Tenir à son langage

Tenir à son langage voudrait ouvrir un espace critique à la critique de la poésie.

« Ne soit rien, ou monarque de la Création par la raison ! Dépéris, ou bien crée ton langage ! Et si, dès lors, toutes les forces de l’âme se rassemblent dans ce cercle oppressant de besoins, si toute l’humanité lutte pour que l’homme soit – combien l’on peut encore inventer, accomplir et ordonner. »

Traité sur l’origine des langues, Johann Gottfried Herder, 1772, éditions Allia, 2010.

« Nulle autre poésie ne tient aussi fortement à son langage, dont il est souvent impossible de la détacher par une traduction satisfaisante ; nulle autre nation, peut-être, n’a une manière de sentir aussi déliée, aussi raffinée, une délicatesse aussi difficile à saisir ; et c’est là, peut-être, pourquoi les nations étrangères, dès qu’elles sont parvenues à se former un caractère particulier, traitent si souvent même les chefs-d’œuvre des François avec injustice. »

            Article adressé à Madame de Staël, publié dans le Magasin encyclopédique ou Journal des sciences, des lettres et des arts en 1799, repris dans Essais esthétiques sur Hermann et Dorothée de Goethe, Wilhelm von Humboldt, Presse Universitaire du Septentrion, 1999.

            Tenir à son langage voudrait ouvrir un espace critique à la critique de la poésie. Dans le sens que Johann Gottfried Herder donne à sa pensée : « Dépéris, ou bien crée ton langage ! » Pensée qui mobilise comme l'entend Herder toutes les forces de l’âme de la raison à la création. Qui voit en l’humanité une lutte pour que l’homme soit encore capable d’inventer, d’accomplir, d’ordonner. Dans le sens que Wilhelm von Humboldt accorde aussi au fait de « Tenir à son langage ». Qui comme vient le penser à son tour Humboldt est une activité en tant que celle-ci participe de l’historicité d’un sujet dans et par le langage. D’une subjectivité qui soit à sa façon une manière qui permette de discerner ce que Herder et Humboldt appellent un caractère. Le caractère que peut prendre une langue. Tel ici le caractère particulier qu’Humboldt attribue à la langue française, peuple de la Révolution et de la Terreur*. Manière qui comme l'invite à le penser Humboldt est une délicatesse difficile à saisir pour les autres nations. Manière qui est à la fois dite déliée et raffinée. Qui fait pour Humboldt le caractère particulier de la langue française en ce qu’il est le peuple de la révolution en tant que Grande nation. Tenir à son langage, c'est-à-dire tenir à ce qui rend possible pour le sujet dans son rapport à son historicité son langage indissociable d’un vivre et d’un dire. Qui est tout le travail pour la critique autant que pour celui du poème d’un vivre langage** qui soit une écoute continuée d’un discours par l’énonciation d’un sujet. Qui donne toute son importance à la transformation du langage par le poème et du poème par le langage. Qui travail dans sa critique à la reconnaissance d’une poétique de la signifiance de la sémantique du poème***. Qui fait pour nous qu'un discours devient l’activité du rythme, de la prosodie et de l’image. Tout le travail du connu vers celui de l’inconnu d’un vivre langage. Qui permet d'actualiser aujourd'hui la question de la modernité du poème et de la théorie comme de la critique. Tenir son langage dans le sens de tenir à son langage fait ici le vœu de cette utopie du sujet qui tentera d’organiser théorie, critique et entretien.

* Essai sur les limites de l’action de l’État, Wilhelm von Humboldt, écrit en 1791/1792 et publié en 1850, collection Bibliothèque classique de la liberté, éditions Les Belles Lettres, 2004.    

** Sous la direction de Serge Martin, Émile Benveniste pour vivre langage, Mont-de-Laval, éditions L’Atlelier du Grand Tétras, 2009.

*** Sous la direction de Serge Martin, Penser le langage, penser l’enseignement avec Henri Meschonnic, idem, 2010.

Arnaud Le Vac

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.