l’origine, on ne faisait tous qu’un, l’Homme!

Hey, Manu! Tu vois, je n’ai rien oublié… et j’ai encore tant de souvenirs à partager avec toi. Des souvenirs, des leçons de vie, des voyages, des évènements qui ont forgé mon espoir et ont façonné ma vision du monde. La liste est longue, et je t’écrirais bientôt. Je te rassure, je suis heureux, et la famille va bien. Mais de ma fenêtre le monde n’est pas si beau…Hey, Manu! Comment t’as pu oublier l’espoir?

Les enfants de 77

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.