Kargil : territoire enclavé, peuple divisé

Le 5 août dernier, le gouvernement central indien décide de révoquer l'autonomie constitutionnelle de l'État de Jammu-et-Cachemire et passe un projet de loi pour diviser la région en deux "territoires de l'Union". Sans mettre la population dans la confidence, News Delhi impose sa décision. Dans le district de Kargil, les habitant·es peinent à comprendre ce que l'avenir leur réserve. Reportage.

En cette matinée ensoleillée du 12 septembre, le long de la grande artère de Kargil, là où s'entremêlent échoppes, magasins de denrées et restaurants, où les vendeurs de fruits et légumes remplissent leurs étables avec générosité, la vie bat son plein. Les habitant·es vont et viennent et le badaud peut voir une société qui se réveille doucement. Pourtant le réseau mobile est coupé et la présence militaire aux intersections apparaît comme un mauvais présage.

Perchée à une altitude de 2600m, Kargil est une petite localité indienne au bord des rives du Suru, un affluent de l’Indus, la grande rivière qui a donné son nom à l’Inde. La ville est connue pour avoir été le théâtre des nombreuses guerres entre les deux voisins. Le Pakistan se trouve à une dizaine de kilomètres seulement. Kargil fait partie de l’État de Jammu-et-Cachemire (J&K), la région la plus au nord de l’Inde et en proie à une insurrection armée.

L'avenue commerçante de Kargil © Arnaud Chastagner L'avenue commerçante de Kargil © Arnaud Chastagner

Sa population, d'environ 140.000 âmes, se compose de plusieurs ethnies, des visages tibéto-birmans croisent des regards d'un vert émeraude aux traits d'Asie centrale. Le district de Kargil compte cinq langues et sa richesse culturelle est entre le Tibet et la Perse. La majorité de sa population pratique un Islam chiite avec des minorités bouddhistes et hindoues.

Aujourd'hui, les habitant·es de cette région montagneuse, d'habitude isolée, se retrouvent au cœur de l'actualité. Le 5 août dernier, le gouvernement central indien décide de révoquer, par décret présidentiel, l'autonomie constitutionnelle de l'État de Jammu-et-Cachemire. L'article 370 dont il est question permettait à l'État himalayen de jouir d'une large autonomie au sein de la république de l'Inde. Seules les lois indiennes dans les domaines de la défense, des affaires étrangères, des finances et des communications s'appliquaient à la région. Pour le reste, le Parlement de l'État devait les revoter. Termes définis lors de son adhésion à l'Union indienne en 1947 afin de maintenir le caractère unique de cet ancien état princier. Le pacte est désormais rompu.

Dans la foulée, New Delhi passe également un projet de loi pour diviser l'État en deux "territoires de l'Union" : un pour le Ladakh peuplé majoritairement de bouddhistes et un autre pour le Cachemire, où l'Islam prévaut, et comprenant au sud la plaine hindoue de Jammu. Le statut de "territoire de l'Union" passe les deux nouvelles régions sous la tutelle de New Delhi, contrairement aux États fédérés qui ont leur propre gouvernement.

Par cette modification du territoire, le district de Kargil se retrouve rattaché au Ladakh. S'éloignant du Cachemire voisin et devenant une minorité musulmane, la population craint de voir son identité mise à mal dans ce nouveau territoire bouddhiste.

Derrière les portes des vieilles bâtisses, là où l'intimité se découvre, les langues se délient. Pour Sajjad Hussain, journaliste et activiste : "ce qui s'est passé est inconstitutionnel. Le gouvernement central indien aurait dû mettre la population de l'État de Jammu-et-Cachemire dans la confidence. Nous nous sentons trahis par cette décision".

Si la légalité de la procédure est contestée, c'est que le gouvernement nationaliste aux commandes depuis New Delhi a décidé d'amender l'article 370 qui ne peut théoriquement qu'être modifié avec l'accord de l'Assemblée constituante du Jammu-et-Cachemire. Or cette assemblée n'existe plus depuis 1957 et le gouvernement a décidé par le biais du Président d'annuler cette disposition pour appliquer à l'ensemble de la région la Constitution indienne. Facilité dans le même temps par l'inexistence du gouvernement local, dont la coalition a été dissoute en juin 2018.

Aucune barrière au niveau local pour contester cette décision. "Les habitants de Kargil ont toujours été patriotes envers l'Inde. Pendant la guerre de Kargil, nous avons tout perdu pour la sauver. Maintenant, nous nous demandons si le gouvernement indien restera loyal envers nous demain", ajoute Sajjad, la quarantaine, assis dans son bureau.

Dès l'annonce de la révocation, un comité d'action (CA) s'est mis en place, comprenant des personnalités issues de la sphère politique, religieuse et sociale pour mener des actions contre cette décision et discuter avec le gouvernement. Des rassemblements et des journées "ville-morte" se sont tenus à Kargil et Drass, les deux grandes localités du district, les jours suivants. Pour contenir la population, des routes ont été bloquées et le magistrat du district de Kargil a émis un ordre public imposant la section 144 du Code de Procédure criminelle interdisant tout rassemblement. Le jeudi 8 août, un couvre-feu a été mis en place et certains leaders ont été placés en détention.

"C'est la première fois dans l'histoire de Kargil que l'administration du district nous empêche de protester. Nous avons une longue tradition de manifestations pacifiques pourtant. Aucune vitre n’a été brisée, aucune voiture ni aucun magasin endommagés. Compte tenu de toutes ces choses, l’administration n’a pas autorisé la nouvelle manifestation pacifique. C'est évident que cette décision tout comme l'imposition de la section 144 vient du gouvernement central indien", affirme Sheikh Nazir Mehdi, président de l'école islamique de Kargil et membre du comité d'action.

Sheikh Nazir Mehdi dans son bureau © Arnaud Chastagner Sheikh Nazir Mehdi dans son bureau © Arnaud Chastagner

Si pour l'heure aucune tension n'est présente dans les ruelles, c'est que le comité d'action a appelé au calme. "Nous avons rencontré le gouverneur et d'autres responsables de l’État de Jammu-et-Cachemire où nous avons pu leur soumettre certaines demandes qu'ils doivent examiner jusqu'au 31 octobre. Nous attendons leur retour c’est pourquoi aucune autre manifestation ou programme n’a été prévu", renchérit Sheikh Nazir Mehdi, profitant de cette touche positive de dialogue sans se faire trop d'illusion.

Pour la majorité des personnes rencontrées, la décision de révoquer l'autonomie constitutionnelle de l'État du Jammu-et-Cachemire et de scinder la région en deux "territoires de l'Union" n'est pas vue d'un bon œil. Malgré les promesses de développement tenues par le Premier ministre indien, Narendra Modi, la population semble plus préoccupée par l'absence de consultation dans cette décision et par une énième division. Affirmant leur souhait de rester dans l'État de J&K avec une certaine protection inscrite dans la Constitution, nécessaire selon eux pour maintenir l'identité de la région et ses intérêts économiques.

"Nous sommes contre toutes sortes de division. Qu’elle soit religieuse, régionale, linguistique ou autre. Nous n'avons jamais demandé un territoire de l'Union ou une division. Nous voulons l'État de Jammu-et-Cachemire tel qu'il est. Nous sommes pour l'unité et l’intégrité de la région", défend Asgar Ali Karbalai, ancien membre de l'Assemblée législative de Kargil pour le Parti du Congrès et membre actif du comité d'action. "Après 1947-48, nous avons beaucoup souffert de la division de la région entre l'Inde et le Pakistan. Plus de 7000 familles sont séparées de part et d'autre de la ligne de contrôle*", ajoute Karbalai, noon chaï fumant à la main, le thé salé de la région.

Au sein de cette autonomie constitutionnelle se trouve aussi l'article 35A. Ce dernier permet à l'État de J&K de définir ses résident·s. Seules personnes autorisées à travailler dans l'administration de l'État, à voter aux élections locales et à acquérir des terres. En perdant cette close, la population craint un changement démographique et une perte de leur identité. Sans parler de la concurrence des individus venant des grosses métropoles indiennes dont devra faire face la population locale sur le marché du travail. La crise de l'emploi pourrait se renforcer dans une région déjà isolée du reste de l'Inde six mois dans l'année.

"Lors de notre rencontre avec les autorités compétentes de l'État de J&K, nous avons bien souligné que nous sommes contre l'abrogation des articles 370 et 35A et contre la réorganisation de l'État. Nous n'acceptons pas le nouveau "territoire de l'Union" à moins qu'ils nous donnent le pouvoir de légiférer pour la population sur le droit à la terre, l'emploi, la culture et la sécurité religieuse. S'ils ne répondent pas à toutes ces demandes, nous n'accepterons pas la création du "territoire de l'Union" du Ladakh", précise Karbalai.

La région de Leh, la plus grande localité du Ladakh, demandait ce statut depuis des années pour sortir de politiques jugées trop centrées sur le Cachemire et pour des raisons culturelles. Les clivages entre Kargil et Leh risquent de prendre de l'ampleur. Dans ses demandes, le comité d'action a souligné la nécessité d'avoir un nouveau "territoire de l'Union" pour Kargil. Scindant une nouvelle fois la région alors que les critiques fusent vis-à-vis de la division de l'État de J&K. "Dès le 1er jour, nous ne voulions pas l'abrogation de l'État, mais comme cela nous a été imposé, nous ne voulons pas rester avec le "territoire de l'Union" du Ladakh. Nous pensons que nos droits ne seront pas en sécurité avec le Ladakh. Nous exigeons un "territoire de l'Union" pour Kargil, car la division est déjà faite", détaille Sheikh Nazir Mehdi.

Le ton est donné, s'éloigner de Leh oui, mais hors de question de prendre ses distances avec le Cachemire. La région de Kargil est dépendante de son voisin. Les transports de biens et services, les médicaments, tout vient du Cachemire. Le sort de la région voisine a des répercussions jusqu'ici. "Au Cachemire, ils n'ont pas de réseau depuis plus d'un mois. Si quelqu'un vit là-bas comme des membres de ma famille, on ne peut pas les contacter. Je n'ai aucune nouvelle de mon oncle, ma tante et mon cousin qui vivent à Srinagar**", se confie le jeune Karamjeet dans un café de la ville, look de rappeur américain et couvre-chef vissé sur la tête.

Si l'avenir est plus qu'incertain pour les habitant·es du district de Kargil, la Cour suprême indienne doit encore se prononcer quant à la légalité de la procédure imposée par New Delhi. En attendant, les regards sont portés sur le Cachemire voisin où la vallée est complètement isolée du reste du monde. Les réseaux de communication sont coupés dans la majorité des localités. L'AFP affirme, en citant un juge du Cachemire, que 4 000 interpellations auraient eu lieu, comprenant des responsables politiques, des militants et des universitaires placés en détention préventive. À cela s'ajoutent les cas de torture dont les témoignages se font de plus en plus nombreux.

De son côté, le gouvernement indien affirme que cette décision est accueillie de manière positive par la population du Cachemire. Difficile à imaginer puisque la vallée a été rendue muette avec un renforcement de la présence militaire. La vérité se joue donc sur le terrain médiatique, non sans mal puisque la circulation des journalistes indiens est limitée et l'entrée des journalistes étrangers est pour l'instant interdite.

*La ligne de contrôle est une frontière de facto, non reconnue par la communauté internationale, qui sépare l'Inde et le Pakistan au sein même du territoire du Cachemire.

**Capitale d'été de l'État de Jammu-et-Cachemire

 

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