Entretien avec Claude Minière à propos d’Itus et reditus

« Je fais comme si quelqu'un parlait tout seul : voilà ce qui se dit. » Entretien avec le poète et critique d'art Claude Minière.

                Le mouvement de la parole dans l’écrire de Claude Minière participe d’un vivre et d’un dire, d’un aller et venir, passage de la voix du poète vers ce qui fait le poème en tant que parole d’un sujet. Sujet qui dans sa traversée du poème se révèle tout à la fois faire l’expérience de la métaphysique et de la transcendance, de l’ontologie du sujet pour mieux en assumer son histoire et pour qui la poésie se découvre celle d’une force de franchissement. « Je vais à la ligne par justice envers le trait// en avoir le cœur net/ un poète décide seul de la longueur de la ligne/ il en répond/ il mesure le juste et l’injuste/ il est dans sa ligne/ il se renverse/ et reversant le fini à l’infini (La ligne finie) ». À l’ouvrage ce que transforme le désir est le cœur du poème. Rompant l’antinomie individu et société. Laissant place au monde et à la personne qui pense et agit poétiquement. « La poésie est connaissance je l’ai su depuis ma naissance/ Je l’ai sue, je l’ai vérifié/ Je cherche le bien, les dieux, l’amour, le soleil éternel/ Je fuis les sempiternelles privations./ La catastrophe monte en l’air, devient inaudible/ Pulvérisée contre ma strophe (Sauver) ». La ligne trouve son rythme, la strophe sa signification. Le poème dit sa justesse. Je suis sorti : « Je suis sorti de la corruption/ la corruption de mes ancêtres/ la corruption de l'institution/ elle sent// mes ancêtres ne furent pas intelligibles/ et je n'ai rien compris à leurs langues/ à leurs manières/ suis-je bien leur descendance ?// ils n'étaient pas nets/ ils ont pourri la planète/ l'air est parfois irrespirable// «ce qui est fait est fait »/ je me suis éloigné des carrières (La ligne finie) ». L’écrire de Claude Minière aime et pense, fait la guerre dans le langage, met à l’épreuve ses sensations, éprouve sa jouissance, découvre son aventure tout en singularisant le sujet et son histoire.

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Claude Minière
ITUS ET REDITUS
128 pages, Broché
14,5 x 21,5 cm
13 €
ISBN 978-2-914033-86-2
Éditions Le corridor bleu

Arnaud Le Vac – Vous avez publié un grand nombre de recueils de poésie et plusieurs essais sur l’art. Dans ce sens vous rejoignez une longue tradition de poètes qui s’allient aux peintres pour penser ensemble ce que l’on pourrait appeler le sujet du poème et le sujet de l’art dans un espace ouvert à une histoire commune de la création. Quel rapport et relation entretiennent pour vous la poésie et l’art ?    

Claude Minière lors de la parution d’Un coup de dés (Tinbad, 2019). © Photo prise par Arnaud Le Vac le 3 décembre 2019 à Paris. Claude Minière lors de la parution d’Un coup de dés (Tinbad, 2019). © Photo prise par Arnaud Le Vac le 3 décembre 2019 à Paris.
Claude Minière – L'artiste a le culot de mettre au monde une figure (en poésie une formulation). Rimbaud voulait trouver « le lieu et la formule ». Je me suis demandé comment un peintre peut-il être abstrait ?  Simplement faire chanter les couleurs ? Vibrer de leur rencontre dans l'espace ? Trembler de leurs densités et masses différentes jusqu'à l'équilibre d'une harmonie. Sans dessin ? Barnett Newman le plus souvent donnait un titre à ses tableaux longtemps après leur achèvement. Mais c'est toujours la question de la ligne qui me touche, de la « découpe », de la figure « jetée » à la face du public (Christs de Piero, Nus de Picasso, Papiers découpés de Matisse, ... de petits coups de force). C'est toujours la ligne qui m'émeut, osée contre la masse, contre le déjà-là pesant. En musique, je ne suis pas touché par les compositeurs de « masses sonores », j'aime la mélodie.

Arnaud Le Vac – Vous écrivez dans le poème Description du recueil Itus et reditus « je ne veux faire aucune description/ je trouve les humains trop mauvais/ j’entreprends le décrit plus que l’écrit ». Vous faites une proposition d’écrire qui invente une activité et une technique d’écrire. Pouvez-vous nous en dire davantage sur ce terme, mais aussi revenir sur ce que vous entendez par son fonctionnement dans le poème ?

Claude Minière – La description a un devoir de respect de son objet et du lecteur. C'est un effort de l'objectif. Mais ça ne se passe pas comme ça quand vous battez la campagne. Vous êtes plutôt occupé à écarter ou « forcer », pour saisir exactement vos pensées et vos sensations, la syntaxe et le vocabulaire conventionnels (« humains »). Il faut alors être dans une certaine disposition mentale et physique, non appliquée, ouverte à la chance, à la frappe heureuse, épousant une logique autre que programmée.

Arnaud Le Vac – Vous écrivez dans le poème Sauver de votre recueil Itus et reditus « La poésie est connaissance je l’ai su depuis ma naissance ». Pouvez-vous nous en dire davantage sur cette connaissance de la poésie ? En quoi est-elle un savoir personnel depuis l’enfance ? Comme présence à la vie et à son histoire ?

Claude Minière – J'écris... depuis l'enfant. Rimbaud encore : « De petits enfants étouffent des malédictions le long des rivières ». Rêverie, méchanceté... Je vais à la confrontation avec les mauvaises dictions.  Je fais comme si quelqu'un parlait tout seul : voilà ce qui se dit.

Arnaud Le Vac – Vous accordez une grande importance à l’Europe dans vos écrits. Je pense notamment à votre recueil Hymne (éd. Tarabuste, 2002). À ce que vous nommez l’esprit européen dans Itus et reditus. À la reconnaissance de la langue, de la culture et de la personnalité en tant que respect de la personne. Dont Ezra Pound et James Joyce ont défendu œil pour œil et dent pour dent le devenir ?

Claude Minière –  Nietzsche aussi. Et, bien sûr, Sollers et Pleynet. L'Europe a une longue histoire au cours de laquelle nos contradictions ont été âprement débattues, où les « certitudes » ont été retournées, où des solutions (toujours provisoire) ont été élaborées et essayées. Elle fut un foyer de remises en cause. Qui brûlait les oppositions, d'où sortaient les pensées les plus hardies, intempestives.

Arnaud Le Vac – Plus je vous lis et relis, plus je constate la lecture continue d’Arthur Rimbaud dans votre œuvre. Pouvez-vous nous parler de cette relation privilégiée que vous entretenez depuis le début avec l’œuvre de Rimbaud ?

Claude Minière – Avec l’œuvre et la vie. J'ai en effet lu tout Rimbaud (lettres comprises) mot à mot. Il est un poète aigu (ses épithètes!). Et sa vie : partir ou non ? Vous avez vous-même repris les premiers mots de Mauvais sang, « On ne part pas », pour titre de l'un de vos recueils. Rimbaud n'a pas été lu, ses écrits ont été recouverts  par une image et par l'importance (exclusive) donnée à sa relation avec Verlaine (le couple Verlaine-Rimbaud!). Le poète ne fut pas reconnu par les éditeurs et par la confrérie des poètes parisiens tenants de la place. Personne n'a travaillé à une digne promotion de ses poèmes, alors qu'il s'efforçait d'être un poète (publié). Alors... il est parti.

Arnaud Le Vac – Vous abordez dans Itus et reditus par la tradition le souci du devenir de l’homme et de la terre. Le voyez-vous aussi à travers la réflexion de Blaise Pascal et de Nicolas de Cues comme une force de franchissement ?

Claude Minière – Nicolas de Cues : « En entrant dans le premier champ j'observe comment l'incompréhensible est saisi de manière incompréhensible ». Il pratique une sorte de phénoménologie avant la lettre. Et après avoir examiné les savoirs, il trouve plus avancé de choisir la docte ignorance : tourner le dos à l'assurance, s'ouvrir à l'infini. Les traits d'écriture dans les Pensées de Blaise Pascal franchissent, en effet, les positions raisonnables, les réticences à s'aventurer, la suffisance des raisonneurs confortables. Et ses répétitions  (« mal écrites »), ses reprises, sont d'une dynamique de feu.

Arnaud Le Vac – Que lisez-vous en ce moment ?

Claude Minière – Je lis, dans les traductions de René Nelli, les « troubadours », poètes provençaux et occitans des 12ème et 13ème siècles. Je suis intéressé par l'hermétisme, pour me reposer de la poésie sociale, moderniste, « personnelle » (reprenons le cours de la poésie impersonnelle recommandait Isidore Ducasse). C'est un jeu. Peut-on faire quelque chose comme ça aujourd'hui ? Peut-on s'adonner à un renforcement de la poésie carrément à l'écart du monde puisqu'il est si difficile de faire entrer les ouvrages de poésie dans le monde des livres. Avec la poésie des « troubadours », vous avez là une forme surcodée, et donc vide. Dans le remplissage (comme on dit « remplir ses obligations ») de cette forme, des surprises, des inattendus peuvent se glisser. Paradoxalement, le poète ne maîtrise plus son propos, assonances et cadences l'entraînent plus loin que d'abord pensé. Je rapproche l'ésotérisme protégeant ces poèmes du thème de l'érotisme chez Georges Bataille, lequel revient obstinément sur le même sujet. Érotisme : ésotérisme : alchimie.

Signalons aussi la publication du recueil Le livre des Amis et des Ennemis :

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Claude Minière
Le livre des Amis et des Ennemis
suivi de Bonne volonté
et gueules noires
72 pages, broché
11,5 x 17,5 cm
10 €
ISBN 978-2-492271-00-7
Éditions ZA

        Claude Minière a notamment publié un essai sur Ezra Pound, Pound caractère chinois (coll. L’Infini éd. Gallimard, 2006) ainsi qu’un panorama sur L’art en France 1965-1995 (Nouvelles éditions françaises, 1995). Il a consacré un essai sur Barnett Newman : Barnett Newman, retour vers l'Eden (Tarabuste, 2012).

Arnaud Le Vac

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