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Billet de blog 21 févr. 2019

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Les Cachemiri·e·s, cible de violences après l'attaque d'un convoi militaire indien

Plusieurs membres des forces armées indiennes ont péri, ce jeudi 14 février, dans une attaque-suicide au Cachemire indien. Cet événement, l'un des plus meurtrier depuis des années, ravive la méfiance à l'égard des Cachemiri·e·s. Des appels à la vengeance fleurissent sur la toile et de nombreux incidents ont eu lieu dans différentes parties de l'Inde. Une semaine après les faits, état des lieux.

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Jeudi 14 février, une voiture bélier remplie d'explosifs (300kg) fonce sur un bus contenant des paramilitaires indiens de la Central Reserve Police Force (CRPF) dans le district de Pulwama au Cachemire indien. Plus d'une quarantaine de morts sont à dénombrer ainsi que plusieurs blessé·e·s. Le bus faisait partie d'un convoi de 78 véhicules composés d'environ 2500 forces armées indiennes de retour de permission allant de Jammu à Srinagar, les deux principales villes de l'État du Jammu-et-Cachemire (Inde).

L'attaque a été revendiquée par le groupe islamiste Jaish-e-Mohammad (l'armée de Mahomet) basé au Pakistan.

Originaire du sud du Cachemire, Adil Ahmad Dar est à peine âgé de 20 ans lorsqu'il décide de perpétrer cette attaque-suicide. Contactés par l'agence Reuters, les parents affirment que leur fils se serait radicalisé après avoir été frappé et harcelé par des soldats en rentrant de l'école avec ses camarades, trois ans auparavant. Les parents précisent que leur fils n'est pas revenu au foyer familial depuis mars 2018. Information qui ne peut être vérifiée de manière indépendante.

Dans une vidéo mise en ligne après l'attentat, le kamikaze explique avoir rejoint le groupe armé pour se venger des atrocités commises par les forces indiennes envers son peuple.

Jaish-e-Mohammad (JeM), le groupe qui revendique l'attaque à la voiture bélier est crée en 2000 par Masood Azhar, son objectif premier est de rattacher la partie indienne du Cachemire au Pakistan. L'Inde considère ce groupe comme étant le plus meurtrier et la principale organisation terroriste dans l'État du Jammu-et-Cachemire. Et pour cause, Masood Azhar est accusé de plusieurs actions en Inde, notamment l'attaque d'une base militaire à Uri en 2016 où 17 membres des forces de sécurité sont morts.

Son groupe est également impliqué dans le fameux détournement d'un avion en 1999 et d'une attaque sur le parlement indien en 2001. JeM a été officiellement banni au Pakistan en janvier 2002, l'Inde quant à elle, tente depuis plusieurs années de mettre la tête de Masood Azhar sur la liste des terroristes des Nations Unies, mais la Chine met son veto. Vendredi dernier, le partenaire privilégié du Pakistan a encore une fois affirmé son refus. Pour l'heure, Masood Azhar vit en liberté au Pakistan.

Depuis cet événement tragique, la société indienne est en émoi, chancelant entre deuil et colère. De nombreuses veillées et manifestations sont apparues dans le pays et des milliers de personnes se sont rendues aux funérailles des victimes.

Les étudiant·e·s de différentes universités se rassemblent en hommage aux victimes.

Mais très vite la colère a pris le devant de la scène avec pour cible le Pakistan, accusé d'être derrière l'attaque. Des individus se sont rassemblés dans différentes villes du pays et ont scandé "Pakistan murdabad" (mort au Pakistan) tout en brûlant des drapeaux du voisin ennemi. Sur Twitter, le hashtag #pulwamarevenge, du nom de la localité où s'est déroulé le drame, de nombreux messages demandent à ce que cet acte soit vengé dans la violence.

L'attaque-suicide de jeudi a aussi déclenché une vague de haine et des appels de représailles contre les Cachemiri·e·s qui résident dans les régions de l'Inde. Accusé·e·s d'être complices de l'attentat et/ou pro-pakistanais·e par les nationalistes hindou·e·s, ils/elles sont perçu·e·s comme des ennemi·e·s de l'intérieur.

L'État du Jammu-et-Cachemire est le seul État indien peuplé majoritairement de musulman·e·s. Pour saisir ces violences, il faut prendre en compte le spectre du nationalisme hindou.

À Jammu, la seconde ville de l'État qui est, elle, à majorité hindoue, plusieurs véhicules ont été incendiés. Des tensions sont apparues quand une foule en colère a essayé de pénétrer dans un quartier peuplé majoritairement de Cachemiri·e·s musulman·e·s. Un couvre-feu a été imposé.

Sur une vidéo l'on voit des Indiens s'en prendre ouvertement à des commerçants cachemiris dans l'État du Bihar. Les sommant de quitter les lieux dans les 24 heures. Un peu plus loin dans l'État du Bengale-Occidental, un homme a été battu puis forcé de chanter "Vande Mataram". Un poème bengali dont les premiers vers constituent l'hymne national indien.

Les universités ne sont pas épargnées par ces violences, des étudiant·e·s ont été menacé·e·s, attaqué·e·s et forcé·e·s de quitter leur résidence. D'autres restent cloitré·e·s dans leur chambre. Dans la ville de Dehradun, la capitale par intérim de l'État de l'Uttarakhand, une foule a demandé aux autorités de l'université de virer les Cachemiri·e·s. Dans une autre localité de l'État himalayen, un groupe de 70 personnes appelle à "tirer sur les traîtres Cachemiri·e·s" et à les chasser. 

"La situation ici est très tendue. Nous ne nous sentons pas en sécurité . Nous voulons rentrer chez nous mais nous ne savons pas comment. Nous avons même peur de quitter nos chambres. Nous avons plus de nourriture", a déclaré un étudiant au média Al Jazeera.

"Notre propriétaire nous a sauvés lorsque la foule est entrée dans notre chambre. Je me suis cachée dans une salle de bain", a déclaré Dawood, ajoutant que plus de 20 étudiants étaient bloqués et incapables de sortir de leur résidence, "craignant de nouvelles attaques sur leur chemin", a affirmé une autre étudiante au même média.

Plusieurs Cachemiries bloquées dans une auberge depuis des heures où devant une foule demande à ce qu'elles soient expulsées. La police est présente mais incapable de disperser la foule.

Selon le quotidien The Hindu, 300 étudiant·es originaires du Cachemire ont fui l'État d'Uttarakhand après avoir été expulsé de leur université. Un doyen a été suspendu de ses fonctions au sein de l'Université Alpine de Management et de Technologie de Dehradun : "Pour la sécurité de l'université et de mes étudiant·e·s Cachemiri·e·s, j'ai demandé à l'administration de me suspendre" a déclaré l'ancien doyen originaire du Cachemire. Précisant qu'il n'avait d'autre choix en raison de la foule agressive.

La police de l'État du Jammu-et-Cachemire a mis en place une assistance téléphonique pour les étudiant·e·s résidant en Inde afin de relater les menaces ou attaques subies ainsi que des logements temporaires pour ceux qui reviennent dans la région.

Petite touche de couleurs à ce tableau noir, un élan de solidarité est apparu où de nombreuses personnes proposent d'héberger les Cachemiri·e·s en danger.

Fake news. L'Inde est réputée pour ses armées de trolls. Majoritairement affiliés aux partis politiques, ils sont à l'origine de fausses informations visant à décrédibiliser leurs opposant·e·s politiques et à calomnier certaines tranches de la population pour façonner l'opinion publique.

Avec plus de 200 millions d'utilisateurs actifs en Inde, le géant de la messagerie au logo vert est un terrain de jeu privilégié pour ces trolls. Dans les heures qui ont suivi l'attaque, de nombreux groupes ont partagé de fausses informations jouant sur l'émotion du moment pour insuffler de la colère. Même s'il est difficile de prouver une corrélation directe entre les violences envers les Cachemiri·e·s et les messages largement diffusés sur ces groupes, l'on peut facilement supposer que ces déclarations ont pu, à des degrés différents, amené une frustration et poussé certain·e·s à agir violemment.

L'année dernière, plus de 30 personnes sont mortes à la suite de fausses rumeurs sur des kidnappings d'enfants diffusées sur l'application.

Concernant ces violences, "le ministère [de l'Intérieur] a adopté une position très stricte et a publié un avis à l'intention de tous les États et territoires de l'Union afin d'assurer la sécurité des Cachemiri·e·s et de maintenir l'harmonie communautaire", a déclaré le porte-parole du ministère de l'Intérieur à Reuters.

Cette liste est non-exhaustive. Les actes de violences arrivent au fur et à mesure, certains faits ont pu échapper au radar médiatique et à la vérification des sources.

Sur le plan politique, le Premier ministre, Narendra Modi a vite réagi à cette attaque-suicide de jeudi dernier en donnant carte blanche à l'armée indienne au Cachemire et en accusant le Pakistan d'être derrière cette attaque. "Je tiens à dire aux organisations terroristes et à leurs commanditaires qu'ils ont commis une très grave erreur. Ils vont payer un lourd tribut pour cela", prévient-il.

Les partis d'opposition se sont rangés derrière le gouvernement afin de maintenir une unité dans le deuil.

Le Pakistan, par le biais du ministre des Affaires étrangères, réfute toute accusation : "Nous rejetons fermement toute insinuation d'éléments du gouvernement indien et du monde des médias cherchant à relier l'attaque à l'État du Pakistan sans enquête".

Depuis 1947, le Cachemire est déchiré entre l'Inde et le Pakistan. La partie indienne (l'État du Jammu-et-Cachemire) est l'une des régions les plus militarisées au monde avec 700.000 soldats indiens pour une population d'environ 13 millions d'habitants. Soit presque un soldat pour 19 personnes. Une "ligne de contrôle", qui sert de frontière, a été dessinée par les Nations Unies en 1965 afin d'instaurer un cessez-le-feu entre les deux puissances nucléaires. Cette frontière de facto n'est pas reconnue par la communauté internationale, car la question du Cachemire n'a pas encore été résolue.

Le peuple du Cachemire attend que le référendum d’autodétermination promis par l’Inde soit mis en place. Pour l'heure, il se trouve coincé entre une guerre d'usure que se livrent l'Inde et le Pakistan et un conflit direct entre les forces de sécurité indiennes et la résistance armée aux différentes aspirations (indépendantiste ou rattachement avec le Pakistan).

Chaque semaine des civil·e·s, des soldats et des militants meurent. Les gouvernements successifs en Inde n'ont eu de cesse d'aborder la question du Cachemire sous un œil sécuritaire alors que, à entendre les revendications de ce peuple de l'Himalaya, la situation serait plutôt politique. Parler plutôt qu'armer donc.

Pour aller plus loin sur la question du Cachemire, je vous invite à lire mon reportage paru dans le journal CQFD.

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