Lakshadweep : archipel indien en eaux troubles

La population insulaire s'inquiète des dérives de son nouvel administrateur. Nommé en décembre 2020 par le gouvernement central, Praful Khoda Patel impose des restrictions et avance des propositions de loi qui menacent le quotidien des habitant·es ainsi que le fragile écosystème des îles.

Ce territoire isolé en mer d’Arabie est-il en passe de devenir une destination touristique haut de gamme à l'image des Maldives ? L’administration semble prendre, en tout cas, toutes les dispositions nécessaires pour mener à bien ce projet.

Lorsque Praful K Patel arrive sur l’île d’Agatti le 14 juin dernier, fraîchement débarqué en avion privé avec une sécurité renforcée et un groupe de fonctionnaires, le nouvel administrateur a sans doute déjà pris connaissance qu’il ne verra pas grand monde ce jour-là.

La population a décidé de boycotter sa venue pour marquer son opposition au chemin autoritaire qu’il emprunte. Elle demande sa destitution ainsi que le retrait de ses propositions de loi et de ses nouveaux arrêtés. Une semaine plus tôt, les habitant·es ont observé un jeûne de douze heures pour alerter sur la situation. Une première pour ce territoire de l’Union plus habitué à être méconnu que dans la tourmente de l’actualité.

Praful K Patel (en rose) sur le tarmac, Agatti 14 juin 2021 © Twitter Praful K Patel Praful K Patel (en rose) sur le tarmac, Agatti 14 juin 2021 © Twitter Praful K Patel

À peine nommé par le gouvernement central en décembre 2020, cet ancien député et ministre au Gujarat sous les couleurs du parti nationaliste hindou (BJP) a avancé une série d'arrêtés sans aucune concertation avec la population. Parmi ces mesures, les plats non végétariens ont été supprimés des menus scolaires. Des centaines de travailleurs et travailleuses ont été confronté·es à des suppressions d'emplois. Des cabanes de pêcheurs ont été démolies de nuit sans avis préalable et le protocole sanitaire de quarantaine obligatoire, qui a protégé l'archipel du COVID-19, a été supprimé.

Pour avoir critiqué la nouvelle gestion de la pandémie sur une chaîne d'informations télévisée, Aisha Sultana, cinéaste de Lakshadweep, est accusée de sédition par les autorités. De modestes manifestations se sont également soldées par des arrestations.

Une tempête politique

Plusieurs propositions de loi sont venues, dans le même temps, noircir le tableau. Une réglementation sur la prévention des activités antisociales (Prevention of Anti-Social Activities Regulation), plus communément appelée Goonda act, veut permettre de détenir une personne, de manière préventive, pour une période d'un an renouvelable, sans procès, afin de "maintenir l'ordre public". Une proposition vue comme un moyen de museler toute dissidence.

« Introduire cette loi n'est pas éthiquement correct. Nous avons un système judiciaire avec des lois qui sont applicables partout en Inde », explique Yaseen, jeune cinéaste de la capitale, Karvatti. Aucun argument n'est avancé pour justifier cette proposition. Selon le site officiel de Lakshadweep, le taux de criminalité est même l'un des plus bas du pays.

Pour Mohammed Faizal, seul représentant du territoire à la chambre basse (Lok Sabha) du Parlement indien : « L'administration a peut-être supposé que la population réagirait négativement à tous ces changements. Je pense que cette loi a été introduite à l'avance dans le but d'écraser les possibles protestations ».

Autre point d’inquiétude : une réglementation sur le développement (Lakshadweep Development Authority Regulation, LDAR). Celle-ci permet à l'administration d'acquérir et de gérer des terres à des fins de "développement".

« Cette réglementation donne beaucoup de pouvoir à l'administrateur pour décider unilatéralement de ce qui va se passer sur ces terres, sans tenir compte de ce que veulent leurs propriétaires, détaille Faseela Ibrahim, avocate originaire de l'archipel. Il s'agit d'une attaque directe contre le droit de propriété privée des personnes ».

Des habitantes se mobilisent contre l'administration de Praful K Patel © Facebook In Solidarity With Lakshadweep Des habitantes se mobilisent contre l'administration de Praful K Patel © Facebook In Solidarity With Lakshadweep

Le Lakshadweep est un archipel de 36 îles tropicales situé à 287 kilomètres des côtes du Kerala. État du sud de l’Inde dont se rattache fortement la population insulaire du fait de son histoire, sa culture et sa langue plus ou moins partagées. Dix îles sont habitées et une onzième abrite un hôtel. Un permis d’entrée est nécessaire pour se rendre dans la région.

Le territoire fait partie des espaces les plus densément peuplés de l’Inde. 64.000 individus (census 2011) vivent sur une surface de 33 km². La population indigène de Lakshadweep est, selon les termes de la Constitution indienne, désignée comme une communauté tribale répertoriée (scheduled tribe). Des dispositions sont mises en place afin de protéger son identité, comme l'accès à la terre.

Les autres îles de l’archipel sont vierges de toute habitation, ce qui permet de protéger le fragile écosystème avec ses récifs coralliens. Les îles non habitées servent cependant à cultiver des cocotiers, dans un cadre réglementé, qui est l'une des principales sources de revenus avec la pêche. 

« Nous ne pouvons acheter et vendre des parcelles de terre qu'au sein de notre communauté. Le droit foncier ici est tel qu'il exclut toute personne extérieure à notre tribu répertoriée d'acquérir quoi que ce soit. Le principal objectif de cette réglementation est de nous déposséder de notre territoire pour attirer les investisseurs », s'inquiète Mme Ibrahim, contactée par téléphone.

Centralisation du pouvoir

Poste habituellement occupé par des fonctionnaires retraités, Praful K Patel impose sa mélodie. L’homme politique veut aller vite. Il n’interagit pas avec les habitant·es, ne se concerte pas avec leurs représentant·es et ne répond pas non plus aux sollicitations. Toutes les mesures avancées ont été rendues publiques sur le site officiel en anglais alors que la connectivité à internet reste très limitée et que toute annonce doit être publiée dans les langues vernaculaires*.

Point notable, M. Patel est également l'administrateur du territoire de l'Union de Dadra & Nagar Haveli et Daman & Diu, deux territoires qui ont fusionné en 2020. M. Patel ne réside pas à Lakshadweep, il se contente de faire des allées et venues.

En matière d'organisation politique, le Laskhadweep est un territoire de l'Union. Contrairement aux États fédéraux (et à certains territoires de l'Union comme Delhi, Jammu-et-Cachemire et Puducherry), il ne possède pas d'assemblée législative et d'un gouvernement local avec un ministre en chef. Le territoire de Lakshadweep est sous la tutelle du gouvernement central qui nomme un administrateur.

Ce dernier dirige le territoire de manière unilatérale. Toute nouvelle loi doit simplement être validée par le ministère de l’Intérieur.

Cependant, les habitant·es de l'archipel élisent des représentant·es qui forment plusieurs conseils. Un conseil local (village panchayat) est en place sur chacune des dix îles habitées et un conseil régional (district panchayat) supervise l'ensemble du territoire de l'Union. Leur pouvoir reste limité à divers domaines (voir ci-dessous), mais l'administration est censée consulter le conseil régional selon le règlement de 1994 sur les panchayats de Lakshadweep.

Au niveau national, le territoire de l'Union est représenté par un seul élu à la chambre basse (Lok Sabha) du Parlement indien. 

Selon les dires d'Hassan Bodumukagothi, président du conseil régional, aucune consultation n’a été effectuée pour les nouvelles mesures avancées.

Outre l'absence de consultation, Praful K Patel a décidé de placer sous son autorité les juridictions qui tombaient jusque-là sous le contrôle du conseil régional, à savoir : l'agriculture, l'éducation, la santé, la pêche et l'élevage. Pour Faseela Ibrahim : « Il y a un processus constant de centralisation du pouvoir. L'administrateur qui nous gouverne n'a aucune responsabilité envers qui que ce soit ».

Un fragile écosystème

Quel agenda suit M. Patel ? Dans une interview accordée à The Print, l'administrateur est sans ambages : « Comment se fait-il que les gens attendent pour aller aux Maldives, mais ne soient même pas prêts à venir à Lakshadweep ?  C'est pour développer le tourisme et pour faire des bénéfices sur le long terme que nous introduisons la réglementation sur le développement  ».

Image satellite de l'île de Minicoy © NASA Image satellite de l'île de Minicoy © NASA

Le Collectif de Recherche Lakshadweep (Lakshadweep Research Collective), qui étudie et observe la région sous le prisme de "l'écologie, des sciences sociales et du droit", rappelle que : « En tant qu'atolls coralliens situés au milieu de l'océan, le Lakshadweep dépend entièrement de la santé des récifs qui l'entoure. Le cadre corallien vivant et le lagon qui l'entourent protègent les îles des vagues, des tempêtes, de la perte de terres et de l'infiltration de sel dans les eaux souterraines ».

Dans une lettre adressée au Président de la République d'Inde, le collectif demande la suppression du projet de loi sur le développement et appelle à "créer un comité composé de scientifiques et de représentants locaux" pour s'assurer d'un développement prenant en compte le "caractère unique, la fragilité écologique et la vulnérabilité climatique de Lakshadweep".

Les ressources limitées et la menace croissante du changement climatique placent l'archipel et sa population insulaire face à une urgence existentielle.

Le collectif est clair : « Entre le déclin des récifs, l'élévation du niveau de la mer, la perte de terres, les cyclones et la diminution de l'eau douce, la majorité des atolls de faible altitude comme le Lakshadweep deviendront invivables d'ici le milieu du siècle. Les plans de développement proposés par le LDAR ne tiennent étrangement pas compte de ces réalités évidentes. Tout nouveau développement infrastructurel à grande échelle aura une empreinte écologique et sociale bien trop importante pour que ces îles, lagons et récifs puissent la supporter et pourrait accélérer le rythme du déclin ».

Annonce d'un projet de construction de villas dans l'archipel © Twitter Praful K Patel Annonce d'un projet de construction de villas dans l'archipel © Twitter Praful K Patel

Avant d’ajouter qu'en « accordant aux autorités des droits non qualifiés pour s'approprier les ressources des terres, des plages et des lagons, la LDAR agit directement contre les intérêts des communautés locales en matière de moyens de subsistance et met en péril un mode de vie et une économie entière […] Tout développement à Lakshadweep devrait viser à renforcer, et non à affaiblir, les infrastructures écologiques et sociales existantes qui protègent actuellement les îles et ses habitants ».

Impassible et sourde aux alertes, l’administration a lancé, le 31 juillet, un appel d'offres pour la construction de 370 villas sur les îles de Kadmat, Minicoy et Suheli, malgré la forte opposition scientifique.

Une communauté tribale de confession musulmane

Au-delà de ces deux projets de loi et d’une centralisation accrue du pouvoir, Praful K Patel semble vouloir influer directement sur le mode de vie et les habitudes des insulaires.

Un règlement sur la préservation des animaux (Lakshadweep Animal Preservation Regulation) veut interdire l'abattage des bovinés afin de "préserver les animaux aptes à la traite, à la reproduction ou à des fins agricoles". Un certificat obligatoire est prévu pour l'abattage de tout autre animal ou à des fins religieuses. La viande fait partie du régime alimentaire des insulaires.

La population indigène de Lakshadweep est à plus de 90 % de confession musulmane. La vache est un animal sacré pour les hindou·es des castes supérieures, son abattage reste tabou, mais pour les musulman·es et les communautés des castes inférieures, la viande bovine fait partie de leur régime alimentaire traditionnel.

« Ils veulent ébranler notre sentiment religieux pour faire croire à tout le monde que notre opposition à ces projets de loi n'est qu'un problème communautaire. Ce n'est qu'une diversion, le sujet réel c'est la privatisation avec le projet de loi sur le développement, précise Yaseen. Même si cela reste une attaque directe contre nos libertés en termes d'alimentation ».

L'administration a aussi pris la décision d'octroyer des licences d'alcool aux hôtels et bars des îles habitées de Kavaratti, Kadamat et Minicoy pour "promouvoir le tourisme". La vente et la consommation d'alcool étaient jusque-là interdites en raison des coutumes islamiques. Seule l'île de Bangaram possédait une licence pour son hôtel, car non habitée par les insulaires.

« À Minicoy, je peux marcher seule le soir sans me sentir en insécurité, même tard dans la nuit. L'alcool va avoir un impact négatif sur notre société et apporter son lot d'insécurité », commente Fousiya AA, native de l'île et chercheuse en sciences de la terre.

Une proposition veut également rendre inéligible toute personne qui a plus de deux enfants à se présenter aux élections des conseils (panchayat) du territoire. Par cette loi, l'administration de Patel impose des contraintes aux seules institutions élues, réduisant un peu plus le faible processus démocratique en place sur les îles.

« Sur la seule île de Kavaratti, huit des douze membres du conseil local ont trois enfants ou plus, selon Abdul Khader, président du conseil local de l'île. Cela signifie que de nombreux membres en exercice ne seront pas qualifiés pour se présenter aux élections si la loi est promulguée. »  

Pour certain·es, cette mesure est aussi à interpréter sous le prisme religieux. Dans l’imaginaire des nationalistes hindou·es, leur communauté est menacée de devenir une minorité dans leur propre pays (l’Inde étant intrinsèquement hindoue pour ces individus) à cause des musulman·es qui auraient beaucoup d’enfants.

« Nous, les habitants de Lakshadweep, sommes plus liés par le fait d’être indien que par notre religion. Nous célébrons autant l’Aïd (el-Fitr) que le jour de l’Indépendance et de la République**. C’est triste qu’aujourd’hui notre patriotisme soit remis en question. Nous n’avons aucune leçon à recevoir de ces fascistes », clarifie fermement une insulaire qui veut garder l’anonymat.

La relation entre l’administration de Praful K Patel et la population reste, pour l’heure, irréconciliable. Certains individus affirment être prêt·es à se mobiliser plus fortement si ces mesures sont validées par New Delhi.

Les partis politiques du territoire, à l’exception du BJP, se sont regroupés pour former Save Lakshadweep Forum afin de "combattre organiquement et constitutionnellement, d'une manière pacifique, tous les projets de loi".

Les avocat·es de l’archipel s’organisent sur le plan juridique pour faire barrage même si, à ce stade, « ce n’est pas possible d’intervenir dans le processus législatif ». La société civile, quant à elle, tente d’alerter la communauté nationale et internationale sur les réseaux sociaux avec le hashtag #SaveLakshadweep.

« Nous voulons du développement, tout le monde en veut bien entendu, mais le développement qu'ils apportent ne bénéficie pas à la population locale ni à la protection de notre écosystème. Nous demandons des avancées médicales et économiques avec des emplois », conclut Yaseen.

Le Lakshadweep est à un moment charnière de son histoire. Alors que son écosystème et sa population tribale uniques sont à préserver, l’administration, elle, se tourne vers les investisseur·ses.

*la population de Lakshadweep parle le jeseri, un dialecte malayalam, la langue du Kerala ou le mahl, un variant du maldivien pour Minicoy, l'île à l’extrémité méridionale de l'archipel

**les jours de l'Indépendance et de la République (entrée en vigueur de la Constitution) sont deux fêtes nationales en Inde

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